- Les terres agricoles prisonnières des mines -

- Les terres agricoles prisonnières des mines -

03 - Agriculture

Les terres agricoles
prisonnières des mines

Dans les campagnes ukrainiennes, la guerre se cache sous la terre. Mines et munitions non explosées empêchent les agriculteurs de cultiver leurs champs, tandis que le pays tente d’organiser le déminage, colossal, pour relancer sa production agricole. Certains ne peuvent attendre et se lancent dans un déminage improvisé.

Champs de blé de la région de Kherson, dans le sud de l’Ukraine, le 6 juin 2023.

Devant le bâtiment de l’administration du petit village de Studenok, dans la région de Kharkiv, Sergii Kohan, 49 ans, est sans cesse interpellé par des habitants, qui passent par là ou viennent chercher de l’aide humanitaire. Propriétaire d’une petite exploitation agricole familiale, Sergii est devenu chef par intérim de Studenok et de son village voisin, Yaremivka, après six mois d’occupation russe en septembre 2022.

“Avant la guerre, je cultivais 300 hectares de terres mais, en raison du risque de contamination par des mines terrestres, seuls 24 hectares sont aujourd’hui exploitables. Ils ont été déminés et rendus à la culture par la Fondation suisse de déminage (FSD), qui a travaillé ici pendant près d’un an et demi”, commente Sergii, tout en montant dans sa voiture pour rentrer chez lui. Nous sommes en juillet 2025 et il est loin de se douter de ce qui va lui arriver dans les prochains mois…

Des ouvriers travaillent dans un champ de tomates de la région de Kherson, qui a été épargné par les mines et les inondations, le 4 août 2023. Des ouvriers travaillent dans un champ de tomates de la région de Kherson qui a été épargné par les mines et les inondations, le 4 août 2023.

Des ouvriers travaillent dans un champ de tomates de la région de Kherson qui a été épargné par les mines et les inondations, le 4 août 2023.

Sur les 139 000 km² (près de cinq fois la superficie de la Belgique) de territoire ukrainien potentiellement contaminés par des mines et des munitions non explosées, environ 1 000 km² sont actuellement recensés comme zones nécessitant des études techniques et un déminage approfondi. Parmi celles-ci, 552 km² sont des zones dangereuses identifiées, confirmées par des études non techniques, dont 466 km² de terres agricoles (1). “Cela peut paraître un petit chiffre, mais c’est en fait énorme. Et cela ne représente que 50 % de toute la zone du territoire libéré où nous pouvons opérer, c’est-à-dire à plus de 20 km de la ligne de front. Il nous reste encore 50 % des terres à analyser”, explique Ihor Bezkaravainyi, vice-ministre ukrainien de l’Économie, de l’Environnement et de l’Agriculture.

- Des pertes financières colossales -

- Des pertes financières colossales -

Des pertes financières colossales

Un agriculteur montre des graines de tournesol de son champ, le 3 août 2025. Dans les régions de Mykolaïv et de Kherson, les agriculteurs ont du mal à reprendre leurs activités car les Russes ont miné la plupart des champs de ces régions.

Arrivé chez lui, Sergii montre l’ampleur des destructions subies par sa maison lors des combats dans son village. “Quand nous sommes revenus après la libération avec ma famille, notre maison était en ruines. Mes tracteurs avaient brûlé ou disparu, l’entrepôt était détruit et les céréales stockées étaient pourries. Nous vivons aujourd’hui dans la cuisine d’été que nous avons rénovée”, raconte-t-il.

À Studenok, aucune mine n’a été retrouvée, seulement des munitions déjà explosées. Mais dans le village voisin de Yaremivka, où se trouvent les champs de Sergii, “il y avait des mines pétales partout, surtout près de la forêt et des ruisseaux, mais aussi dans mes champs. Il y avait aussi des obus d’artillerie, de mortier et des mines antichars, c’est terrifiant”. Les pertes financières de Sergii se révèlent colossales. Depuis 2022, il aurait perdu plus de 15 millions de hryvnias par an, soit environ 293 000 euros, sans compter les destructions d’équipements et de bâtiments qu’il estime à plus de 865 000 euros.

Sergii Kohan, 49 ans, pose devant les ruines de sa maison et un tracteur qu’il a emprunté à un ami, le 30 juin 2025.

