Carte

Samia Alduaij et Hawazen al Buaijan

un tandem de choc au service du climat

Ahd-Kamel

Voix de femmes en contrées arabiques: au Koweït (2/6). Dans cet émirat menacé par les effets du réchauffement climatique, la biologiste et la militante tentent de sensibiliser leurs compatriotes aux problèmes de la surconsommation et de la pollution. Le pays bouge lentement sur ces questions, même s’il est l’un des rares états du Golfe où les habitants peuvent s’exprimer librement.

L’Audi bleue de Samia Alduaij roule tranquillement sur l’autoroute qui longe la baie de Koweït. Des quartiers résidentiels, des centres commerciaux, des usines : le paysage qui défile par la fenêtre est un assemblage suburbain sans charme qui étire la capitale, Koweït City, jusqu’en périphérie. Le décor est dominé par le sable et le béton, avec, de temps à autre, des arbres et des pelouses irrigués qui dessinent des taches d’un vert presque incongru. “Ils utilisent de l’eau usée pour l’arrosage”, commente la conductrice, heureuse de pouvoir parler d’une initiative environnementale positive dans son pays.

Chemisier blanc et chevelure bouclée, Samia est biologiste et consultante pour des organisations internationales. Elle revient tout juste de Sanaa, la capitale du Yémen, où elle a participé à une opération hors-norme : préparer le transfert d’un million de barils de brut d’un vieux tanker japonais, le FSO Safer, en train de prendre l’eau, vers une nouvelle plateforme qui devrait permettre d’éviter une monstrueuse marée noire en mer Rouge. Le sort du Yémen, miné par une guerre sans fin, attriste cette quadragénaire énergique, qui a roulé sa bosse en Angleterre et aux États-Unis. Mais la situation de son propre pays, le Koweït, la préoccupe aussi.

Une apparition miraculeuse

Pour en témoigner, elle met le cap sur un lieu qui, pour elle, résume tous les problèmes environnementaux de ce micro-État de 4 millions d’habitants, coincé entre l’Irak et l’Arabie saoudite. Il se situe à l’ouest de la ville, à une quinzaine de kilomètres de Koweït City. La voiture s’arrête bientôt sur une étroite langue de sable qui borde la mer. Samia Alduaij coupe le moteur, et sans la climatisation, une chaleur écrasante s’installe aussitôt. En ce début du mois de mars 2022, il fait particulièrement lourd, “plus chaud que normalement en cette saison”, commente la biologiste.

La scène qui se dessine devant nous est une synthèse parfaite de la civilisation d’homo detritus. Sur la gauche, une énorme bouche d’égout déverse des eaux usées dans la mer. De qualité douteuse, elles arrivent directement d’un quartier industriel où se concentrent de nombreux concessionnaires automobiles. Des quantités invraisemblables de déchets flottent à la surface de l’eau, tandis qu’à l’horizon, une station électrique carbure au pétrole brut, toutes cheminées fumantes -le Koweït est en train d’opérer un virage vers le gaz naturel pour alimenter ses centres électriques et ses usines de dessalement. Au milieu de ce tableau désolant, des dizaines de flamants roses pataugent dans les eaux peu profondes, telle une apparition miraculeuse.

”Une immense poubelle”

Samia ne peut s’empêcher de soupirer. L’embouchure du Chatt al Arab, cette rivière qui unit le Tigre et l’Euphrate au sud de l’Irak, n’est pas loin. Elle fait de la baie du Koweït une zone particulièrement riche en biodiversité, propice à la reproduction des poissons grâce à l’apport en eau douce. “Elle devrait être protégée, et pourtant c’est juste une immense poubelle”. La faute, selon elle, à des problèmes de gouvernance, car le pays a les moyens financiers de procéder à des aménagements. “Les différents ministères se rejettent les responsabilités, et les réflexes populistes paralysent les décisions au parlement”, regrette-t-elle.

Elle en sait quelque chose : elle travaille pour l’instant sur un plan de gestion des déchets pour le pays. “C’est lent et compliqué, car il faut introduire de nouvelles législations. C’est souvent là que ça bloque. Mais si on ne veut pas de “one man show”, il faut rendre les choses plus faciles”, s’agace-t-elle. Une allusion à la situation exceptionnelle du Koweït, seul pays du Golfe à posséder un parlement composé de députés élus au suffrage universel. Cette organisation politique permet aux Koweïtiens de jouir d’une liberté d’expression unique dans la région. Impensable d’entendre les propos de Samia dans les pétromonarchies voisines, où le pouvoir est aux mains de monarques autoritaires qui veillent à étouffer toute voix critique. Mais tout n’est pas rose pour autant : minée par les dysfonctionnements et la corruption, la démocratie koweïtienne donne souvent à ses citoyens l’impression que le pays n’avance pas.

