Le gris du ciel de novembre ne permet pas de deviner l’heure qu’il est. Izu pourrait le savoir en regardant l’horloge de l’église à travers la fenêtre du fumoir, mais le jeune homme de 20 ans est accaparé par l’écran de son smartphone. C’est lui qui lui donne l’heure. C’est lui aussi qui lui permet de garder contact avec le monde loin de Lierneux.
Né à Casablanca, Izu quitte le Maroc à l’âge de 16 ans. Seul, il vise l’Europe pour trouver un travail et gagner plus décemment sa vie. D’abord l’avion jusqu’en Turquie, puis le bateau pour la Grèce, avant de faire connaissance avec la Belgique. Il demande l’asile dès son arrivée. En attendant, il dort en rue et dans un centre. « Ce n’était pas facile parce que je venais d’avoir 17 ans et j’étais dans le centre de Liège, sans connaître personne », se souvient Izu dans un français timide et correct. Il n’a pas suivi de cours de langue, mais a appris sur internet et en se forçant à discuter avec d’autres. Quand il ne parvient pas à trouver ses mots, il se contente d’un « ouais » et d’un sourire.
« Le temps ne passe pas vite ici. »
« J’ai obtenu le statut de réfugié, mais entre-temps je m’étais mis à fumer du cannabis et j’ai eu un ‘choc’. Je suis tombé malade. On m’a amené à l’hôpital de Lierneux et j’y suis resté cinq mois », raconte Izu. C’est le psychiatre qui lui propose de vivre par après un moment en habitation protégée et il accepte : « tu es plus libre ici qu’à l’hôpital. Tu sors et entres quand tu veux. Tu manges ce que tu veux surtout ! » Généralement, c’est milkshake banane pour Izu mais il assure qu’il maîtrise bien le tajine au poulet et continue d’apprendre à « À Bas Mont », le restaurant social du village.
Plus réservé dans un premier temps, Izu s’ouvre au fil des jours qu’il passe dans la maison. Aujourd’hui, il danse sur du folklore marocain et débite des couplets de rap à la perfection dans la salle à manger.
Ça gêne autant que ça amuse ses colocataires plus âgés qui rigolent en lui passant devant. C’est ce jeune qui leur a dégoté des brindilles de wifi par-ci
par-là. Il n’y a pas internet dans la maison, mais en arrivant Izu a posé son téléphone dans chaque coin du bâtiment pour trouver une connexion. Résultat des recherches : on capte du free wifi près de la fenêtre du salon et dans le fumoir.
Quand il ne participe pas à une activité, c’est donc là qu’il traîne. Il scrolle machinalement son fil d’actualité Facebook, soigne son compte Instagram et explique TikTok aux autres résidents. « Là, ce sont des supporters de l’équipe de foot de Casablanca, dit-il en montrant son téléphone. Internet, c’est surtout pour rester en contact avec ma famille et passer le temps, parce qu’il ne passe pas vite ici. »
Il est presque 16 heures, la nuit tombe. Izu lâche enfin son smartphone et enfile son anorak. Hier, il a oublié son rendez-vous chez le psychiatre. Il a une deuxième chance, à ne pas louper.