"Cela n'a pas été facile de trouver les bons emplacements. On a eu des plaintes de riverains ou alors peu d'usagers venaient car ils estimaient qu'on était trop loin d'eux. Ici, on atteint notre objectif de les rencontrer car c'est leur quartier mais pas celui de départ qui est la dispersion des nuisances"
Les échoppes du marché dominical de la Batte sont repliées depuis quelques heures quand, sur le coup de 17h30, une petite camionnette blanche et rouge vient se garer sur un espace de parking déserté par les marchands, sous la rampe du pont piéton la Passerelle qui relie l'hyper-centre au quartier d'Outremeuse. A son bord, deux travailleurs sociaux, Stanislas, psychologue, et Ali, assistant social. Pendant quatre heures, ils vont assurer la permanence de l'e-bis, le bus d'échange des seringues.
Cette initiative, financée par les pouvoirs publics locaux, a été lancée par le centre d'accueil Start Mass en janvier 2011 et elle était unique en Belgique. L'accueil est inconditionnel. Les usagers doivent seulement donner un nom et une date de naissance (vrais ou faux, cela n'a pas d'importance) pour pouvoir bénéficier des services de l'e-bis : distribution de seringues, de matériel d'injection, de préservatifs, de morceaux d'aluminium pour fumer l'héroïne ("cramer, comme ils disent", précise Ali) mais aussi faire de la prévention sur les maladies (HIV, hépatites) et de l'orientation, pour ceux qui en font la demande, vers une structure adaptée à leurs besoins (abri de nuit, cure, etc.).
Au départ, l'e-bis n'avait que deux lieux de stationnement dans la ville. Aujourd'hui, il y en a quatre et les sept jours de la semaine sont couverts. "Cela n'a pas été facile de trouver les bons emplacements. On a eu des plaintes de riverains ou alors peu d'usagers venaient car ils estimaient qu'on était trop loin d'eux. Ici, on atteint notre objectif de les rencontrer car c'est leur quartier mais pas celui de départ qui est la dispersion des nuisances", signale Ali. Afin de provoquer un minimum de désagréments pour le voisinage et d'éviter les attroupements, les files d'attente, les échanges entre l'équipe de l'e-bis et les usagers sont volontairement brefs. "Quand c'est plus calme, on peut prendre le temps de discuter 1/2 heure avec une personne."
Ce ne sera pas le cas ce dimanche soir. Le véhicule est à peine garé qu'un homme se présente, immédiatement suivi d'un deuxième qui arrive en voiture. "Une exception : on voit qu'il a une forme d’insertion sociale", commente Ali. Car le public qui fréquente l'e-bis est évidemment très précarisé : toxicomanes injecteurs, SDF pour certains, prostituées de rue usagères de cocaïne ou d'héroïne. "Le dimanche, on a le panel complet, des gens qui ne sont pas bien et dans tous les états possibles. Il y a parfois des bagarres, des règlements de compte devant le bus. Les usagers affichent des humeurs très inégales ; nous devons, nous, être d'humeur constante en retour", souligne Stanislas.
Vers 18h, un troisième homme, les pupilles en tête d'épingle, visiblement sous l'influence de l’héroïne, ouvre la porte du bus. Il était passé la veille pour prendre deux seringues. "Tu devais en ramener, non ?", l'interpelle Ali. Le but de l'e-bis n'est en effet pas de donner des seringues propres (50 maximum en une fois) sans contrepartie. Les toxicomanes doivent rapporter leurs seringues usagées et avoir une balance d'échange neutre ou positive (plus de seringues déposées qu'emportées). Ce n'est pas toujours le cas. "S'ils ont une balance négative, on peut leur refuser", indique Ali. Mais ceux qui demandent alors "un dépannage" l'obtiennent le plus souvent. "Tu veux un verre d'eau ?", propose Stanislas à l'usager. "Oui, je n'en peux plus !" En cette chaude soirée de début août, Ali et Stanislas ont prévu des bouteilles d'eau, quelques miches de pain aussi.