Sergii Kohan, 49 ans, pose devant les ruines de sa maison et un tracteur qu’il a emprunté à un ami, le 30 juin 2025.

“J’ai accepté le poste de chef du village, ce qui me permet de percevoir un salaire. Je m’occupe de l’administration et je fais le lien entre les habitants et le gouvernement. Avec mon fils, nous avons aussi vendu notre bétail et les 150 tonnes de grains qu’il nous restait", déplore Sergii. "Cela nous a permis de rembourser un prêt de 800 000 UAH (15 630 euros)”.

Pendant l’été 2025, pour la première fois depuis le début de l’invasion russe, Sergii et sa famille ont pu travailler leurs champs sur les 24 hectares décontaminés. Ils y ont cultivé du seigle, des pois, du blé et des tournesols, sans que cela ne compense leurs pertes. Il espérait pouvoir exploiter davantage de terres l’année prochaine.

Des carcasses de voitures, dont l’une est marquée d’un “V”, symbole de l’armée russe, gisent devant la maison de Sergii Kohan, le 30 juin 2025.

Des carcasses de voitures, dont l’une est marquée d’un “V”, symbole de l’armée russe, gisent devant la maison de Sergii Kohan, le 30 juin 2025.

Mais, à la fin de l’année 2025, le front de Lyman s’est rapproché du village de Yaremivka, désormais situé à 14 kilomètres de la ligne de front. Les évacuations des 600 habitants de Studenok et des 120 habitants de Yaremivka ont commencé, tandis que toutes les opérations de déminage ont dû être suspendues, celles-ci ne pouvant être menées à moins de 20 kilomètres de la ligne de combat. Sergii et sa famille ont déplacé leur matériel agricole vers un village plus éloigné. Ils n’ont plus pu semer ni récolter pour des raisons de sécurité. Et, au début de cette année, un obus est tombé à 45 mètres de leur maison. La famille a, à nouveau, dû évacuer et vit maintenant dans la ville d’Izioum.

- Quand déminer quoi ? -

- Quand déminer quoi ? -

Quand déminer quoi ?

Champ de tournesols dans la région de Mykolaïv, le 4 août 2023.

Depuis 2023, le ministère de l’Économie, de l’Agriculture et de l’Environnement en Ukraine coordonne l’ensemble du système d’action antimines. Celui-ci inclut la gestion de l’information, l’éducation aux risques liés aux engins explosifs, les opérations de déminage et la délivrance de certificats, notamment pour l’exploitation des terres. L’institution définit un cadre de fonctionnement et l’adapte à la législation, afin de mettre en œuvre une planification stratégique du déminage humanitaire.

Les agriculteurs dont les terres sont jugées prioritaires pour le déminage bénéficient d’un programme financé par le gouvernement ukrainien grâce à des fonds versés par différents partenaires internationaux. Mais certains n’ont pas le temps d’attendre et décident de faire déminer leurs champs en payant directement des compagnies de déminage.

J’ai fait appel à une compagnie pour traiter 150 hectares de mes terres. Ça m’a coûté 1 000 UAH (25 euros) par hectare et cela a pris quatre mois.

Olena, exploitante agricole dans la région de Mykolaïv.

Olena, exploitante agricole de 42 ans dans la région de Mykolaïv, pose devant une partie de ses grains, le 3 août 2023.

Olena, exploitante agricole de 42 ans dans la région de Mykolaïv, pose devant une partie de ses grains, le 3 août 2023.

- Le pire reste à venir -

- Le pire reste à venir -

Le pire reste à venir

Une roquette a atterri dans un champ de Kamianka, sans faire de victime, mais un incendie s’est déclaré à la suite de son explosion et de celles de mines pétales qui se trouvaient autour, le 2 octobre 2025.

D’autres n’ont pas les moyens de payer de leur poche ni d’attendre et décident de déminer eux-mêmes leurs terres. Anton, 39 ans, propriétaire de 400 hectares de champs de blé, est venu assister à une session d’éducation aux risques liés aux explosifs (EORE) organisée par l’organisation de déminage humanitaire The HALO Trust dans un village de la région de Mykolaïv. Devant une vingtaine de fermiers et d’agriculteurs réunis dans une salle de classe, l’intervenant du HALO Trust projette sur un écran les différents types de mines présentes dans la région et explique comment celles-ci peuvent être dissimulées par la végétation.

