Carte

Ayesha al Mansouri,

une fauconnière parmi les hommes

Ahd-Kamel

Voix de femmes en contrées arabiques: aux Émirats arabes unis (3/6). Vestige d’un temps où les Bédouins s’alliaient aux rapaces pour trouver de quoi se nourrir, la fauconnerie est restée une pratique vivante aux Émirats arabes unis, où elle s’est réinventée en luxueux loisir. Initiée à la fauconnerie dès son plus jeune âge, Ayesha al Mansouri tente de trouver sa place dans ce milieu largement dominé par les hommes.

Ayesha al Mansouri avait tout juste quatre ans lorsqu’elle reçut de son père le cadeau de ses rêves : un hibou. “Lorsque j’ai vu qu’il pouvait tourner sa tête à 360 degrés, je me suis d’abord inquiétée”, se souvient-elle en riant. Il n’était que le premier d’une longue série de rapaces à occuper la vie de cette Émirienne de 38 ans. Dans sa maison située à la lisière du désert, où elle et son mari prennent soin de quarante-cinq chèvres et d’une centaine de chameaux, elle revient souvent avec des oiseaux. Elle les apprivoise à la manière bédouine, avec une infinie patience, leur ouvrant jusqu’à la porte de sa chambre pour qu’ils s’habituent à elle. “Quand tu as un nouveau faucon, tu dois gagner sa confiance, et passer beaucoup de temps avec lui. Sinon, il refuse de manger, et cherche toujours à s’enfuir”. Alors, elle s’assied avec eux, parfois des journées entières, pour les habituer au son de sa voix et aux mouvements de son corps.

Ayesha porte une longue abaya noire, et un niqab qu’elle rabat sur son visage chaque fois qu’un homme surgit. C’est une femme anguleuse, d’un abord un peu dur. Elle parle avec des phrases hachées, car l’anglais n’est pas la langue dans laquelle elle s’exprime aisément. Mais les problèmes de communication ne l’empêchent pas de vouloir transmettre sa passion, y compris aux femmes étrangères qui vivent en nombre dans son pays, les Émirats arabes unis, 10 millions d’habitants dont près de 85 % d’expatriés. C’est pourquoi, en ce jour de septembre 2022, elle tient un stand dans un immense hall d’exposition, à Abou Dhabi, la capitale, à l’occasion d’une grande foire annuelle consacrée à la chasse et aux loisirs d’extérieur. La fauconnière est là pour présenter sa nouvelle initiative : des excursions réservées aux femmes, invitées à l’accompagner dans des parties de chasse dans le désert. Au programme : pistage des lièvres et des outardes, jeep qui fonce à toute allure à travers les dunes, et soirée autour du feu de camp.

Asperger les faucons

Quelques années plus tôt, c’est au sein du club des fauconniers d’Abu Dhabi qu’Ayesha avait d’abord tenté de donner des formations de fauconnerie réservées aux femmes. Dans une grande tente climatisée, au milieu d’une plaine désertique qui s’étire entre l’aéroport et un camp militaire, cette femme au caractère bien trempé avait fait préparer du thé et du café à la cardamome. Un groupe d’expatriées allemandes étaient rassemblées autour d’elle, assises sur des coussins tissés aux motifs traditionnels. Bien qu’étant arrivée très en retard, Ayesha prenait son temps pour siroter son café, tandis que ses élèves, à cheval sur les horaires, montraient des signes d’impatience. Mais Ayesha avait envie de parler de son père, fauconnier, et de la façon dont il lui avait transmis son savoir-faire “même si j’étais une fille”.

Elle partait souvent avec lui pour de longues parties de chasse. Dans leur besace, une radio Marshall, six à dix pigeons vivants en guise d’appât et des quantités d’eau suffisantes pour asperger les faucons, qui supportent mal les coups de chaleur fréquents dans ces contrées arides. Elle racontait les faucons auxquels elle s’était particulièrement attachée, comme ce gerfaut, un faucon au plumage blanc très prisé pour sa beauté. “Un jour, nous avions chassé un lapin. Mon père a voulu le découper, mais le faucon a refusé de le laisser s’approcher. J’étais la seule à pouvoir toucher la prise”.

Osha, la fille d’Ayesha, 6 ans à l’époque, tournoyait dans la pièce, un minuscule faucon au plumage bleuté à son poing. Vêtue d’une longue robe fleurie, ses longs cheveux noirs flottant dans son dos, elle s’amusait à défaire les lanières en cuir de la burka, le petit capuchon qui recouvre la tête de l’animal, pour jouer avec l’oiseau, qui ne montrait aucune agressivité. Elle l’avait baptisé Yas, du nom de la confédération de tribus qui vit depuis des siècles dans l’émirat d’Abu Dhabi. Sa mère prenait à cœur de lui apprendre à son tour l’art d’apprivoiser et de chasser avec les rapaces. Plus tard, elle avait regardé sa fille abandonner Yas pour s’emparer d’une console Nintendo. “À son âge, mon père m’avait déjà appris à conduire, et je roulais toute seule dans le désert, pas trop loin”, avait-elle glissé, contrariée.

