Dentisterie

Par Isabelle Lemaire & Sophie Devillers

La Dentisterie, en Outremeuse, le pire squat de Liège

Par Isabelle Lemaire


Il est sans conteste le pire et le plus grand squat de toxicomanes à Liège. La Dentisterie, un bâtiment de style Bauhaus de six niveaux, dont la construction s'est achevée en 1940 et qui abritait l'Institut de stomatologie de l'hôpital de Bavière aujourd'hui démoli. Nous sommes dans le quartier populaire et folklorique d'Outremeuse, séparé du centre-ville par la Meuse. Le quartier le plus touché par la toxicomanie de rue après l'hypercentre.

Nous sommes dans le quartier populaire et folklorique d'Outremeuse, séparé du centre-ville par la Meuse. Le quartier le plus touché par la toxicomanie de rue après l'hypercentre.

La Dentisterie a fermé ses portes en 2001 et le bâtiment a été rapidement squatté. Vandalisé aussi : plus une vitre n'est intacte, les destructions à l'intérieur sont innombrables, les ordures, le matériel de consommation de drogues et autres déjections s'y entassent sans doute par tonnes.

C'est que, dans cette petite tour désormais plantée au milieu d'un terrain vague, de nombreux toxicomanes ont trouvé refuge pour consommer ou vendre leur drogue et pour y dormir. La Dentisterie est un lieu où l'on meurt d'overdose ou d'accident, où la violence est très présente. Les éducateurs de rue n'y mettent pas les pieds (trop dangereux). La police n'y va même plus, nous dit-on.

Tout ceci devrait prendre fin en 2020 puisque, après plusieurs échecs, un plan de requalification du site de Bavière est validé. Il comprend la démolition de la Dentisterie.

Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2017, un incendie a ravagé le fronton classé de l'ancien hôpital, situé à quelques dizaines de mètres de la Dentisterie. Un feu plus que probablement allumé pour se réchauffer par des SDF installés dans les caves. Le bâtiment, sévèrement endommagé, devrait toutefois échapper à une démolition.


Post-scriptum


Quelques jours après la publication de ce travail, le chef de corps de la police de Liège a demandé par voie de presse la démolition rapidement de la Dentisterie, pour des raisons de sécurité. Il a rendu un rapport en ce sens au bourgmestre, qui lui a donné raison. Les travaux de démolition ont débuté en avril 2018 pour s'achever en juin.

“On dit qu’il y a un problème de drogue à Liège. C’est faux : tout le monde a sa dose !”

Interview : Sophie Devillers


“Quand je suis là-bas, je trace, je regarde droit devant moi, je mets les œillères ! Il y a beaucoup d’usagers mais il y a aussi les dealers, les rabatteurs les balances, les flics... Moi, je l’ai fait, rabatteur. Cinq billes achetées, t’en as une gratuite !  Les filles qui tapinaient, elles venaient aussi me voir. Je notais la plaque de la voiture du client. Quand elles revenaient, j’avais la moitié. Tout ça, ça m’évitait d’aller faire des 'flingues'.”

Tatouages sur les bras nus, veste en jeans étriquée aux manches coupées, brodequins aux pieds : Dominique, 51 ans, l’admet lui-même, il n’a pas changé grand-chose à son look de toxicomane, même s’il ne consomme plus de drogue depuis plusieurs années. D’ailleurs, dans les rues du centre de Liège, et en particulier place Saint-Lambert, les membres du milieu des toxicomanes le reconnaissent toujours.

"Ici, c’est l’endroit où il ne faut pas être”, lance le Liégeois, à la table d’une terrasse qui jouxte la fameuse place. “Quand je suis là-bas, je trace, je regarde droit devant moi, je mets les œillères ! Il y a beaucoup d’usagers mais il y a aussi les dealers, les rabatteurs les balances, les flics... Moi, je l’ai fait, rabatteur. Cinq billes vendues, t’en as une gratuite !  Les filles qui tapinaient, elles venaient aussi me voir. Je notais la plaque de la voiture du client. Quand elles revenaient, j’avais la moitié de l'argent. Tout ça, ça m’évitait d’aller faire des 'flingues'.”

En clair, les petites combines du toxicomane de rue pour trouver de l’argent, sans pour autant commettre des cambriolages. Même s'il avoue avoir testé cela aussi, sans toutefois s'être fait prendre. “Parce que quand on est en manque, on est prêt à tout, on regarde pas.”