Dents de dragons et fortifications qui traversent un champ dans le village de Kamianka, le 2 octobre 2025.

Dents de dragons et fortifications qui traversent un champ dans le village de Kamianka, le 2 octobre 2025.

Volodymyr, agriculteur de Kamianka, montre les restes d’un missile SMERCH à proximité de son champ, le 2 octobre 2025.

Volodymyr, agriculteur de Kamianka, montre les restes d’un missile SMERCH à proximité de son champ, le 2 octobre 2025.

“Tout ce qui a été dit lors de cette session, je le savais déjà. J’ai tout appris sur Internet”, raconte Anton. En 2022, ses champs se trouvaient dans une zone grise. Après la libération, lui et dix de ses employés ont décidé de parcourir ses terres mètre par mètre pour y découvrir des mines et munitions non explosées. “C’était en décembre 2022. Nous devions semer avant le printemps. Pendant un mois, nous avons vérifié toute la surface de mes terres. Nous avons trouvé 20 obus d’artillerie, trois roquettes RPG et des mines.” Pendant ce déminage improvisé, Anton a appelé les services d’urgence ukrainiens pour se débarrasser des munitions non explosées se trouvant en surface. Mais sous terre, il reste encore des obus. “Nous pouvons le deviner à cause des trous dans la terre. À ces endroits, j’ai placé des piquets pour les contourner lorsque je passe avec mon tracteur. Maintenant, je travaille en évitant simplement ces quelques endroits”, explique Anton à la fin de la session d'EORE.

Pour Valery, chef de l’équipe d'éducation aux risques du HALO Trust, ce comportement relève toutefois de l’inconscience. “Certains agriculteurs essaient de trouver des informations sur Internet, mais celles-ci ne sont pas toujours exactes et peuvent causer plus de tort que de bien.”

Sous terre, il reste encore des obus. “Nous pouvons le deviner à cause des trous dans la terre. À ces endroits, j’ai placé des piquets pour les contourner lorsque je passe avec mon tracteur", explique Anton.

Le témoignage de Liudmila et Volodymyr, un couple d’agriculteurs rencontré à Kamianka.
Durée : 03:42
00:00

*Tous les montants sont en hryvnias

Selon Ihor Bezkaravainyi, il est impossible de prédire quand toutes les terres agricoles situées dans les territoires contrôlés par l’Ukraine seront à nouveau exploitables. “Nous avons une stratégie jusqu’en 2033 selon laquelle 80 % des sols devraient être prêts à être cultivés. Mais il est très difficile de faire des prévisions : certaines zones peuvent être déminées très rapidement, car il ne s’agissait que de champs de bataille où seuls des fragments métalliques et des équipements gisaient au sol. D’autres sont extrêmement complexes, avec toutes sortes de mines ou d’armes à sous-munitions enfouies dans la terre”, explique-t-il.

“Parfois, je me dis que nous ne faisons que nous préparer au véritable problème, qui est le front actuel. Aujourd'hui, nous faisons principalement face à des munitions soviétiques et occidentales car, auparavant, c’était une guerre conventionnelle. Mais, à présent, c’est totalement différent, avec les armes modernes, les drones, la fibre optique et de nouveaux types d’explosifs…”

(1) Chiffres du Bureau de lutte antimines, qui relève du ministère de l’Économie, de l’Environnement et de l’Agriculture de l’Ukraine, qui coordonne la politique dans le secteur de la lutte antimines.

Liudmila, agricultrice dans le village de Kamianka, fait brouter ses chèvres dans une zone déminée près de ses champs, le 2 octobre 2025.

Liudmila, agricultrice dans le village de Kamianka, fait brouter ses chèvres dans une zone déminée près de ses champs, le 2 octobre 2025.

Chapitre suivant


01
Témoignages

Les mines,
une menace durable pour les civils

02
Déminage

Le déminage,
le front invisible de l’Ukraine

03
Agriculture

Les terres agricoles
prisonnières des mines

04
Pollution

Des sols et des eaux contaminés
par les substances toxiques

L’Ukraine, l’un des pays les plus minés au monde,
un grand reportage de Virginie Nguyen Hoang, dossier développé par ©LaLibre 2026