Jokha Alharti
étoile montante de la littérature arabe contemporaine:
"Je veille à ne pas présenter une seule image de la femme"
Écrivaine et professeur de littérature arabe, Jokha Alharti a gagné en 2019, le prestigieux International Man Booker Prize, pour son magnifique roman “Les Corps célestes”. Une histoire qui met en scène le destin d’une famille omanaise sur trois générations, au fil des nombreuses mutations qui ont bouleversé cette société tissée de multiples influences culturelles. Une histoire dans laquelle des femmes au destin contrarié tiennent le premier rôle. Rencontre à Mascate, la capitale du sultanat d’Oman.
Longue bande de sable fin léché par l’océan indien, la plage d’Al Seeb s’étire à l’ouest de Mascate, la capitale du sultanat d’Oman. C’est ici que l’écrivaine Jokha Alharti aime venir se balader, à la tombée du jour, quand les températures radoucissent. Elle regarde les enfants qui se baignent et jouent au ballon, les joggeurs qui courent en grappes serrées à la lisière de l’écume, les pêcheurs qui rangent leur bateau sous des cabanes tressées de feuilles de palmier, qui constellent la plage par dizaines. Elle vient parfois accompagnée de l’un de ses trois enfants – la plus grande a 17 ans, le plus jeune 4. “J’aime la tranquillité de ces moments, ces gens ordinaires qui viennent passer du temps avec leur famille”, confie-t-elle.
Al Seeb est une des dernières plages publiques et gratuites de la ville, et c’est ce qui lui donne ce charme unique. Partout ailleurs, les bords de mer se bétonnent et se privatisent, se donnent des airs de Los Angeles dans la péninsule arabique, et ce faisant, limitent ce riche mélange qui raconte qu’Oman n’est pas seulement une terre arabe, qu’elle contient aussi des fragments d’Inde, du Balouchistan ou d’Afrique de l’Est. Comme dans les pays voisins, des Émirats arabes unis à l’Arabie saoudite, la standardisation des paysages est en marche, sous l’influence d’une culture marchande mondialisée. Même Al Seeb n’y échappe pas. Tout en roulant le long de la plage dans son SUV climatisé, le temps que l’air terriblement chaud et moite de ce début de mois de juin devienne supportable, Jokha Alharti désigne les résidences luxueuses qui ont poussé là ces dernières années, chassant la communauté de pêcheurs qui vivaient là auparavant.
”Autrefois, on voyait des hommes et des femmes assis ensemble devant les maisons, en fin de journée, pour partager du café et des fruits”, raconte-t-elle. Ce passé a quasiment disparu, et la vision d’un vieil homme, posté sur une chaise, au bord de la route, lui arrache un sourire. “So cute”. Cette société omanaise qui change et qui mute, ses identités multiples, c’est précisément ce qui fait la substance des romans de cette écrivaine née en 1978, entre mer et désert, dans la région de Sharqiyah, à deux heures de route de la capitale. Jokha Alharti a grandi dans un village oasis dans lequel, avant le pétrole, la culture des palmiers dattiers était tout et le nombre d’arbres déterminait le niveau de richesse d’une famille. Aujourd’hui, tout a changé. “Il y a des écoles et des hôpitaux, le village s’est équipé de satellites dans les années 1990, puis d’Internet à partir des années 2000.”
Liens avec l’Afrique
Ce village d’enfance, où les vieilles coutumes persistent malgré tout, inspire beaucoup ses récits, même si elle l’a quitté, comme beaucoup d’autres, pour rejoindre la capitale, où elle vit et travaille. En plus de ses activités d’écriture, Jokha Alharti enseigne la littérature arabe classique à l’université Sultan Al Qabous. “Je ne connais pas un auteur, dans le monde arabe, qui n’ait un travail sur le côté pour vivre”, lâche-t-elle d’un ton amusé. “Vivre de son écriture, c’est hors de question. Même moi, dont les livres sont traduits dans de nombreuses langues, je dépends de mon salaire à l’université”.
C’est que depuis 2019, cette quadragénaire réservée est devenue une étoile montante de la littérature arabe contemporaine. Son deuxième roman, Les corps célestes, l’a fait connaître des lecteurs du monde entier. Et plus précisément la traduction anglaise de ce texte, qui lui a valu d’obtenir le prestigieux International Man Booker Prize, une première pour un roman arabe. Dans ce récit d’une belle densité, l’écrivaine met en scène le destin d’une famille omanaise sur trois générations, épousant les nombreuses mutations qui traversent la société omanaise. Il y est question de mariages ratés, de règles sociales étouffantes, de conflits générationnels, mais aussi de ce vaste espace géographique dans lequel s’inscrit le sultanat d’Oman. Dans Les corps célestes, on rencontre ainsi Zarifa, flamboyant personnage d’esclave, amante secrète du maître de maison, qui irrigue la narration de sa présence forte et émouvante, tout en rappelant les liens anciens et douloureux qui unissent cette région du monde à l’Afrique.
