- Des sols et des eaux contaminés -
- Des sols et des eaux contaminés -
04 - Pollution
Les mines antipersonnel, armes à sous-munitions et d’autres restes explosifs de guerre ne provoquent pas seulement des victimes humaines : ils peuvent également contaminer la terre et les nappes phréatiques en libérant des métaux et des substances toxiques dommageables pour l’environnement.
La guerre charrie son lot de victimes humaines et de destructions matérielles. Mais elle a un autre effet également : elle laisse derrière elle des sols et des nappes phréatiques polluées par les substances toxiques libérées par les explosifs.
Tant que les combats se poursuivent, il reste difficile d’établir un bilan complet des dégâts environnementaux causés par les mines et les munitions non explosées, souligne Oleksiy Vasyliuk, zoologiste et membre du groupe de travail sur les conséquences environnementales de la guerre en Ukraine (UWEC). “Contrairement à des incendies ou des inondations, que l’on peut étudier à distance grâce à des images satellites prises avant et après les événements, il est impossible ici de mesurer cet impact à distance. Il faut se rendre sur le terrain.” Pour connaître le niveau de toxicité lié aux mines, en effet, les scientifiques doivent prélever des échantillons de sol, selon un protocole très strict. “Les terres les plus touchées, sur le front, sont inaccessibles.”
“Il y a évidemment les territoires libérés, mais ils n’ont pas souffert aussi longtemps. Sans compter que, si certaines substances chimiques peuvent persister très longtemps, d’autres disparaissent rapidement. Si nous déminons ces endroits dans trente ans, comment pourrons-nous étudier l’impact de substances déjà disparues ? Il est impossible d’obtenir une estimation totalement fiable de la contamination. Aujourd’hui, notre tâche est de préparer des solutions pour l’avenir des territoires après la guerre”, explique Oleksiy Vasyliuk, rencontré dans une bibliothèque de Kiev.
- Des territoires comme Tchernobyl -
- Des territoires comme Tchernobyl -
Près de la ville Izioum, un incendie s’est déclaré dans un bois à la suite de l’explosion de munitions non explosées, le 8 mai 2025.
Zoologiste spécialisé dans l’étude de la répartition des espèces animales rares, il ne peut plus mener ses recherches habituelles depuis l’invasion de 2022. Fondateur de l’ONG Groupe ukrainien pour la conservation de la nature (UNCG), il collabore actuellement avec le “GRIT” (Ground Rehabilitation through Innovation Technologies), une plateforme numérique de planification, de priorisation et de suivi des opérations de déminage humanitaire, utilisée par le gouvernement ukrainien. Outre les critères sociaux et économiques, des critères environnementaux sont également pris en compte.
Oleksiy Vasiliuk, zoologiste membre du groupe de travail sur les conséquences environnementales de la guerre en Ukraine (UWEC), pose dans une bibliothèque de Kiev, le 22 février 2026.
“Après la guerre, de nombreux pays voudront nous aider à reconstruire le pays, et donc à déminer. Certains territoires seront rapidement décontaminés grâce à cette aide, mais d’autres ne le seront peut-être jamais, faute de moyens, qui diminueront au fil des années. Il faut donc investir là où la restauration sera la plus pertinente. Les autres zones non décontaminées resteront probablement fermées aux humains, comme la zone de Tchernobyl. Elles pourraient devenir de vastes espaces naturels, où les mines et munitions resteront profondément enfouies dans le sol : un territoire très contaminé mais riche en faune. Mais cela pourrait aussi entraîner l’effondrement de notre agriculture et de notre industrie si de nombreux territoires ne sont pas rendus exploitables”, explique Oleksiy.
- Quand le déminage a un impact néfaste -
- Quand le déminage a un impact néfaste -
Alexander, fermier de 42 ans dans la région de Mykolaïv, montre des roquettes à sous-munitions tombées dans ses champs, le 16 octobre 2022. Des chercheurs du Norwegian People’s Aid et du CEOBS (Conflict and Environment Observatory) ont collecté des échantillons des zones touchées par l’utilisation d’armes explosives qui ont révélé des niveaux élevés de métaux lourds et d’hydrocarbures dans le sol et l’eau.