Une clinique spécialisée

Dehors, six faucons attendaient, la tête dissimulée sous leur burka. C’est un employé pakistanais, homme à tout faire du club, qui les avait installés sur les perchoirs. Première étape : apprendre à porter le rapace sur le gant épais qui protège des serres acérées et lui enlever son capuchon. Malgré son aspect menaçant, le faucon est fragile et nécessite énormément de soins et d’attention. “Il peut mourir d’une crise cardiaque ou se blesser en sautant sur place de panique”, avait averti la fauconnière. Pas question de les entraîner s’il fait trop chaud, ou s’il y a trop de vent. “Ils peuvent être emportés jusqu’à Oman”. D’où la nécessité d’accrocher systématiquement un émetteur GPS à leur plumage. En cas d’accidents, les blessés peuvent être acheminés jusqu’à une clinique spécialisée dans les faucons, dirigée par une vétérinaire allemande flanquée de nombreux assistants indiens, qui se trouve non loin du club.

Ce jour-là, la météo n’était pas clémente, et l’entraînement avait été reporté de semaine en semaine, jusqu’à ce que le groupe d’expatriées allemandes se lasse. Plus tard, Ayesha avait rappelé. La température était idéale, le vent doux. L’homme à tout faire avait embarqué deux faucons dans une 4x4 blanche, qui s’était élancée à toute allure dans la plaine aride et poussiéreuse. Un kilomètre plus loin, Ayesha faisait tourner le tilwa, l’appât. Les faucons, dont certaines espèces, comme le pèlerin, peuvent faire des pointes de vitesse à 390 km/heure, avaient alors fondu sur la proie factice, que la fauconnière dérobait à leurs serres, jusqu’à ce qu’elle leur permette d’attraper le morceau de caille. “Cet entraînement, idéalement, doit se faire une ou deux fois par jour, durant toute la saison de la chasse, qui a lieu de septembre à fin mars”, avait-elle expliqué. L’été, période de la mue, les oiseaux restent dans des salles rafraîchies à l’air conditionné, quand ils ne sont pas envoyés par avion à l’étranger, pour la reproduction. C’est ainsi qu’Ayesha a passé plusieurs étés en Autriche, chez un éleveur spécialisé “car l’air de la montagne fait du bien aux faucons”.

Un féminisme d’état

Aux Émirats, la fauconnerie est avant tout un loisir d’hommes aisés, même si techniquement il n’est pas interdit aux femmes. En plus de la chasse, qui s’organise souvent à l’étranger, du Pakistan au Maroc, elle se pratique à travers des concours de beauté et de vitesse dotés de prix faramineux. Ayesha s’est longtemps battue pour que de telles compétitions se déclinent au féminin. Récemment, elle a vu son rêve se réaliser. Un concours de vitesse s’est ouvert aux femmes. La fauconnière n’est toutefois pas entièrement satisfaite : certaines participantes ont concouru avec des rapaces entraînés par leur frère ou père.

Dans sa défense d’une pratique authentique, qui exige un engagement quotidien et constant avec les oiseaux, Ayesha reste une exception. Elle ne s’en plaint pas directement, mais ses élans entrepreneuriaux se heurtent à bien des obstacles, et en premier lieu, ceux d’une société qui reste très patriarcale. Même si le gouvernement émirien aime mettre en avant ses femmes admirables (pilote d’avion, astronaute, ingénieure ou fauconnière), il s’agit d’un féminisme d’État, qui repose sur le privilège et la cooptation par les hommes.

Malgré ce contexte, Ayesha a réussi à construire sa légende de fauconnière avec un courage certain. Car autrefois, pour les femmes, sortir avec un rapace se faisait en cachette, dans l’intimité d’un cercle familial plus progressiste que les autres. Aujourd’hui encore, les rares témoins n’en parlent que de manière anonyme, même si récemment, une des membres de la famille royale de Dubaï, la cheikha Mozah Al Maktoum, s’est affichée dans les pages du National Geographic, un faucon au poing. Ayesha, incontournable, apparaît dans le même reportage, avec sa fille Osha, toujours dans le sillage de sa mère. La fauconnière ne dédaignerait pas devenir le personnage d’un film qui la mettrait en scène avec son héritière. Une histoire à la Eagle Huntress, ce documentaire qui raconte le destin d’une jeune mongole devenue dresseuse d’aigles et qui défie les règles d’une transmission de père en fils.

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