Ahd Kamel
“Soit nous sommes des femmes oppressées, soit des provocatrices”
Voix de femmes en contrées arabiques : en Arabie saoudite (5/6). Née à Djeddah au début des années 1980, la comédienne et réalisatrice Ahd Kamel a su s’affranchir des carcans de la société saoudienne pour vivre son destin d’artiste, aux États-Unis et en Angleterre. À l’heure de finir son premier long-métrage, elle revient sur son parcours exceptionnel et chahuté, et sur sa volonté de bousculer, caméra au poing, les idées reçues sur les femmes saoudiennes.
Chaque fois qu’elle a besoin de se sentir à la maison, Ahd Kamel mange du morokhia, un plat typique de Djeddah, ville portuaire et cosmopolite posée au bord de la mer Rouge, à l’ouest de l’Arabie saoudite. C’est là qu’elle a grandi, dans cette région du Hedjaz où se trouvent les villes saintes de Médine et la Mecque, entourée de quatre frères et de parents qui adoraient la musique. Pour elle, le morokhia a un goût nostalgique. Il y a en effet près de 25 ans que cette comédienne et réalisatrice a quitté sa ville natale pour accomplir son destin d’artiste. C’est depuis Londres, où elle vit avec son mari et son enfant, qu’elle décrit ce plat mijoté “simple mais très nourrissant” : de la coriandre, de l’ail, du bouillon de poulet, des feuilles de corète potagère, une plante verte qui rentre dans la composition de nombreux plats au Moyen-Orient. “Enfant, je ne m’en lassais pas, je voulais en manger tous les jours”, se souvient-elle en souriant.
Derrière l’écran, Ahd Kamel est calme et réfléchie, sans prétention. Elle a un visage fin, des yeux d’un noir profond qui traduisent son goût pour l’introspection. Quand elle revient sur son parcours, elle ne cesse de répéter qu’elle a eu de la chance, “beaucoup de chance”. Car enfant, Ahd Kamel a très vite senti les limites strictes qui pesaient sur les filles dans son pays, et ce, même si Djeddah a toujours eu la réputation d’être la cité la plus ouverte du Royaume saoudien. “J’ai eu une enfance assez solitaire”, confie-t-elle, “parce que mon expérience était très différente de celle des garçons qui m’entouraient. Heureusement, je vivais dans une maison avec un grand jardin. J’ai passé beaucoup de temps dehors, à explorer.” Elle comprend vite qu’elle veut être une artiste mais ne sait pas comment s’y prendre. “Qui peut vous expliquer ça ? Il ne s’agit pas juste de peindre un tableau et de déclarer que vous êtes artiste. Ce n’était pas quelque chose qui était pris au sérieux.”
Élevée “à la dure”
Devenir une femme artiste, tout en grandissant dans l’Arabie saoudite des années 1980, pays où la police religieuse n’hésite pas à réprimer sévèrement les femmes qu’elle juge insuffisamment couvertes : voilà un horizon pour le moins audacieux à conquérir.
Paradoxalement, c’est un double drame qui va permettre à Ahd Kamel de s’affranchir du carcan de la société saoudienne et de tracer sa propre route, en dehors de tout modèle établi. À l’âge de 14 ans, elle perd son père. “Son décès a entraîné une prise de conscience chez ma mère. Elle m’a poussée à avoir une éducation, à ne pas être dépendante d’un homme, parce qu’elle découvrait qu’elle ne savait pas comment ouvrir un compte en banque. Elle s’était toujours reposée sur lui”. Cette mère qui l’a élevée “à la dure”, tout en l’encourageant dans ses envies artistiques, “sans doute parce qu’elle n’a pas réalisé certaines de ses aspirations”, la pousse à quitter le pays. Elle lui épargne les traditionnelles discussions autour de la nécessité de trouver un mari.
À 17 ans, la voilà à New York, où elle tâtonne avant de trouver sa voie. À l’université de Columbia, elle essaie le droit, est fascinée par “les drames qui se déroulent dans les tribunaux”, mais ce n’est pas vraiment sa tasse de thé. Elle finit par abandonner. Le décès de sa mère, cinq ans après celui de son père, la bouscule à nouveau. “Cette adolescence placée sous le signe de la perte et du deuil m’a poussée à tout remettre en question, à m’exprimer”, raconte-t-elle. Elle veut être une artiste, cette certitude ne la lâche pas. Elle s’inscrit à la Parsons School of Design, pour étudier l’animation, une discipline qui ne lui convient pas trop non plus. Mais cette expérience lui ouvre une porte. Pour son travail de fin d’étude, elle réalise un documentaire mêlé d’images animées où elle donne la parole à des amies. “Je voulais donner une voix aux femmes saoudiennes”. Être derrière la caméra est un déclic. Elle a trouvé sa voie : ce sera le cinéma.
Stéréotypes réducteurs
Ahd Kamel parle avec franchise du chagrin, de l’incertitude, des moments de doute. Elle en a vu de toutes les couleurs, et ne le cache pas. À New York, après le 11 septembre, il ne fait pas bon d’être saoudienne. La honte la submerge. Quand elle sort, elle s’invente un nom, une identité, elle se cache d’elle-même. Un jour, quelqu’un l’aborde dans une boîte de nuit. “Il me demande où j’ai mis mon foulard, alors que j’étais juste en train de danser !”. Elle se marie avec un Américain. Blanc. Et décide qu’elle l’est aussi, blanche. Elle s’en est séparée depuis. “Il m’a fallu du temps pour comprendre qui j’étais, l’accepter, ne pas m’en excuser. Personne ne se situe sur un terrain moral supérieur qui lui permet de juger l’autre. La nature humaine est la même pour tout le monde”. Et de regretter les représentations stéréotypées qui affectent particulièrement les femmes arabes.