Trois personnes débarquent, un homme puis un couple. Leurs haleines alcoolisées empuantissent le bus. L'homme en couple dépose 16 seringues sur le comptoir. Et il en veut 10 propres en retour, "sur le compte de Mademoiselle", dit-il, montrant sa partenaire, ainsi que du matériel d'injection. La femme prétend qu'elle ne consomme plus d'héroïne. "Et si on dit ici que j'en prends, je casse le bus", lance-t-elle avant de sortir du véhicule.
Le bus tangue et sa porte claque sous le défilé quasi incessant des usagers, des hommes et des femmes (sans doute presque toutes prostituées et en tenue de travail), maigres, édentés. Aimables et polis pour la plupart. "Bonjour, merci, au revoir, bonne soirée", entend-on souvent. Certains se charrient ou plaisantent avec les travailleurs sociaux. "Et pour un kilo de cocaïne cocaïne, je reviens quand ?", s'exclame, rigolard, un homme.
D'autres sont d'humeur maussade. "Et ça va ?", s'enquiert Ali pendant qu'un usager fouille interminablement son sac posé par terre à la recherche de ses seringues usagées. "Oui, merci, mais pas besoin de parler", réplique-t-il sèchement sans lever la tête. Ronchon mais pas violent. "Nous avons peu ou pas d'exclusions d'usagers. On pourrait le faire souvent mais on renonce car ils ont besoin de nous. On passe l'éponge car on sait que c'est passager et qu'ils vont finir par s'excuser", expliquent les deux travailleurs sociaux.
Je connais des gens qui utilisent des seringues sales, y compris les miennes.
Shannon arrive avec sa copine. Cette jeune femme de 24 ans s'injecte de l'héroïne et de la cocaïne depuis six mois. Elle se prostitue pour financer sa consommation. "Mais pas en ce moment. Je me suis trouvé un pigeon", glisse-t-elle, en pointant un homme d'une cinquantaine d'années qui fait le pied de grue à quelques mètres du bus. Shannon a déjà contracté l'hépatite C, en utilisant des seringues sales, mais ne s'en tracasse guère. "Ca se soigne et les nouveaux traitements sont moins lourds que les précédents", affirme-t-elle. Elle fait maintenant plus attention à son hygiène de consommation. "Ce service, c'est super important. Je connais des gens qui utilisent des seringues sales, y compris les miennes. Je fréquente Accueil Drogues (un service qui dispose d'un comptoir fixe d'échange de seringues, NdlR) et je viens au bus tous les soirs."
Un couple, elle souriante, lui fermé et laconique. "Ils ne sont jamais venus à Start. On essaye de les amener à venir mais c'est compliqué : ils sont tellement dans la consommation qu'ils n'y pensent pas", confie Ali après leur départ. Le "client" suivant est un homme qui dépose 43 seringues. "Quand il n'y a pas de capuchon, j'ai cassé l'aiguille", fait-il savoir. Il demande 40 seringues et raconte ce qui lui est arrivé la veille. "On m'a planté un tournevis dans l'abdomen." Il soulève son t-shirt pour montrer le pansement. "J'ai été soigné et recousu à l'hosto. Vous n'auriez pas des anti-douleurs ?" "Non, désolé", répond Stanislas.
A 21h28, un couple assez âgé monte à bord du bus. L'homme est hagard. La femme, une prostituée, est très alerte. Pour compter leurs seringues, ils chaussent tous deux des lunettes pour hypermétropes dont les verres leur font des yeux énormes. Les derniers usagers de la soirée ? Non : un homme assez agité déboule. "C'est le rush de fin de stationnement", fait remarquer Ali. Il demande un dépannage car il est à moins 31 seringues sur son compte. Il a ce qu'il veut et part en courant. Stanislas et Ali s'apprêtent à fermer le bus mais un nouvel usager arrive. "Tu essayeras de venir plus tôt la prochaine fois car on aurait déjà dû être parti", avertit Stanislas. L'homme présente ses excuses et est tout de même servi. Cinq minutes plus tard, le bus est sur le départ mais on frappe à la porte latérale. Une femme qui veut de l'aluminium. Elle l'aura.
Depuis que Start Mass pratique l'échange de seringues (1999), 1,280 million de seringues usagées ont été récoltées. Ce dimanche soir, l'e-bis en a récupéré environ 450 et donné 400. Le record du jour : 72 seringues déposées par une même personne. Mais on très loin du record absolu : 1800 d'un coup !
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