"Je me suis éclaté, parce que je marchais seul"

Face à son passé de toxicomane, “fini, derrière moi”, le quinquagénaire se montre ambivalent. Tout d’abord, fanfaron : “je suis bien amusé, quand même !”, lâche-t-il. “Mon conseil, bien sûr, c’est : 'N’y touchez jamais, c’est la merde'. Mais je me suis éclaté, parce que je marchais seul. Depuis toujours, je suis solitaire. Dans ce milieu, c’est mieux. J’étais libre, je faisais ce que je voulais, quand je voulais. Si j’avais pas envie de me lever, je ne me levais pas. Je gardais toujours un peu de produit d’avance pour le matin. C’était aussi le jeu du chat et de la souris avec la police. Mais si vous gagnez à chaque fois, c’est drôle !”

Quand je dormais là, j’avais un couteau dans chaque main !  On se faisait agresser par d’autre tox pour se faire voler l’argent, la came, les chaussures, n'importe quoi...

Mais plus tard, ce sont les plus mauvais souvenirs qui remontent à la surface. Tels ces squats où il dormait, comme  la Dentisterie, immeuble à l'abandon considéré comme un des lieux les plus dangereux de Liège. "Toutes les vitres sont pétées, on a pris la ferraille, les radiateurs… Tout est désossé, il reste les quatre murs. Moi, j’avais un endroit fixe, dans la machinerie de l’ascenseur. Il y a un espace libre sur le côté. Je dormais sur des cartons, avec mon sac de couchage. Mon sac, je m’en servais comme oreiller. On était trois ou quatre à cet endroit mais l’entièreté du bâtiment était occupée. Quand je dormais là, j’avais un couteau dans chaque main !  On se faisait agresser par d’autre tox pour se faire voler l’argent, la came, les chaussures, n'importe quoi... La police passait tous les jours, pour voir s’il n’y avait pas de cadavre. J’ai échappé à deux incendies volontaires."



Sans but, juste la défonce

La mélancolie aussi pointe son nez, lorsqu'il se replonge dans cette époque. "J’avais coupé les ponts avec la famille. Tant qu’on n’arrête pas, la famille ne va pas venir vers nous. Ils prennent ça pour un vice, une tare. C’est vrai qu’à la base, c’est un vice mais après, ça devient une maladie. Ce n'était pas un plaisir, c’était juste pour couper le manque. J’étais dans mon train-train, je n'avais pas de but. Juste me péter, me péter, me péter. Ne pas tomber malade. Trouver de l’argent pour ma consommation. Si on ne retourne pas vers sa famille, vers une structure, ça ne se fait pas comme ça", justifie-t-il encore.

Ce qui lui a donné envie d’arrêter, raconte-t-il, c’est sa compagne "qui est venue me rechercher dans la rue". Avant qu’il ne la rencontre, il ne consommait pas mais il a fini lui aussi par “tomber dedans”. A force de l'attendre pendant qu'elle consommait. Le couple se sépare quelque temps plus tard et sa compagne part avec leur fils. Elle réussit finalement à décrocher.  “Après sa cure, elle se trouvait en post-cure à Charleroi - ça a duré trois ans - et mon fils demandait toujours après moi. On n’était plus du tout en contact, mais elle m’a retrouvé. Elle fréquentait le milieu avant, donc ça n’a pas été difficile pour elle. Un jour, j’allais boire un café à l’ASBL Icar (qui s'occupe des prostituées de rue à Liège, NdlR) et elle était là. Elle m’a proposé l’affaire. Et j’ai dit : 'ouais, tentons l’affaire'.”



La désintox en couple

L’affaire, c’est le long, complexe et douloureux processus de la désintoxication. “Avant, comme elle était partie avec le petit, j’avais aucune motivation d’arrêter. Mais là, j’ai fait ça avec elle. Elle m’a repris, on a été chez le médecin. J’ai reçu un traitement. J’ai d’abord pris de la méthadone méthadone mais j’ai rechuté, plusieurs fois. Puis le médecin m’a donné du Subutex, et je l’ai pris. Avec la méthadone, vous pouvez consommer dessus (de la drogue). Avec le Subutex, prendre de l’héro, vous pouvez oublier tout de suite. C’est du gaspillage ! Il n’y a aucun effet. Car oui, j’ai essayé, bien sûr !”

Comment alors vivre sans la drogue, ce "recours" possible ? “J’ai fait une post-cure. La cure, on arrête le produit ;  la post-cure, on réapprend à vivre sans produit. Je suis resté 18 mois à Bruxelles en post-cure,” Sorties totalement interdites dans les premières semaines, présence d’éducateurs, responsabilisation progressive... “Le plus difficile, c’est de vivre sans médicament, ça remplace les endorphines que le corps produit naturellement. Mais quand on consomme, le corps n'en produit plus. Il y a donc un moment où le corps doit réapprendre à produire ces substances. Pour ça, moi, j’ai fait du body-building. Mais maintenant, j’ai une hernie discale, je ne peux plus en faire.”

