Carte

Shaima al-Tamimi

l’éternelle quête d’un foyer permanent

Ahd-Kamel

Voix de femmes en contrées arabiques: au Qatar (6/6). Artiste visuelle installée à Doha, Shaima al-Tamimi interroge le sentiment de déracinement dans les sociétés du Golfe, dont la population se compose parfois de plus de 80 % d’immigrés installés là à titre provisoire. Un sujet qui a des résonances intimes pour celle dont l’histoire familiale s’écrit entre le Yémen, les côtes orientales de l’Afrique, le Qatar et les Émirats arabes unis.

Il existe à Doha un site industriel à l’allure fantastique, posté au bout d’une mince péninsule cernée par la mer : 64 silos à grains, qui guettent tels des veilleurs l’arrivée des bateaux. Shaima al-Tamimi l’a souvent admiré lorsqu’elle circulait en voiture sur la corniche de la capitale qatarie. Cette artiste visuelle d’origine yéménite, installée dans la métropole arabe depuis douze ans, savait que les cylindres de béton signalaient la présence d’une gigantesque minoterie, la Qatar Flour Mills, où des boulangers travaillaient chaque jour à fabriquer du pain en quantité suffisante pour nourrir la population sans cesse croissante de la pétromonarchie. Mais elle n’avait jamais pu y entrer, l’accès étant interdit au public pour des raisons de sécurité.

La situation a changé quand le gouvernement qatari a décidé de déménager l’usine Qatar Flour Mills dans des bâtiments plus récents. Pas question, cependant, de détruire ce site remarquable ; le Qatar a décidé de le reconvertir en musée d'art moderne et contemporain, l’Art Mill, qui devrait ouvrir ses portes en 2030. Elle viendra compléter l’offre muséale dans le district culturel de Doha, où s’épanouissent déjà un musée d’art islamique et le musée national qatari, élégante rose des sables imaginée par l’architecte favori des monarques du Golfe, Jean Nouvel (également concepteur du Louvre Abou Dabi). Prestige oblige, la reconversion de la Qatar Flour Mill a été confiée à une célébrité mondiale de l’architecture : le chilien Alejandro Aravena. C’est une tendance partout dans le Golfe : soucieuses de diversifier une économie trop dépendante des hydrocarbures, les pétromonarchies investissent dans l’art et les musées pour attirer des touristes amateurs de culture.

Le pain pour parler des migrations

C’est ainsi que Shaima al-Tamimi a finalement pu pénétrer dans cet édifice qu’elle n’a longtemps contemplé que de loin ; l’équipe des curateurs du Art Mill l’a en effet sollicitée pour contribuer à la vision artistique de la future galerie. La première fois qu’elle y est allée, elle a eu une surprise. “Je pensais que l’usine n’était déjà plus en activité. Mais comme je me trompais !” Elle est fascinée par ce lieu où le blé acheminé par bateau subit toutes les étapes de transformation lui permettant de devenir ce mets humble dont se nourrit une bonne partie de l’humanité. Et surtout par la façon dont deux ingrédients simples, la farine et l’eau, peuvent donner lieu à une variété infinie de combinaisons : en Inde, ils deviennent un chapati, aux États-Unis, un pain à hamburger, en Iran, un grand pain plat qui croustille sous la dent…

”Tous ces pains existent à Doha, car le Qatar, c’est 80 % d’expatriés venus de partout dans le monde, qui ont tous des bagages culturels différents. Le pain est un bon moyen de parler de la migration”, commente-t-elle. Une première exposition a eu lieu sur le site de l’Art Mill l’année dernière, et elle y a présenté quinze photographies géantes qui documentent le fonctionnement quotidien de la minoterie, ainsi que des clichés d’une trentaine de variétés de pains, reflets de la diversité des communautés qui vivent dans cette presqu’île de moins de 12 000 kilomètres carrés.

Pour elle, le sujet a des résonances intimes. Sa famille est originaire de l’Hadramaout, une région du sud du Yémen “où les habitants ont toujours énormément voyagé, de l’Afrique de l’est à l’Inde, pour faire commerce des épices ou travailler sur les bateaux du temps de l’empire colonial britannique”. Sa mère a grandi au Kenya, où sa famille était installée depuis trois générations. La famille de son père, de son côté, a longtemps vécu à Zanzibar, jusqu’à ce que les Arabes en soient chassés lors de la révolution de 1964. Un an après la fin du protectorat britannique, cette révolution a mené à la destitution du sultan de Zanzibar et de son gouvernement principalement arabe. “Beaucoup sont alors repartis au Yémen”, raconte-t-elle. Faute d’opportunités, son père a tenté sa chance à Abou Dabi, capitale des Émirats arabes unis, où il vit toujours aujourd’hui. C’est là où elle a passé une bonne partie de sa vie, avant de déménager à Doha.

