C.P.A.S

Reportage Sophie Devillers

En maraude à travers Liège, auprès des toxicomanes




Il est à peine 9 heures et la file s’allonge devant l’immeuble de béton gris, sillonné par les coulées d’humidité. Les mêmes traces foncées assombrissent l’église Saint-Servais tout aussi grise, plantée juste à côté. Tout paraît gris, d’ailleurs, en cette journée d’été pluvieuse, sur les pavés de la place Saint-Jacques, devant le CPAS.

Mais, comme deux fois par mois, c’est jour de paiement au Centre public d’action sociale de Liège, et il y a foule. Pour Richard Mewissen, c’est le lieu de rencontre idéal. “Alors les loulous, ça va ?”, lance-t-il à un groupe d’hommes qui déboule sur la place. “Pfff, la police fait encore le grand nettoyage, là-bas”, répond l'un d'entre eux, à la voix rauque et au visage hâve, alors que l’on entend les sirènes au loin. 

Son compagnon, lui, pommettes saillantes, chemise à carreaux et jeans délavé sur une frêle silhouette, interpelle Richard pour une autre raison. Il montre les abcès qui recouvrent ses bras et même son visage : “La seule chose à dire, c’est que le produit, c’est de la merde !”, assène Jérôme Malaise, 46 ans. “Je suis avec un pote, on marche ensemble. On se shoote avec les mêmes produits et lui n’a rien eu ! Ca fait 30 ans que je consomme, je n’ai jamais eu ça !”

“On l’a fait analyser, et il n’y a rien dans la coke”, répond doucement Richard Mewissen. “Alors, c’est peut-être dû au fait que je suis séropo et que ma déficience immunitaire est plus basse que d’autres...”

Un type de discussions coutumières entre Richard Mewissen, assistant social à la Ville de Liège, et ses “gars” : les consommateurs de drogues dures, souvent accros depuis de longues années et dont beaucoup sont sans domicile fixe, même si leur point de chute est le centre de Liège.

Jour de bonnes affaires pour les dealers

D’un trottoir à l’autre, on crie, on se hèle.  Au milieu de la route que traverse la foule, une voiture pile juste devant un homme, qui semble dans un état second. Plus de peur que de mal...  Paraissant indifférent à tout ce va-et-vient, un jeune homme, à l’allure athlétique et accompagné d’un chien, tranche sur la foule environnante. Probablement un dealer, venu “à la source” et  comptant sur le fait que ses clients potentiels viennent de toucher leur somme d’argent mensuel pour écouler sa marchandise, pense Richard. Mais son rôle n'est pas de faire  la police... “Et les policiers me respectent. Quand je suis en conversation avec les gens, ils ne viennent pas.”  Sans se soucier le moins du monde de qui les entoure, un deal de drogue se fait sous nos yeux. Argent et bille s'échangent de main en main.



“T'aurais pas de l'aluminium ?”

S’il continue à fumer, il va se tuer tout seul !

L’assistant social continue son tour à la rencontre des toxicomanes, à travers Liège. Il quitte la place pour se diriger vers la rue du Vertbois, une rue résidentielle où l'on trouve, entre autres, les sièges de plusieurs institutions économiques wallonnes et des locaux du diocèse de Liège. Un couple le hèle. “Eh quoi, vous aviez disparu ?”, les salue Richard. “Vous ne dormez plus ici ? Vous avez déménagé ? Pas à l’entrée de la galerie commerçante, on va vous faire dégager, hein...” “Ouais, ouais...” “T’aurais pas de l’aluminium ? (matériel nécessaire pour fumer l' héroïne, NdlR)”, interroge l’homme. “Ah, j’en ai marre”, grogne sa compagne. “Oui, s’il continue à fumer, il va se tuer tout seul !” Le couple ne s’attarde pas. Qui dit jour de paiement dit aussi dose de drogue payable et consommée rapidement. “Mon boulot auprès des toxicomanes, explique Richard, c’est d’essayer que cela se passe de manière conviviale, entre eux, avec les gens et les commerçants.”

Mégots, canettes, seringues, bouts de plastique orange : c'est "la fête des tox"

Le travailleur social, ancien du secteur de l'Urgence sociale, et ex-portier de l'abri de nuit, donne aussi des formations en ramassage de seringues aux ouvriers communaux et mène des enquêtes pour identifier les produits consommés. “Parfois récupérer un peu de came - on ne peut pas en acheter ! - la faire analyser, s’il y a un nouveau produit. On fait partie du processus d’alerte rapide en matière sanitaire.” Les toxicomanes liégeois, dit-il, le connaissent comme "quelqu’un de cash. Un climat de confiance existe entre nous. Mais s’ils parlent de meurtre ou de choses, ils savent que je devrai en référer à la police. C’est eux qui choisissent s’ils me parlent ou pas.”

Quelques pas encore pour tourner le coin de la rue et aboutir à l’arrière du bâtiment du CPAS. Le pied de cet immeuble de béton, qui donne sur un grand boulevard (le boulevard Maurice Destenay), propriété notamment de la banque Belfius, est un endroit sensible. Ce matin, dans les graviers d’un recoin entre deux murs, on ne trouve que des reliefs de l’activité habituelle en ces lieux : mégots de cigarettes, canettes de bière Gordon, vieux tissus... Et puis ces drôles de petits bouts de plastique orange. “C’est ce qui protège l’aiguille de la seringue. Ne jamais essayer de le remettre dessus, ce n’est pas assez solide pour ne pas être transpercé par la seringue ! Mais là, ça va encore, j’ai déjà vu des endroits où il y en a beaucoup plus. J’appelle cela la fête des tox.” A côté, des flapules de liquide physiologique et des tampons désinfectants.