Samia en veut pour preuve les timides annonces de son pays lors de la COP26, à Glasgow. “Quinze pourcents d’énergies renouvelables en 2035. Les propositions n’ont pas évolué depuis 2010”, déplore-t-elle. Et pourtant, le changement climatique, ici, est une réalité qui se fait durement sentir. Autour de nous, des buissons roussis par la sécheresse crient leur manque de pluie. Le 21 juillet 2016, le Koweït a franchi un triste record en enregistrant 53,9 degrés à Mitribah, une station météo implantée dans le désert. À l’époque, c’était la plus haute température jamais observée sur le continent asiatique. Il fait de plus en plus chaud au Koweït, et Samia en a fait le titre d’un podcast de sensibilisation, It is getting hot here.

Constats implacables

Elle y interviewe notamment Essa Ramadan, un météorologiste koweïtien retraité, véritable star régionale qui cumule près d’un million de followers sur Twitter. Cet observateur attentif de l’atmosphère alerte depuis des années sur les effets délétères du changement climatique : chaleur extrême, mais aussi tempêtes de sable plus fréquentes, inondations, et brouillard polluant. Ses constats sont implacables : entre 1962 et 2021, le Koweït a connu 98 journées à plus de 50 degrés. “Et 64 d’entre elles concernent la période de 2010 à 2021 “, souligne ce petit homme affable, rencontré un peu plus tard dans un café de l’hôtel Radisson Blue, un jour où la ville est à nouveau plongée dans une brume toxique. Essa Ramadan affiche un découragement teinté de mélancolie face au manque de réactivité de ses concitoyens.

”La population koweïtienne n’a pas conscience des problèmes environnementaux, à part la pollution visible”, enchérit Samia. C’est pourquoi elle a décidé, en 2019, de lancer sa propre association, Sustainable Living Kuwait, pour “éveiller la conscience des Koweïtiens en travaillant sur leurs réflexes de consommation”. Avec son amie Hawazen al Buaijan, elle organise des ateliers dans les écoles, anime un compte Instagram et tente de rendre sexy l’idée d’une mode moins polluante. Récemment, les deux femmes ont lancé un concours auprès de jeunes designers invités à “upcycler” des stocks de vêtements invendus. Le tout bénévolement.

Hawazen multiplie les rendez-vous pour mobiliser d’autres organisations actives dans la défense de l’environnement, et aujourd’hui, elle prévoit de visiter un jardin collectif conçu selon les principes de la permaculture. Avec sa montre Apple, son sac Louis Vitton, et sa Porsche blanche, Hawazen est une sorte de militante qui ne peut se rencontrer que dans le Golfe. Cette femme déterminée a décidé de s’engager après avoir constaté que les arabophones avaient peu accès aux informations sur les problèmes environnementaux et climatiques. “Beaucoup de ressources sont en anglais”, regrette celle qui veut aussi encourager le commerce durable.

Îlots de verdure clés

C’est la première fois qu’elle visite le jardin communautaire de Shamiya, qui se trouve dans l’enceinte d’un centre de jeunes, derrière un terrain de foot. A l’entrée, une serre accueille les visiteurs. Elle est adossée à une petite mare qui abrite poissons et grenouilles, et donne sur une allée bordée d’arbres, abritée du soleil par une pergola fabriquée à partir de matériaux de récupération. Des jujubiers, arbres adaptés aux sols secs, poussent un peu plus loin, et nous dégustons quelques-uns de ses fruits acidulés. Dans ce jardin, tout est pensé pour consommer le moins de ressources possibles, et en particulier l’eau, ressource rare dans ce pays aride, grâce à un travail minutieux d’étagement des végétaux et à la constitution d’un sol travaillé avec la technique du paillage, qui retient au maximum l’humidité.

Formé aux principes de la permaculture en Australie, Anas Burahmah est l’un des concepteurs de ce jardin. Il voit ce type d’îlots de verdure comme la clé de la résilience face au réchauffement climatique : “Ils protègent les habitations, font baisser la température, produisent de la nourriture, servent de refuge aux oiseaux et améliorent la qualité de l’air”. Et de rêver d’un Koweït maillé de telles forêts. L’organisation de Samia et Hawazen veut donner de l’écho à de telles idées, même si le chemin à parcourir est immense.

Au Koweït, la quasi-entièreté du territoire est dédiée à l’exploitation pétrolière. L’or noir, entre le “tout à la voiture” et les immeubles climatisés, est au cœur d’un mode de vie détaché du contexte environnemental. Sa vente compte encore pour 88 % du budget de l’État, alors qu’il contribue directement à la crise climatique. Que deviendra le Koweït quand le pétrole sera obsolète ? Sera-t-il encore possible, dans quelques décennies, de vivre dans cette contrée qui se réchauffe à vive allure ? Face à cette double menace, Samia veut rester optimiste : “les humains sont résilients”.

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