Une réponse bricolée

Comme beaucoup d’habitants des sociétés du Golfe, où tout le monde ou presque est un étranger, Shaima al-Tamimi a du mal à dire où se trouve “sa maison”. C’est une énigme d’autant plus difficile à résoudre que vivre à Doha ou Abou Dabi sans en avoir la nationalité signifie qu’on y est forcément installé à titre provisoire, même si le séjour se prolonge parfois pendant plusieurs décennies. Sauf rares exceptions, il est en effet impossible d’obtenir la citoyenneté dans une pétromonarchie du Golfe. L’autorisation de séjour est presque toujours liée à un contrat de travail. Shaima al-Tamimi s’est donc bricolé une réponse à la mesure de sa situation : sa maison se trouve un peu aux Émirats, où vit sa famille, et au Qatar aussi, où elle s’est composé un cercle d’amis. “Elle est là où les gens que j’aime se trouvent, mais je sais que ce ne sont jamais que des sentiments temporaires, puisque nous sommes là de façon temporaire. La maison est un état d’esprit plutôt qu’un lieu”, tranche-t-elle.

Et le Yémen ? “Je n’y ai jamais vécu et les quelques fois où j’y suis allée, j’ai eu le sentiment d’être une étrangère”. Et puis il y a cette guerre civile interminable qui mine le pays depuis près de 10 ans ; même si elle se sent précaire, sa situation n’a rien de comparable avec l’enfer de ceux qui vivent dans ce pays, insiste-t-elle. L’art est un espace qui lui permet de réfléchir à ces questions douloureuses, de manière presque thérapeutique. Elle est pourtant arrivée dans le milieu par hasard, elle qui a d’abord évolué dans le secteur de la finance et de l’immobilier, avant d’être rattrapée par la crise de 2008. “Étrangement, c’était un moment où le secteur culturel, dans le Golfe, était en pleine expansion”, se souvient-elle. Elle décroche alors un contrat au festival du film d’Abou Dabi, avant d’être approchée par le Film Institute de Doha, pour lequel elle travaille toujours aujourd’hui.

Une éternelle étrangère

En plus de sa série de photographies sur le pain, Shaima al-Tamimi a médité sur les questions de migration et de déracinement dans Don’t get too comfortable, un poème visuel adressé à son grand-père. Ce court-métrage de neuf minutes, diffusé dans de nombreux festivals, a été l’occasion, pour la jeune femme, de faire des recherches sur sa famille, et de reprendre le contrôle de son identité. “J’ai cherché à comprendre cette insécurité intergénérationnelle permanente et ce trauma lié à la quête d’un foyer permanent”, confie-t-elle. Dans le film, elle résume son malaise à son grand-père disparu : “Je suis fatiguée d’être une étrangère partout où je vais, de vivre dans l’incertitude, coincée dans le passé, avec la responsabilité du futur. Nous voici, des générations plus tard, encore en train de réfléchir à l’endroit où nous devons aller ensuite”.

Cette question du déracinement, elle continue à l’explorer dans le long-métrage documentaire sur lequel elle travaille pour l’instant. Cette fois, elle suit une famille palestinienne établie à Doha depuis 60 ans, qui se trouve confrontée à la possibilité du départ. “L’âge de la retraite a sonné, et ils se préparent à faire leurs valises. Le coût de la vie est très élevé ici, il est difficile de rester quand on est retraité”.

Où aller quand on doit se réinventer une vie à 60 ou 70 ans, et qu’on vient de Palestine, d’Irak ou du Yémen ? Le film, qui devrait sortir au printemps prochain, aborde ce sujet avec délicatesse, “sans blâmer aucun pays en particulier, ni aucune loi gouvernementale”, tient à préciser la jeune femme. Pour Shaima al-Tamimi, l’art est un moyen de raconter des vies toujours sur le fil, tout en mettant un peu d’ordre dans une histoire familiale qui n’a cessé de se recomposer au fil des opportunités économiques et des bouleversements politiques. Mais si elles sont sources de tourments, ses origines font aussi sa fierté : elle célèbre cette culture yéménite-swahili qui se joue des frontières et qui écrit son destin de la Péninsule arabique aux côtes orientales de l’Afrique.

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