Mais Dominique prend toujours du Subutex, “par sécurité. Je sais qu’une prise de subutex est effective 36 ou 48 heures. Donc, si on me propose un produit, je sais que ça ne me fera rien. Si un jour j’ai un problème familial, un coup de mou, c’est la perche tendue. J’essaie d’éviter ça”.



Son passé le poursuit

D’autant que dans les rues de Liège, les dealers et les toxicomanes le sollicitent encore pour acheter de la drogue. “Il y en a même qui pensent que je vends ! C’est vrai que j’ai vendu, mais j’en suis plus là... Mais ils réfléchissent pas à ça.” Cependant, Dominique n’a jamais pensé à vivre ailleurs pour rester “clean” plus facilement. "Des tox, il y en a partout. J’en ai croisé plein à Bruxelles. Ici, au moins, je les connais tous. Et vivre à la campagne ne changerait rien", insiste-t-il. "Si on a l’envie, on va revenir à la ville. Ce n'est pas juste arrêter la consommation, c’est couper les ponts avec les gens, le milieu, changer toutes ses habitudes. C’est ça le plus dur."

Ce n'est pas juste arrêter la consommation, c’est couper les ponts avec les gens, le milieu, changer toutes ses habitudes. C’est ça le plus dur.

Dominique assure que ce qui l'a aidé à tenir sur le long terme, c’est son fils, âgé à présent de 18 ans. "J’ai toujours essayé de faire tout pour lui. Ce que j’aurais envie de lui dire sur la drogue ? Ne te trompe pas de veine !" , rétorque-t-il en se marrant. "Non, je ne crois pas que j’ai quelque chose à lui dire. Il a vu, il a assimilé, il a vu notre état. Là, il a 18 ans, il fume pas et il boit pas, alors... ” Après ces années sans drogue, lui-même n'est pas vraiment certain de pouvoir en être fier.  "Je suis revenu à l’état normal. Je suis content en tout cas."

Il s'interrompt. A la table de la terrasse ensoleillée, un homme au visage émacié et la silhouette étique s'avance : "pardonnez-moi, de vous embêter, s’il vous plaît, vous n’avez pas une petite pièce ?" Dominique reconnaît l’un des toxicomanes sans domicile fixe habitué de la place Saint-Lambert. Il n'en disconvient pas : la présence des toxicomanes peut être une nuisance pour les riverains. "Je traverse la Passerelle (pont piéton qui relie l'hyper-centre au quartier d'Outremeuse, NdlR), il y  en a un au début, un  à la fin, un autre au milieu. Place Saint-Lambert, il y a cinq ou six qui font la manche. Que faire ? Avant, il y avait le projet Tadam, il aurait dû être prolongé, ça aurait coûté moins cher de financer un projet pareil que tous les dommages collatéraux (de la consommation de drogue) avec les casses."

Il enchaîne : “tout le monde dit qu’il y a un problème de drogue à Liège. Moi, je dis, c’est faux : tout le monde a sa dose!", lâche-t-il en riant. Et de poursuivre plus sérieusement. “Il y a beaucoup de toxicomanes et beaucoup de drogue à Liège. L’un appelle l’autre. Et il y a cette réputation qu'il y est facile de trouver de la drogue.”

Une maison, un job pour se reconstruire

Malgré cela, Dominique continue donc à habiter à Liège et loue depuis peu une petite maison, proposée par une association qu'il fréquentait lorsqu'il était toxicomane. "J'ai eu la place parce que j’avais arrêté. Ils ne l’auraient pas proposée à quelqu’un qui consommait." Avec sa nouvelle vie, Dominique a aussi découvert les horaires imposés et l’ennui. Pas facile. "Avant, je zonais toute la journée, je me faisais mes petites histoires. Maintenant, ça m’arrive de m’ennuyer.  Je suis le champion du monde ! Mais j’en suis sorti, ça fait des années que je tiens. Toute ma famille (parents, frères et sœurs) est contente. Pour moi et pour eux."

Dominique a récupéré le droit aux allocations de chômage. En ce moment, il suit une formation, en informatique. “Même si chaque fois que j’allume un ordi, ça bugge!”, se marre-t-il. Il espère ensuite trouver du travail dans ce domaine ou, pourquoi pas, comme chauffeur-livreur de petits colis. Son passé ? "Mon médecin me dit de dire aux employeurs potentiels que j’ai fait une dépression. Mais moi, j’ai arrêté. Pas question de baratiner. Je préfère dire la vérité.”







Article suivant

e-bis

Le bus où des centaines de seringues s’échangent chaque soir. Reportage

Lire l'article

©La Libre.be 2018 - Immersion dans le Liège des toxicomanes By La Libre.be