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Marwa Koheji

l’anthropologue qui prend la température du Golfe

Ahd-Kamel

l’anthropologue qui prend la température du Golfe

Voix de femmes en contrées arabiques: au Bahreïn (4/6). Dans la péninsule arabique, l’air conditionné est un accessoire indispensable et banal du quotidien. Sans lui, difficile de supporter un climat où les températures, en été, peuvent monter jusqu’à 50 degrés. Et pourtant, cette technologie n’a rien d’anodin. Étroitement liée au passé colonial de la région, elle témoigne des bouleversements sociaux qui l’ont traversée, et questionne son avenir, comme le montrent les passionnantes recherches de l’anthropologue bahreïnien Marwa Koheji.

Quand elle a commencé à faire de la recherche, lors d’un master à l’université de Chapel Hill, en Caroline du Nord, Marwa Koheji s’est d’abord intéressée aux perles. Un choix naturel pour celle qui avait travaillé auparavant pour le ministère de la culture du Bahreïn, petit archipel de 760 kilomètres carrés posé sur les eaux calmes du golfe arabo-persique, et relié à l’Arabie saoudite par un pont de 26 kilomètres de long. La boule de nacre est un patrimoine incontournable de l’histoire de son pays. Au Ier siècle avant J.-C., déjà, Pline l’ancien racontait que les perles étaient les joyaux les plus prisés, et que “les plus estimées étaient celles de la côte d’Arabie, dans le golfe Persique”.

Idéalement situé sur la route reliant la vallée de l’Indus à la Mésopotamie, Bahreïn fut longtemps l’épicentre de ce commerce qui a irrigué l’économie de la péninsule arabique pendant des siècles. Au XIXe siècle, les perles valaient plus que les diamants, et les acheteurs se bousculaient, venant d’Arabie, de Perse, des Indes, et même de Paris. Le commerce contribuait à la richesse de l’archipel, même si les conditions de travail des pêcheurs étaient misérables, comme l’a raconté le célèbre reporter français Albert Londres dans son livre Les pêcheurs de perle, récit de son voyage dans la région à la fin des années 1920.

Des pratiques disparues

”Au bout d’un moment, j’en ai eu assez. J’ai décidé de m’intéresser à ce moment de transition où le pétrole a remplacé les perles “, raconte la chercheuse. Bahreïn est un lieu particulièrement intéressant pour l’étudier. C’est dans l’archipel que la compagnie pétrolière BAPCO, une succursale de la Standard Oil Company of California (aujourd’hui Chevron), fora le premier puits de la péninsule, en 1932. La découverte mit un coup d’arrêt brutal au commerce perlier, également victime de la découverte du processus de création des perles de culture par des chercheurs japonais, et de la crise de 1929 – les riches New-Yorkais avaient moins de dollars à dépenser en bijoux luxueux.

“Mon intention n’était pas de raconter cette histoire de manière linéaire, mais plutôt de voir ce qu’il s’était passé sur le terrain, quelles avaient été les conséquences inattendues, les tensions et les contradictions de cette transformation”. Marwa Koheji décide de se pencher sur ces questions à travers un objet qui paraît d’abord banal, mais qui, lorsque l’on regarde de plus près, a beaucoup de choses à raconter. “J’avais envie de choisir un objet très familier, et de lui rendre son étrangeté, pour montrer de quelle façon il affecte nos vies, de manière parfois à peine visible. L’air conditionné, tout le monde peut en parler, même ma grand-mère.”

Quadragénaire, la chercheuse n’a jamais connu la vie sans climatiseur. Mais ses parents, si. Deux générations sont encore là pour témoigner de ce que l’existence pouvait être sans le secours des machines refroidissantes. Pendant deux ans, de 2019 à 2021, Marwa Koheji retourne au Bahreïn, pour faire des interviews. “Ce n’est pas seulement la question du confort qui m’intéressait, mais aussi la façon dont on se déplaçait, s’habillait et mangeait”. Elle découvre toute une panoplie de comportements et d’aménagements autrefois en place pour supporter les températures élevées de l’été, et la terrible humidité. Des pratiques qui, pour la plupart, se sont perdues. “Au Bahreïn, nous avions beaucoup de sources d’eau douce, mais avec l’urbanisation, elles se sont asséchées (le nom de Bahreïn vient de là – les deux mers, celle qui entoure l’archipel, et celle des sources. L’île, selon des témoignages anciens, était luxuriante, Ndlr). Les gens allaient se baigner tous les jours, pour se rafraîchir. Ils faisaient la sieste, dormaient la nuit sur les toits, et portaient des tissus si légers qu’on pouvait en faire une petite boule dans la main”.

