- Le déminage, le front invisible de l’Ukraine -
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02 - Déminage
Dans le sud du pays, au cœur de terres ravagées par la guerre, démineurs, pilotes de drones et analystes s’efforcent de cartographier, neutraliser et comprendre une contamination massive par les mines et munitions non explosées. Entre technologies de pointe et travail manuel à haut risque, leur objectif est le même : rendre vie aux champs, villages et rivières.
Dans la région Kherson, un panneau indique que la zone est minée et donc dangereuse, le 11 août 2025.
Sur la route entre Mykolaïv et la région de Kherson, dans le sud de l’Ukraine, les champs de tournesols portent les traces d’une sécheresse accrue durant l’été 2025, qui affecte les récoltes de cette région agricole. Plus le véhicule de l’organisation de déminage The HALO Trust s’enfonce dans la zone, plus les cultures cèdent la place à des terres abandonnées, marquées de piquets rouges ornés de têtes de mort signalant la présence de mines.
Face à l’ampleur de la contamination, le gouvernement ukrainien a adopté en juin 2023 une stratégie nationale de lutte antimines jusqu’en 2033. Placé sous l’égide du ministère de l’Économie, de l’Environnement et de l’Agriculture d’Ukraine, ce plan vise à sécuriser les territoires libérés, à identifier les zones dangereuses, les dépolluer, protéger la population et permettre la reprise de la vie civile et de l’agriculture, tout en coordonnant l’action des autorités, des démineurs et des partenaires internationaux. Le “Mine Action Center” assure la mise en œuvre de ce plan : il coordonne les opérations, certifie les équipes de déminage, centralise les données et mène des actions de prévention.
L’équipe mécanique de HALO couvre, dans ce village, un territoire de 56 000 m² de terrain pour déminer des berges et champs agricoles, le 11 août 2025.
Des membres de l’équipe mécanique de HALO préparent le terrain avec une machine PT300 avant de passer avec une chargeuse compacte pour le déblaiement et la préparation de la zone pour le déminage manuel, le 11 août 2025.
Présente en Ukraine depuis 2015, l’organisation humanitaire The HALO Trust participe à cet effort aux côtés d’une centaine d’autres opérateurs. Elle emploie plus de 1 400 personnes, dont une quarantaine d’internationaux. “Lorsqu’un territoire est libéré, les démineurs militaires interviennent d’abord pour sécuriser les routes logistiques. Les services d’urgence prennent ensuite en charge les situations critiques, puis nous commençons le déminage humanitaire”, explique Olena Shustova, responsable média du HALO Trust.
- Rendre les terres à l’agriculture et aux villageois -
- Rendre les terres à l’agriculture et aux villageois -
Dans la région de Mykolaïv, des débris métalliques, comme des éclats d’obus et fragments de véhicules, trouvés dans le sol déclenchent sans cesse les détecteurs des démineurs et imposent de longues vérifications, le 12 août 2025.
Dans un village de la région de Kherson situé à plus de 45 km des forces russes, Ivan, 28 ans, déploie un drone d’observation pour repérer d’éventuelles mines. Avec ses collègues Svitlana, Oleksander et Mykolai, il appartient à une équipe d’enquête non technique du HALO Trust, première étape du processus de déminage. “Nous recueillons des informations auprès des habitants, des autorités et de l’armée, puis nous inspectons les zones grâce aux caméras embarquées des drones. Depuis 2023, leur utilisation a considérablement amélioré notre sécurité, nous ne devons plus nous rendre physiquement dans ces zones dangereuses”, explique-t-il.
L'utilisation des drones a considérablement amélioré notre sécurité, nous ne devons plus nous rendre physiquement dans ces zones dangereuses.
Une fois les zones suspectes identifiées, l’équipe établit une cartographie des surfaces à dépolluer. “Dans ce village, nous avons déjà délimité quinze zones de plusieurs milliers de mètres carrés. Nous y avons trouvé des mines antipersonnel, antivéhicule et des sous-munitions. Pendant l’occupation, la rive de la rivière Inhoulets, qui longe le village, a été massivement minée pour empêcher les traversées de l’armée ukrainienne”, explique Ivan. Sur les 350 habitants d’avant-guerre, une cinquantaine seulement vit encore dans le village tout en craignant les mines ; l’image transmise par le drone d’Ivan montre l’ampleur de l’infestation.