”Soit, nous sommes des femmes oppressées, soit des provocatrices”, se désole Ahd Kamel, qui raconte que dans l’industrie du cinéma, elle a souvent été confrontée à des propositions d’histoires qui veulent mettre l’accent sur l’oppression. “Comme si nous ne pouvions pas juste être des êtres humains, avec toute une panoplie d’idées variées”. Ces stéréotypes, elle les a vécus de près dans sa carrière de comédienne. “Ma blague habituelle, c’est de dire que j’étais d’abord une terroriste, puis une réfugiée, puis une agente de la CIA.” Ahd Kamel a notamment joué le rôle de Fatima Asif, la sœur d’un réfugié syrien devenu livreur de pizza et assassiné dans la rue, dans la mini-série Collatéral (2018) sur Netflix. Elle a aussi incarné le personnage un peu effacé de Laila Maroof, dans le thriller américain Le couteau par la lame (2022), où elle est employée de la CIA.
”En mode guérilla”
La première fois qu’elle s’est retrouvée sur l’écran, c’était dans Wadjda, de la réalisatrice saoudienne Haifaa al-Mansour, un film multi-récompensé qui raconte le destin d’une fillette de 10 ans qui veut rouler à vélo, en dépit des interdictions qui pèsent sur les filles. Ahd Kamel, ironiquement, y joue le rôle d’une institutrice qui s’y oppose en brandissant les lois de la charia. À peu près à la même époque, elle joue dans son propre film, Sanctity, qu’elle tourne à Djeddah dans des conditions particulièrement difficiles. “Nous sommes restés six jours dans un quartier populaire de la ville, où nous avons été très bien accueillis. Les difficultés venaient du gouvernement car, culturellement, faire du cinéma était considéré comme un tabou. Le tournage s’est fait en mode guérilla.” Pour le tournage de Wadjda, la réalisatrice avait dû tourner certaines scènes en se cachant dans un van, d’où elle dirigeait son équipe.
Sanctity raconte l’histoire d’Ajeer, une femme enceinte qui vient de perdre son mari, et qui se retrouve à devoir compter sur un enfant des rues pour survivre. Ce court métrage bouleversant, visible gratuitement sur Vimeo, a été nominé pour un Ours d’Or à la Berlinale en 2013. C’est dans la réalisation qu’Ahd Kamel sent qu’elle peut faire le plus la différence car dans cet espace, dit-elle, les femmes arabes peuvent se raconter elles-mêmes. À l’heure de cet entretien, elle est en train de finir le montage son premier long-métrage, qu’elle a rêvé et développé pendant une dizaine d’années. My driver and I suit la relation d’une femme et de son chauffeur soudanais, dans l’Arabie saoudite des années 1980, une époque où les Saoudiennes ne pouvaient pas encore conduire. L’interdiction a été levée en 2018, mais s’est assortie de l’emprisonnement de femmes qui avaient pourtant milité pour ce droit, comme Loujain al-Hathloul, libérée en 2021 mais qui reste en liberté conditionnelle, avec interdiction de quitter le territoire saoudien pendant cinq ans. L’ouverture rapide de la société s’est accompagnée d’une forte répression au niveau politique.
Conspuée pour ses choix
Le film fait écho à sa propre expérience. Elle a grandi avec un chauffeur soudanais, avec lequel elle avait tissé une relation forte. “Quand j’ai appris son décès, j’étais au collège, et je me suis effondrée. Avec ce film, je veux montrer que l’Arabie saoudite dans laquelle j’ai grandi était très multiculturelle. Il y avait des gens originaires de partout dans le monde arabe, qui vivaient et travaillaient avec nous.” Une Arabie saoudite qu’elle a aujourd’hui de la peine à reconnaître, tant les changements y ont été rapides ces dernières années. Les difficultés du tournage de Sanctity, en 2012, sont désormais de l’histoire ancienne. “Pour My driver and I, j’ai pu faire venir mes productrices, ma directrice photo, toutes des femmes, à Djeddah, alors qu’à l’époque, c’était impensable”. Elle qui a longtemps été conspuée pour ses choix -” on m’a traitée de tous les noms”- est aujourd’hui célébrée dans son pays.
Lors du dernier festival international du film Red Sea, qui se déroule à Djeddah chaque automne depuis 2019, Ahd Kamel a reçu l’appui d’une société de production saoudienne pour le financement de son long métrage. L’année d’avant, elle était membre du jury. “Ce genre de changement, je ne pensais pas le voir à l’échelle de ma vie”. Tout n’est pas parfait, concède-t-elle, mais tout de même : le pays s’est suffisamment ouvert pour qu’elle envisage de revenir s’installer dans sa ville natale.
Femmes au volant et répression politique
L’ouverture rapide de la société saoudienne s’est accompagnée d’une forte répression au niveau politique. Si l’interdiction de conduire qui a longtemps pesé sur les Saoudiennes a été levée en 2018, elle a été accompagnée de l’emprisonnement de femmes qui avaient pourtant milité pour ce droit, comme Loujain al-Hathloul. Libérée en 2021, cette jeune trentenaire reste en liberté conditionnelle, avec interdiction de quitter le territoire saoudien pendant cinq ans.
L’été dernier, Salma al-Shebab, jeune mère de famille et doctorante à l’Université de Leeds, a été condamnée à 27 ans de prison pour des tweets et retweets en faveur de personnes défendant les droits des femmes. Une campagne est en cours pour demander sa libération, relayée par Lina al-Hathloul, la sœur de Loujain, qui vit à Bruxelles.