Tentes et campements

C’est dans cette zone que se retrouvent des toxicomanes, sans domicile fixe - à Liège, “les deux sont souvent liés”, précise Richard -  pour consommer et dormir. Mais une agression sérieuse a eu lieu sur un employé d’une entreprise de nettoyage. Quatre doigt cassés, souligne l'éducateur. - “Et il y a aussi ici un problème de deal de drogue. Ils ont mis le feu à leur tente et failli mettre le feu au CPAS. Il a fallu intervenir, ce n'était plus possible qu’ils restent.”

Face aux “installations de nuit”, la Ville a en effet mis sur pied  le projet “Tentes et campements”. En résumé, les logements de SDF sont tolérés à Liège, sauf si leur localisation est dangereuse pour eux-mêmes ou trop gênante pour les autres, ce après examen de la police, et, avec à la clé, des visites régulières des services de la Ville. Pendant l’été, le campement du parc de la Boverie, notamment, a été démantelé : il était tout près de la plaine de jeux. “Le deal, c’est : tu respectes l’endroit, on te laisse. Tu ne les respectes pas, ben, tant pis.”

Ils ont mis le feu à leur tente et failli mettre le feu au CPAS. Il a fallu intervenir, ce n'était plus possible qu’ils restent.

Et là, en l'occurrence, pour ce pied d’immeuble, “on est en train d’essayer de trouver une solution structurelle avec le syndic' pour qu’ils ne dorment plus là. Vitrer les arcades, par exemple, et faire une exposition permanente. Lorsqu'il y a vraiment un grand problème, les gens veulent une solution structurelle. Et ici, c’est une copropriété." Mais Richard le reconnaît, ces arcades protègent les sans domicile fixe du vent et de la pluie. Et surtout, "il va falloir essayer de trouver des solutions à long terme, parce que, en ce moment, tout le monde essaye de faire ça : trouver des mesures “physiques” pour les empêcher de dormir dans les sas. Et, là, on ne fait alors que des déplacements. Il va bien falloir trouver quelque chose…" La conversation est à présent couverte par la rumeur des camions de nettoyage en pleine action. “La police est venue hier et a fait dégager le campement. Maintenant, c’est au nettoyage de passer...”

Casseurs de tox

Richard poursuit donc sa maraude. Direction à présent le quartier d’Outremeuse, en empruntant d'abord une passerelle piétonne en béton qui longue les Chiroux, la grande bibliothèque communale. Le long du mur, une silhouette est allongée, la tête dissimulée sous une couverture. Seuls les pieds, nus, dépassent. Ce ne sera pas le seul “gisant” du parcours. “Mon rôle n’est pas de les réveiller”, précise Richard. “Ils dorment de plus en plus durant la journée. Parce que de plus en plus, il y a des bandes de casseurs, des jeunes ou plus extrémistes, qui prennent plaisir à tabasser un tox. Donc ils préfèrent marcher la nuit et dormir la journée, parce qu’il y a plus de passage.” Un des deux accès de cette passerelle-dortoir des Chiroux est depuis détruite, dans le cadre d’un plan de rénovation de la zone.

On gêne la société !

“On gêne la société ! On se fait jeter, de l’autre côté, puis de l’autre côté”, nous lançait un peu plus tôt Stéphane Delrée, 46 ans, aux bras nus couverts de traces de piqûres. “Et puis, finalement, on ne sait plus où aller…” Jérome Malaise a toutefois un point de vue un peu différent sur les relations entre les tox et le reste des habitants de Liège : “On dit toujours : 'oh les flics'. Les flics font leur boulot. Je suis une personne qui me drogue mais vous ne me verrez jamais me droguer. Je vais dans un coin bien tranquille. Je ne veux pas que les gens qui ne consomment pas subissent ce qu’ils n’ont pas à voir. Je ne suis pas le gars qui va dans une banque, abaisser mon pantalon et piquer dans ma 'teub' (mot argotique désignant le pénis, NdlR). Je me drogue bien à l’écart de tout. Je ramasse toujours mes crasses. Je suis peut-être un des rares mais c’est comme ça. Si je comprends que les Liégeois en ont marre ? A 2000 %. Moi aussi, j’en ai marre d’eux. Il y a des rassemblements, du je m’en foutisme...”

Une question de perception

Richard, lui, a en quelque sorte pour mission d’aller rencontrer les membres de ces “rassemblements”. “Mais ça arrive qu’on me dise : 'allez voir là-bas, il y a de gros faits de drogue à Sainte-Marguerite (quartier sur les hauteurs de Liège, NdlR)'. J’arrive et je vois cinq jeunes sur un banc qui fument un joint. Mais c’est un quartier où il y a beaucoup de personnes âgées et pour elles, c’est l’apocalypse! Tout est une question de perception”, admet-il.

En attendant, Richard Mewissen a traversé le pont qui enjambe la Meuse. L'ouvrage d’art est un abri bien connu des usagers de drogue liégeois. Sous celui-ci, près des bouches d’égouts, les taches orange des restes de matériel d’injection se multiplient. La chasse aux seringues continue.







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