Dans la région de Kherson, un drone Mavic de l’équipe d’enquête non technique du HALO Trust survole un champ afin de vérifier s’il est contaminé.
Image du Drone Mavic de l’équipe d’enquête non technique du HALO Trust qui recueille des informations auprès de la population locale, des autorités et de l’armée, puis visite les territoires en utilisant, dans un premier temps, des drones pour effectuer des inspections en toute sécurité, le 11 août 2025.
Plus loin, une équipe de déminage mécanique opère derrière un bouclier blindé, à distance d’un motoculteur PT-300 conçu pour neutraliser les mines antipersonnel et antichars. “Nous préparons le terrain avant l’intervention des démineurs manuels”, explique Vitaly, commandant du groupe. Ces robustes machines broient ou déclenchent les munitions à la surface du sol et même sous terre. Les deux opérateurs, vêtus de gilets de protection et de masques immersifs liés à la caméra embarquée de la machine, restent à plus de 100 m de l’appareil pour réduire les risques.
Une démineuse d’une équipe de décontamination manuelle creuse minutieusement le sol après que son détecteur de métal a sonné, le 12 août 2025.
Une autre machine, appelée Robocut, dégage ensuite la végétation pour laisser place aux démineurs manuels. “Nous devons traiter 56 000 m² et travaillons ici depuis un mois. Les mines POM-2 représentent la principale menace : une pression de 300 grammes suffit à les activer”, ajoute le commandant. Originaire de Sloviansk, Vitaly travaillait autrefois comme garde du corps. “Ma motivation est de rendre ces terres à l’agriculture et permettre aux habitants de revenir en sécurité”, affirme-t-il avant de reprendre sa tâche.
- Les nouvelles technologies à la rescousse -
- Les nouvelles technologies à la rescousse -
Andrii, démineur du HALO Trust, pousse une machine “Scorpion” qui scanne le terrain, enregistre les données et les transmet à un logiciel d’analyse, le 12 août 2025.
Dans un village de la région de Mykolaïv, drones et machines ont laissé place aux équipes de déminage manuel, la dernière étape, mais aussi la plus physique et la plus dangereuse. “Nous devons dépolluer deux périmètres : 62 000 et 49 000 m². En cinq mois, nous avons déjà trouvé plus de 200 obus non explosés, et 11 000 m² de sous-sol et 28 281 m² de surface ont été déminés”, explique Eduard, chef d’une équipe de neuf démineurs.
Dans la région de Mykolaïv, l’équipe de télédétection range son drone DJI Matrice 350, le 11 août 2025.
Courbés dans les champs sous une chaleur accablante, ceux-ci avancent pas à pas sur un sol saturé de débris métalliques : éclats d’obus, fragments de véhicules ou balles qui déclenchent sans cesse les détecteurs et imposent de longues vérifications. Membre du HALO Trust depuis 2019, Eduard travaillait dans l’est de l’Ukraine, où la guerre dans le Donbass faisait déjà rage. “Nous disposons aujourd’hui de technologies plus modernes qui accélèrent le travail. Mais la diversité des mines et des munitions non explosées a fortement augmenté. Avant, il s’agissait surtout de pièges à fil et de mines antivéhicule. Désormais, on peut trouver au même endroit obus non explosés, mines antipersonnel, mines antichar et sous-munitions”, explique Eduard, tout en gardant un œil sur son équipe.
Si les techniques de déminage se sont développées, c’est parce que les mines ont évolué. Parmi les plus récentes, il y a les POM-3, qui s’activent grâce à des capteurs sensibles aux vibrations, ou les PTM-3, qui réagissent à la proximité du métal, par exemple au passage d’un véhicule.
Andrii, démineur du HALO Trust, et sa collègue regardent sur son ordinateur les données transmises par la machine “Scorpion” à un logiciel d’analyse, le 12 août 2025. C’est une sorte d’échographie du sol qui indique l’emplacement des munitions non explosées enfouies dans la terre.
La diversité des mines et des munitions non explosées a fortement augmenté. Désormais, on peut trouver au même endroit obus non explosés, mines antipersonnel, mines antichar et sous-munitions.