Ces zones resteront sans présence humaine en raison de leur dangerosité, mais aussi parce que les sols pourraient se contaminer progressivement et devenir inexploitable pour l’agriculture. Selon un rapport de l’Observatoire des conflits et de l’environnement, la plupart des munitions contiennent des métaux lourds et des produits chimiques explosifs toxiques tels que l’arsenic, le chrome et le cuivre. Les substances internes sont fréquemment associées à des explosifs comme le TNT, le HMX et le RDX, des composés azotés qui, lorsqu’ils sont initiés, se décomposent rapidement en gaz. Ces explosifs présentent différents degrés de toxicité pour l’homme et les organismes vivants, et leur comportement dans l’environnement varie également.
“Les mines non explosées deviennent dangereuses pour la nature lorsqu’elles commencent à se détériorer. Mais tous les obus, mines, roquettes ou drones kamikazes sont remplis de produits chimiques entourés de métal et, dès que cela explose, ces substances se libèrent dans la nature. C’est pourquoi je suis opposé au déminage mécanique, qui consiste à faire exploser les mines sous les machines. Cela contamine les sols et rien ne peut ensuite y être cultivé. Cela entraîne également l’apparition de plantes très envahissantes et résistantes à la pollution, comme des acacias, contrairement aux espèces indigènes”, commente l’expert.
Une étude publiée dans Springer Nature Link, menée dans deux zones sensibles du parc national de Halgurd-Sakran, dans le Kuridistan irakien, a ainsi montré que les sols étaient fortement pollués par des métaux lourds, notamment le nickel et le chrome, en raison des explosions liées au déminage. Ils représentent dès lors un danger, notamment pour l’agriculture, et donc la chaîne alimentaire et la santé humaine.
Je suis opposé au déminage mécanique, qui consiste à faire exploser les mines sous les machines. Cela contamine les sols et rien ne peut ensuite y être cultivé.
Le dilemme réside donc dans le choix entre la sécurité et la rapidité du déminage mécanique, au détriment possible de l’environnement. “Dans toutes les autres situations, nous préférerions éviter le déminage mécanique. Mais si nous ne l’utilisons pas, le déminage manuel prend beaucoup plus de temps et augmente également les risques pour les démineurs. Il faut donc évaluer le rapport entre les risques et les bénéfices”, explique Olena Pareniuk, responsable de la plateforme “GRIT”.
- Attention aux nids -
- Attention aux nids -
Mines anti-tanks dans les bois à l’entrée de Lyman, le 6 octobre 2022. La ville a été libérée par les forces ukrainiennes au mois d’octobre 2022.
Afin de préserver l’environnement autant que possible, Olena et Oleksiy travaillent ensemble sur l’impact du déminage sur la faune et la flore. “Nous cherchons des financements pour les travaux d’Oleksiy et de son équipe afin de rassembler des informations sur les espèces menacées, car ce sera une première. En matière de déminage, nous disposons de normes environnementales. Celles-ci stipulent, par exemple, que, pendant la période de nidification, il ne faut pas déminer les zones où se trouvent des nids. Mais les démineurs ignorent leur emplacement. Cette norme environnementale n’était jusqu’à présent qu’un document théorique, difficilement applicable. Grâce à notre collaboration avec Oleksiy, nous pouvons désormais cartographier ces territoires en indiquant la présence de nids ou de plantes menacées. Les démineurs pourront ainsi identifier les zones sensibles et, par exemple, interdire le déminage pendant la saison où repousse la végétation”, explique Olena.
Oleksiy se dit satisfait de cette collaboration : “Nous souhaitons que certains des territoires bénéficient d’un statut de protection juridique et ne soient en aucun cas déminés mécaniquement. Il en va de même pour les zones abritant des espèces végétales et animales rares. Ce sont là les grandes orientations.”
