L’Europe ne se relance jamais aussi bien que lorsqu’elle est en crise, entend-on souvent. Aujourd’hui, cependant, “la situation à laquelle nous sommes confrontés est, à mon avis, sans précédent”, affirme l’eurodéputée française Sylvie Goulard, auteure de “Goodbye Europe” (Flammarion). Car l’Union fait face à “de multiples crises qui nous frappent en même temps”, explique la politologue polonaise Anna Paczesniak (Université de Wroclaw). Crise des valeurs, crise de l’asile, crise économique, crise de l’emploi, crise de confiance, sans parler des Grexit (de l’euro) et Brexit (de l’Union).
Des aventuriers comme David Cameron et Alexis Tsipras mettent l’Union à l’épreuve”, déplore l’eurodéputé roumain Cristian Preda. La sortie possible du Royaume-Uni “montrerait, pour la première fois, que l’Union européenne n’est pas un club au sein duquel vous tentez de résoudre vos différends, mais un club que vous pouvez quitter quand cela ne vous arrange plus. Cela remet en question la raison d’être de la Communauté”, s’inquiète la politologue danoise Marlene Wind (Université de Copenhague).
Là-dessus, ajoute la politologue Vaia Demertzis (Crisp), “depuis dix ans, on assiste à un repli sur soi qui ouvre la porte à des menaces bien plus graves pour l’Union européenne, des menaces liées au populisme, au nationalisme, aux discours voire aux actions fascistes. On a tendance à oublier à quel point cela peut avoir un impact bien plus grand et un effet de contagion sur le territoire européen.”
L’existence de l’Union est-elle réellement en danger pour autant ? “Plusieurs personnes le disent, mais nul ne le sait”, commence Ulrike Guérot, la directrice du Laboratoire de démocratie européenne, à Berlin. Serait-elle “too big to fail” ? “C’est ce qu’on disait de l’Union soviétique aussi. La désintégration vient quand elle doit venir et arrive toujours plus vite qu’on ne le pense.”
Mais “des gens intelligents vont tout faire pour éviter sa chute”, veut-elle croire aussi. “A un moment donné, il va falloir que quelqu’un dise : on s’est amusé jusqu’ici, mais là il faut arrêter de rigoler”, enchérit Anna Paczesniak.
“L’Europe est bien construite, sur le marché unique et l’euro qui nous tiennent ensemble. C’est précieux”, reprend Ulrike Guérot, “on ne va pas se réveiller un matin en disant l’Union européenne est partie”. Elle est trop entrelacée pour être mise en pièces. “Il y a une sorte de glu, un facteur de cohésion qui nous soude, qu’on le veuille ou non”, relève l’eurodéputé britannique Richard Corbett. Et puis, “l’Union représente beaucoup trop d’aspects qui lient les citoyens européens : la monnaie, la liberté de circulation, la qualité de vie, etc. Tout cela est très fort”, rappelle le politologue portugais José Antonio Palmeira (Université de Minho).
S’ajoute le fait que l’Europe est solidement résiliente, constate l’analyste grec Janis Emmanouilidis (European policy centre). “Les défaitistes nous prédisaient la disparition de l’euro, le Grexit, la fin de la zone Schengen. Mais les pires scénarios ne se sont pas réalisés. Certains disent que l’Union a survécu et gagné en maturité. Est-elle plus forte ? Pas sûr. Les choses peuvent encore mal tourner. Nous devons quitter une posture réactive et défensive pour adopter une position proactive”, conseille-t-il, conscient toutefois que l’humeur n’est pas aux réformes ambitieuses. Le risque serait alors de la voir se démanteler “touche par touche”, pronostique le politologue d’origine tchèque Jacques Rupnik (CERI). Une dilution sous prétexte “d’accommoder les diversités”.