Dans un champ, Andrii, 33 ans, est en sueur. Celui-ci pousse une sorte de charrette équipée de capteurs et de câbles électriques. “Cette machine, appelée 'Scorpion', scanne le terrain, enregistre les données et les transmet à un logiciel d’analyse. C’est une sorte d’échographie du sol qui indique l’emplacement des munitions non explosées enfouies dans la terre. Une fois repérées, elles sont ensuite évacuées par une équipe spécialisée ou par les services d’urgence ukrainiens”, explique-t-il. Ancien directeur d’école et député dans la région de Kherson, il manœuvre l’appareil avec passion depuis quatre mois. “C’est plus rapide que le déminage manuel traditionnel et cela limite les risques humains.” Toutefois, ce dispositif n’est utilisé que dans les zones où l’absence de mines antipersonnel a été confirmée par les équipes non techniques.
Dans le quartier général du HALO Trust à Mykolaïv, un membre de l’équipe de télédétection montre une image de drone et les mines qui ont été repérées par l’intelligence artificielle, le 12 août 2025.
Au quartier général du HALO Trust, à Mykolaïv, la guerre se lit en images. Sur des écrans géants, une équipe de télédétection croise relevés de drones, images satellites et sources ouvertes pour localiser les zones contaminées. Sur un des écrans, des milliers de clichés ramenés par un drone ont été assemblés en une seule photo de haute résolution qui est scrutée centimètre par centimètre par des analystes. “Cette méthode permet de repérer des mines mais aussi des indices indirects, comme des anomalies de végétation pouvant signaler une mine enfouie”, explique John Wilson, responsable de la télédétection.
L’étude d’images satellites et de sources ouvertes aide à reconstituer l’historique des combats : cratères, tranchées, mouvements de blindés ou concentrations de véhicules, autant d’indices pour évaluer la probabilité de contamination.
Dans le quartier général du HALO Trust à Mykolaïv, un analyste de données montre une image qu’il doit analyser centimètre par centimètre, le 12 août 2025. Cela peut prendre une journée, comme un mois, selon le degré de contamination de la zone.
Parallèlement, l’étude d’images satellites et de sources ouvertes aide à reconstituer l’historique des combats : cratères, tranchées, mouvements de blindés ou concentrations de véhicules, autant d’indices pour évaluer la probabilité de contamination. Dans une pièce telle une salle de contrôle, l’équipe développe également des outils d’intelligence artificielle capables de détecter automatiquement certains types de mines à partir d’images. “Nous avons conçu un programme qui analyse les images et identifie les mines ainsi que leur type. Pour l’instant, l’IA est entraînée à reconnaître 17 modèles”, précise Vova, analyste de données. Ces analyses, complémentaires au travail des équipes non techniques, sont ensuite transformées en cartes opérationnelles transmises aux démineurs déployés sur le terrain.
- Déminer les eaux -
- Déminer les eaux -
Après une heure dans l’eau, un plongeur-démineur du Service d’urgence de la région de Kherson prend une pause et laisse la place à un autre plongeur, le 2 juin 2025.
Si les terres doivent être décontaminées, il en va de même pour l’eau. Dans la région de Kherson, au bord de la rivière Inhoulets, une petite équipe de plongeurs des services d’urgence ukrainiens reprend son souffle sur une berge boueuse d’un village du district de Beryslav. Le hameau a vécu plus de neuf mois sous occupation en 2022. “Nos troupes tenaient la rive opposée. Les Russes ont miné la rivière pour empêcher toute traversée. Depuis la libération, des pêcheurs en wading ont sauté sur ces mines”, raconte Alexandre, commandant du groupe. Affectés à cette mission depuis le printemps 2024, les plongeurs enfilent d’épaisses combinaisons qui leur permettent de rester jusqu’à une heure et demie dans l’eau froide malgré le temps estival. “Nous travaillons de mars à l’automne, tant que la température reste supportable”, précise-t-il.
Des plongeurs-démineurs du Service d’urgence de la région de Kherson rangent leur matériel après une journée de 8h à chercher des mines dans la rivière Inhoulets, le 2 juin 2025.
Sur la berge, Mykailo, 31 ans, ajuste ses bouteilles d’oxygène avec l’aide de ses coéquipiers. Lentement, lui et son camarade disparaissent dans l’Inhoulets, guidés par un détecteur capable de repérer du métal à cinquante centimètres, alors que la profondeur de la rivière dépasse deux mètres. Après de longues minutes, il réapparaît, essoufflé, tenant un vieux tambour de machine à laver couvert de vase. “Dans cette eau, il est difficile de repérer les mines : le fond est vaseux, noir et l’eau est opaque”, explique le plongeur. Ancien professeur d’histoire, il a rejoint les services d’urgence ukrainiens en 2022 : “Je voulais aider mon pays. Ma femme et mon fils ont été surpris, mais ils me soutiennent. Le plus difficile est de s’adapter à la décompression, puis d’enlever la combinaison”, sourit-il.