Air conditionné colonial

L’abandon de ces habitudes thermiques précède en partie l’arrivée du pétrole, tient-elle à préciser, puisque les Britanniques, qui exercent leur autorité sur l’archipel à partir de la fin du 19e siècle, avaient déjà interdit la construction de maisons en feuilles de palmiers, dont les ouvertures créaient une ventilation naturelle. Mais c’est bien le pétrole qui apporte l’air conditionné, et plus précisément les employés de la Standard Oil of California (Socal), qui établissent au Bahreïn la toute première colonie pétrolière de la région, Awali, en 1935. “Elle est devenue une référence pour toutes les autres villes pétrolières de la région, notamment celles construites en Arabie saoudite”. Les habitants d’Awali sont exclusivement européens et américains. “Ces lotissements n’avaient rien d’inclusifs. Souvent, ils répliquaient les politiques de ségrégation en vigueur aux États-Unis”, commente la chercheuse. C’est ainsi que dès 1938, les Bahreïniens étaient en grève. “Ils voulaient eux aussi de l’eau fraîche, des logements frais et confortables”.

Un des premiers endroits où la climatisation est installée, en dehors du campement pétrolier, est l’aéroport de Bahreïn. “J’ai retrouvé des témoignages de Bahreïniens qui se plaignaient de la température, trop basse pour eux, estimant qu’elle était d’abord réglée pour le confort des Occidentaux, qui n’étaient pas habitués à la chaleur. Il y avait beaucoup d’idées racistes, à l’époque, sur le fait que la chaleur était débilitante, non seulement physiquement, mais aussi mentalement et moralement. À l’évidence, cette technologie était d’abord là pour ces technocrates et employés des compagnies pétrolières. Ils étaient aussi très préoccupés par la préservation des objets qu’ils avaient apportés, les meubles, les accessoires de bureau, l’encre, le matériel médical. Dans ce sens, on peut dire que l’air conditionné était d’abord important pour préserver la culture matérielle de la vie coloniale.”

Plus gros poste de consommation

À mesure que l’air conditionné se répand dans la société, il bouleverse les interactions sociales, parfois de manière inattendue. “Ce qui m’a frappée, c’est combien il a reconfiguré le paysage acoustique. Les climatiseurs, surtout les plus anciens, font beaucoup de bruits. Plusieurs personnes m’ont raconté ce qu’elles avaient perdu. Avant, elles savaient dans quelle maison on préparait un mariage ou des funérailles. En dormant sur le toit, elles entendaient les autres, se sentaient connectées à leurs voisins. Avec l’air conditionné, elles ont commencé à vivre porte close, délaissant les espaces d’interactions sociales comme les toits et les cours “. L’accès à cette technologie, cependant, est loin d’être un droit équitablement partagé.

Lors de son enquête de terrain au Bahreïn, Marwa Koheji fait un stage dans une entreprise qui fabrique des climatiseurs, et à sa grande surprise, découvre qu’elle n’est pas climatisée. “C’était inhumain. J’ai failli m’évanouir”. Pour les ouvriers de cette usine, l’expérience est quotidienne. De quoi rappeler les écarts abyssaux qui existent au niveau des conditions de travail. “Cette ségrégation est renforcée par des critères esthétiques qui jugent négativement la sueur”, remarque l’anthropologue. L’ouvrier migrant trempé par l’effort est regardé de haut.

Un ronron addictif

Aujourd’hui, l’accoutumance à cette technologie est devenue si forte que certaines personnes qu'elle a interrogées lui confient ne plus pouvoir se passer du ronron du climatiseur pour dormir, au point de le mettre en route en hiver, quand ils n’en ont pas besoin. Mais alors que les intérieurs restent frais, du moins pour certains, le monde extérieur se réchauffe. Dans la péninsule arabique, les projections climatiques misent sur une augmentation de plusieurs degrés d’ici la fin du siècle. La dépense d’énergie pour faire fonctionner les climatiseurs, elle, est phénoménale. Elle constitue le plus gros poste de consommation dans ces pays arides, à hauteur de 60 %.

“Et il n’y a pas que l’énergie, mais aussi le réfrigérant utilisé, qui contribue au réchauffement et pour lequel il n’y a aucune alternative actuellement”, souligne la chercheuse. Pour elle, chercher des solutions technologiques ne suffira pas. C’est une véritable révolution culturelle qui sera nécessaire. Une révolution qui impliquera de revoir les seuils de tolérance thermique, la façon de concevoir l’architecture, et le retour à des pratiques oubliées. “Nous devons aller au-delà de la machine, et dénouer les dépendances que nous avons nouées avec l’air conditionné”.

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