Je pense que la contamination (de la mer Noire) sera très progressive et donc peu perceptible.
Concernant les rivières et la mer Noire, le zoologiste se montre un peu moins inquiet : “Toutes les rivières se jettent dans la mer, qui sera donc elle aussi contaminée. Mais je ne suis pas certain qu’il s’agira d’une catastrophe majeure. Personne ne peut encore l’évaluer, mais je pense que la contamination sera très progressive et donc peu perceptible. La mer Noire est un cas particulier : la vie n’existe que dans les couches supérieures de ses eaux. En dessous, la composition chimique de l’eau est telle qu’il n’y a pratiquement aucune vie. La plupart des substances chimiques se déposent dans les couches inférieures, où la vie est de toute façon absente. Certes, c’est aussi un problème, mais ce n’est pas le plus urgent.”
- Un écocide ? -
- Un écocide ? -
Maison inondée du quartier de Korabel dans le sud de la ville de Kherson, à la suite de la destruction du barrage de Kakhovka par les Russes, le 10 juin 2023. De nombreuses mines et munitions non explosées ont également été emportées par les eaux.
Depuis les premiers mois de l’invasion russe en Ukraine, le terme « écocide » est revenu sur le devant de la scène, certains appelant à sa reconnaissance par la Cour pénale internationale au même titre que le génocide ou les crimes contre l’humanité. En avril 2022, le président ukrainien Volodymyr Zelensky accusait publiquement la Russie de commettre un « écocide » en raison des destructions environnementales causées par les bombardements, les incendies de forêts, la pollution des sols et des eaux ou encore les risques nucléaires.
“En Ukraine, le mot « écocide » a désormais une véritable valeur juridique, mais beaucoup l'emploient à tort. L’utilisation des mines, aussi néfastes et dangereuses soient-elles, ne signifie pas la destruction de toute vie. De nombreux organismes vivants pourraient même s’y développer davantage simplement parce qu’il n’y aurait plus d’humains sur les sites miniers. Miner est donc très mauvais, mais pas forcément pour l’écologie au sens strict”, estime le zoologiste.
Déminage mécanique du bataillon du génie de la 808e brigade dans la région de Kherson, le 22 octobre 2025.
“Un exemple plus concret d’écocide est la destruction du barrage de Kakhovka. Tous les organismes vivants qui s’y trouvaient ont été emportés vers la mer et y ont péri. Ceux qui vivaient au fond du fleuve Dnipro se sont retrouvés à sec et sont morts. Tout ce qui se trouvait dans la zone inondée a également été emporté. Même une grande partie de la mer, au moment où les organismes marins se reproduisaient, a été polluée par l’arrivée massive d’eau douce, provoquant une mortalité massive. Je ne connais aucun autre exemple d’une telle extinction de formes de vie”, affirme Oleksiy Vasyliuk. Il s’agit donc pour lui d’un « écocide » dans ce cas.
Pour Olena Pareniuk, la question se pose différemment. “L’un de nos axes de travail avec la plateforme GRIT est de rassembler les preuves de cet écocide afin de pouvoir l’établir. Il n’existe aucune norme internationale définissant clairement ce qu’est un écocide. C’est un terme scientifique, mais comment apporter des preuves ? Notre travail consiste donc à rassembler et à documenter ces éléments, et l’impact des mines, des obus et des munitions en fait partie. Mais, évidemment, de nombreux problèmes ne seront réellement résolus que lorsque la Russie cessera d’utiliser des mines.”
Grenade K-51 découverte dans un des champs de Kamianka, le 16 mars 2026. Les grenades K-51 peuvent contenir de la chloropicrine, un produit chimique qui se présente sous la forme d’un liquide huileux incolore ou jaune pâle et qui provoque une grave inflammation des yeux, de la gorge, du nez et des voies respiratoires. L’utilisation de ce produit chimique est interdite par la Convention de Genève.
L’Ukraine, l’un des pays les plus minés au monde,
un grand reportage de
Virginie Nguyen Hoang, dossier développé par ©LaLibre 2026