Les « brigands » ardennais

On les appelle les « aliénés » au XIXe siècle. Une époque où les personnes qui souffrent de troubles psychiatriques vivent en réprouvés. Mais à Geel, à cinquante kilomètres d’Anvers, certaines de ces âmes fragilisées bénéficient d’un système de placement familial. Leur intégration au sein d’un foyer permet une thérapie en plein air et, en principe, l’absence de maltraitance. Parmi les 1 500 malades qui résident à Geel, 500 sont francophones.

« Les aliénés wallons qui se trouvent à Geel sont comme perdus au milieu d’une population essentiellement flamande et ils éprouvent chaque jour des ennuis ou des contrariétés à cause de leur rapport obligé avec des gens qui ne peuvent parfaitement les comprendre et être compris par eux », peut-on lire dans les vieux procès-verbaux du conseil Provincial liégeois. Il faut trouver une solution pour ramener ces personnes en Wallonie.

Se déroule alors un casting à élimination directe pour désigner quelle province aura le devoir d’accueillir la deuxième « colonie d’aliénés » du royaume. Le Luxembourg et Namur manquent clairement de moyens financiers pour assurer un accueil convenable. Le Hainaut, quant à lui, « manque d’espaces verts pour assurer le confort et le repos des patients ». Rapidement, une rumeur circule à travers les plaines conservatrices ardennaises. La Province de Liège envisage d’établir la colonie dans une bourgade de la région. Elle jette son dévolu sur le village champêtre de Lierneux, aux abords de l’arrondissement de Verviers. Selon ses origines celtiques, « Lierneux » proviendrait de Lederna, le mot utilisé par les Gaulois pour nommer la Lienne qui signifierait « la rivière bouillante ». Une seconde origine est moins gratifiante pour les villageois. Lierneux viendrait de Lethernacum qui décrit un endroit peuplé de brigands. Qu’importe l’origine du nom, un conseiller provincial de l’époque n’hésite pas à déclarer que « l’histoire enregistrerait le nom de la province de Liège dans les bienfaiteurs de l’humanité ».



« On s’était attendu à voir des fous furieux guidés par une main vigoureuse. »

Les vallées entrecoupées par la Lienne, les petits hameaux et la simplicité rustique des Lierneusiens de l’époque font de ce village une terre d’accueil parfaite pour les 500 patients de Geel. Le critère moins divulgué de la distance par rapport aux centres urbains et au reste de la population pèse également dans la balance.



Le 19 avril 1884, après maintes contestations, les très catholiques Lierneusiens voient les quatre premiers patients s’installer chez certains d’entre eux, devenus pour l’occasion « nourriciers ». « Tout le village se donna rendez-vous pour considérer, chacun avec des sentiments divers. On s’était attendu à voir des fous furieux guidés par une main vigoureuse, et l’on ne voyait en eux que des déshérités de la Nature dignes de la plus grande compassion ».

Convoi après convoi, le nombre de patients augmente et un lazaret, sorte de maison de soins, est improvisé afin de pouvoir réagir en cas de crise ou d’épidémie. Inadaptée, cette petite maison délabrée est remplacée plus tard par une véritable infirmerie. Malgré la grippe espagnole, les fouilles de la gestapo et les derniers obus d’Hitler tirés sur la région en décembre 1944, le personnel soignant maintient ses positions et les murs de l’infirmerie tiennent bon, prémices de l’imposant centre hospitalier spécialisé en psychiatrie qui borde aujourd’hui encore la rue du Doyard.

En 2021, la commune est reconnue spécialiste de la maladie mentale. La bienveillance presque généralisée des citoyens, la construction d’un hôpital de jour, les derniers représentants du « placement » devenu « accueil familial » et la création de nouvelles structures d’aide confirment cette réputation. Les personnes ne pouvant pas rentrer en famille à la sortie de l’hôpital psychiatrique peuvent notamment trouver un lit dans l’initiative d’habitation protégée du village. C’est devant cette porte que La Libre a décidé de s’arrêter.

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