Depuis le début des opérations, les équipes du DSNS ont décontaminé plus de 21 hectares de la rivière Inhoulets. “Ce qui a compliqué notre tâche, c’est la destruction du barrage de Kakhovka. De nombreuses mines ont été entraînées jusqu’à la rivière. Des zones déjà nettoyées ont pu être à nouveau minées à cause des inondations”, déplore Alexandre tout en observant ses plongeurs retournés à l’eau.
- Mais aussi miner la terre -
- Mais aussi miner la terre -
Un groupe de soldats de la 808e Brigade montre comment ils utilisent un robot terrestre “Thermite” pour miner des territoires dans le but de protéger les positions ukrainiennes des assauts russes, le 14 janvier 2026.
Si l’on évoque souvent les mines russes, l’armée ukrainienne recourt elle aussi à ce moyen pour attaquer l’ennemi et protéger ses positions. Dans la région de Kharkiv, une équipe du bataillon du génie de la 808e brigade teste son équipement sur un terrain vague, loin du front et de la menace russe. Dmytro, ancien employé de la marine marchande devenu pilote de drone, montre avec fierté la manipulation de son engin : un robot terrestre appelé “Thermite”. “Il peut transporter jusqu’à 20 mines antichars et parcourir 20 km. Nous le contrôlons à distance grâce à l’intégration d’un mini-terminal Starlink, qui assure la communication avec la télécommande”, explique le soldat, avant de mettre l’appareil en marche. Sur la neige de ce mois de janvier 2026, le robot d’une valeur d’environ 10 000 euros dépose de manière frénétique des mines antichars désactivées. Ce système permet de miner au plus près des positions russes sans exposer les soldats ukrainiens.
Lors d’une démonstration, un soldat de la 808e Brigade pilote un drone “Vampire” , le 14 janvier 2026.
Dmytro n’évoque pas encore les conséquences de ces armes sur les terres ukrainiennes...
À la nuit tombante, trois autres militaires transportent un imposant drone sur lequel est fixée, pour l’essai, une mine antipersonnel désamorcée. Il s’agit d’un drone “Vampire”. “Les Russes en ont très peur : ils l’appellent la sorcière”, raconte Dmytro. Conçu à l’origine pour l’agriculture, notamment pour l’épandage d’engrais, cet hexacoptère est devenu une véritable machine de guerre. Équipé de caméras thermiques, il peut emporter jusqu’à 15 kg et larguer bombes ou mines dans des zones difficiles d’accès ou sous contrôle russe.
Des soldats de la 808e Brigade attachent une mine antipersonnel désactivée à leur drone "Vampire", le 14 janvier 2026. Il s'agit d'un drone-bombe de fabrication ukrainienne capable de transporter une charge allant jusqu'à 15 kg sur une distance de 20 km. Il remplit également des missions logistiques pour acheminer vivres, médicaments et équipements jusqu'à la ligne de front.
Dans l’obscurité, le Vampire prend son envol et largue, quelques dizaines de mètres plus loin, sa mine inerte. Fier de la démonstration, Dmytro n’évoque pas encore les conséquences de ces armes sur les terres ukrainiennes. “Nous faisons cela pour nous défendre et détruire l’ennemi.”
Dmytro, pilote de drones de la 808e Brigade, s’apprête à montrer comment il utilise un robot terrestre “Thermite” pour miner des territoires afin de protéger les positions ukrainiennes des assauts russes, le 14 janvier 2026.
La contribution totale de la Belgique au déminage humanitaire en Ukraine s’élève à environ 9,1 millions de dollars américains, soit 7,8 millions d’euros. La majeure partie de ce financement a été allouée en 2023. Plus de 6,5 millions de dollars sont destinés à la fourniture d’équipements et à la formation ; 1,4 million de dollars est consacré au renforcement des capacités dans le secteur de la lutte antimines ; et 1,1 million de dollars est prévu pour les opérations sur le terrain. En 2026, Bruxelles accueillera la Conférence sur la lutte antimines en Ukraine : un événement important pour maintenir le soutien international aux efforts de déminage.
L’Ukraine, l’un des pays les plus minés au monde,
un grand reportage de
Virginie Nguyen Hoang, dossier développé par ©LaLibre 2026