Histoires de femmes fortes
À l’image de Zarifa, les histoires de Jokha Alharti sont parsemées d’histoires de femmes fortes, qui cherchent à composer avec une vie qu’elles n’ont souvent pas choisie. Surtout celles des générations passées, dont les destins la touchent particulièrement. “Quand nous parlons des femmes aujourd’hui, nous pensons à l’éducation, au travail, à des choix qui vont de soi. Ma fille est surprise quand elle entend qu’ils n’ont pas toujours existé. C’est important pour moi de penser à ces femmes de la génération de ma grand-mère. J’ai grandi en écoutant leurs histoires”. Son aïeule, figure publique respectée, recevait souvent des visiteurs venus chercher conseils et oreille attentive. “Ils buvaient le café, et nous, les enfants, nous faufilions discrètement près d’eux pour écouter. Ce qu’ils racontaient nous stupéfiait. C’était des histoires de guerre, de faim, d’exil”.
Si les parcours des femmes de son pays l’émeuvent, l’écrivaine évite soigneusement les discours simplificateurs, un travers dans lequel tombent souvent, à son grand regret, les Occidentaux lorsqu’il parle de cette région, et des femmes en particulier. “À cause de la culture populaire et des médias, ils pensent qu’elles portent toutes le hijab, qu’elles ne peuvent pas sortir de la maison. Dans mes romans, je veille à ne pas présenter une seule image. Car tout dépend des générations, mais aussi d’où l’on vient et de l’éducation qu’on reçoit. Les femmes bédouines, par exemple, sont connues pour leur esprit libre. Les règles peuvent varier d’une région à l’autre. Dans le sud d’Oman, en cas de divorce, on célèbre la liberté de la femme qui retourne à sa famille, une tradition inimaginable dans le nord du pays”.
Normes sociales contraignantes
Sus aux clichés donc, y compris en ce qui concerne les hommes. “Même s’ils ont plus de choix, ils ne sont pas non plus vraiment libres”. Et de rappeler que par le passé, tout le monde dépendait du bon vouloir du sultan pour voyager. “Pour recevoir un passeport, il fallait être dans ses faveurs. Autrement, on ne pouvait pas bouger”. Le mariage reste aussi fortement codifié. “On attend des gens qu’ils se marient dans la même classe sociale. Que l’homme soit riche ou pauvre n’est pas tellement important, ce qui compte, c’est sa famille, ses origines. Si son grand-père était un esclave, il est hors de question qu’il marie quelqu’un d’une famille libre depuis des générations”. Les choix sont ainsi affaires de liberté politique – Oman reste un pays soumis à l’autorité du sultan – et de normes sociales contraignantes. “Les réseaux sociaux n’ont rien arrangé. Au lieu de donner plus de choix, ils ont renforcé cette pression normative”.
Le soleil s’écrase lentement à l’horizon, et nous nous arrêtons dans un bar, sur la jetée qui longe cette plage d’Al Seeb qu’elle aime tant. Attablée autour d’un jus de fruit et de petites crêpes arrosées de miel, petit-déjeuner favori de son enfance, Jokha Alharti médite un moment sur son parcours d’écrivain. “La seule chose que je savais, à 17 ans, c’est que j’aimais lire et écrire. En fin de secondaire, j’ai passé l’examen final. Les résultats de tout le pays étaient centralisés à Mascate, et à ma grande surprise, je suis sortie première. Tout le monde a pensé que je ferais des études de médecine ou d’ingénieur. Les lettres, c’était pour les gens qui avaient de moins bonnes notes”. Mais entre la bibliothèque généreusement garnie de ses parents, qu’elle a dévorée durant son enfance, un oncle poète et écrivain voyageur, et un grand-père qui ne s’exprimait que sous forme de poèmes, la voie de la littérature s’est naturellement imposée. Reste à gérer aujourd’hui cette renommée internationale venue avec le Booker Prize, qui parfois la submerge.
”C’est une bonne chose d’être lue dans toutes les langues et de faire connaître la littérature d’Oman, et de manière générale, la littérature arabe. Mais en tant qu’écrivain, je chéris mon intimité, mon isolement. C’est à cette condition que je peux écrire de belles choses. Quand on gagne un prix comme celui-là, ce n’est pas facile de garder son espace. Cela crée une attente, et donc une certaine pression sur mon écriture. J’essaie de ne pas trop y penser”.