4. La résistance haïtienne

A l’ère de la crise sécuritaire persistante.

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Texte: Milo Milfort (Haïti)
Photographies : Gaël Turine (Belgique) & Johnson Sabin (Haïti)

Au cœur de cette interminable période de chaos et de violence, de nombreux Haïtiens mènent des actions de résistance. Ils veulent continuer à habiter ce coin de terre meurtri que tant d’autres ont dû abandonner.

Avec l’accord du gang qui contrôle une partie du centre ville, des journalistes ont pu suivre une opération de nettoyage de certaines rues. A cette occasion, un habitant chante l’hymne nationale pour appeler à l’unité nationale.

Avec l’accord du gang qui contrôle une partie du centre ville, des journalistes ont pu suivre une opération de nettoyage de certaines rues. A cette occasion, un habitant chante l’hymne nationale pour appeler à l’unité nationale.

Au cours de la dernière décennie, des milliers d’Haïtiens ont quitté leur île pour fuir l’insécurité grandissante qui rend le pays invivable. “Tout le monde ici veut partir”, commente un agent de douane rencontré dans un camp de déplacés de Port-au-Prince, témoignant du désespoir qui plane sur le pays.

Parmi ceux qui sont restés, volontairement ou non, certains transforment leurs quartiers en lieux de résistance, montrant alors un tout autre visage que celui que cherchent à imposer les groupes armés. Nous sommes dans des zones tenues par des gangs mais où les soldats armés ne sont pas continuellement présents ou dans des quartiers non tenus par les gangs mais régulièrement pris pour cible. Chaque gang cherche à étendre son territoire et laisse peu de répit aux quartiers qu‘ils convoitent.

Dans les quartiers autant que dans les camps, pour tromper le temps qui peine à s’égrener, les gens jouent aux dominos, aux échecs ou aux cartes. Dans ces espaces de résistance, les rues continuent d’être investies et se transforment en terrain de football ou abritent encore les commerçants de rue et cette vie collective qui se déroule naturellement dans une rue de la Caraïbe.

Chaque matin, les camps de déplacés se transforment en de véritables marchés publics où les populations créent des activités génératrices de revenus. Les déplacés font preuve de courage et de résilience alors qu’ils ont tout perdu et qu’il n’y a aucun signe d’amélioration. “Nous avons une sérieuse crise sociétale, symptôme d’un mal-être que nous devons appréhender et soigner. Ce qui nous permet encore de tenir debout comme peuple, c’est notre identité culturelle, les différentes formes d’expression artistiques, notre histoire”, souligne Nathalie Coicou, psychologue.

La spécialiste dit n’être pas sûre que la population résiste à l’insécurité, mais y survit comme elle peut et que ses ressources s’épuisent au fil du temps, des crises sociales, politiques, environnementales et humanitaires. “La population souffre sur le plan physique, mental et social des séquelles de ces crises récurrentes et durables. Son espérance de vie est brève”, précise-t-elle. Selon Mme Coicou, en plus de l’hypertension et du diabète (maladies chroniques consécutives à un stress prolongé) qui font rage, de plus en plus de personnes délirantes déambulent dans les rues. “Les comportements violents et la délinquance ont augmenté, car les enfants et les jeunes sont en souffrance”, affirme-t-elle.

Dans centre de Port au Prince, ce quartier n’est pas encore tombé aux mains des gangs. 
La population tente d'y vivre « normalement » alors que toute la ville est vit dans la violence et le désarroi.

Dans centre de Port au Prince, ce quartier n’est pas encore tombé aux mains des gangs. La population tente d'y vivre « normalement » alors que toute la ville est vit dans la violence et le désarroi.

Bwa Kale : justice populaire made in Haiti




Face à l’avancée fulgurante des gangs en quête de plus en plus de territoires à contrôler, certaines populations civiles ne restent pas les bras croisés. Ils ont décidé de passer à l’action violente pour se défendre. Les habitants, sans protection de l’État, développent des mécanismes alternatifs de protection comme la formation de brigade de vigilance ou le Bwa Kale (Pénis décalotté en français), un mouvement de résistance populaire lancé en avril 2023. Armés de machettes et autres armes blanches, les membres appréhendent, tuent et brûlent au vu et au su de tous les présumés bandits. Face à l’importance du mouvement, la peur a même changé de camp pendant plusieurs mois. Les autorités haïtiennes ont dénoncé cette justice populaire mais n’avaient que peu de moyens d’intervenir à l’heure où la police nationale est fragilisée et manque cruellement de moyens.

Dans le centre ville, une femme porte le drapeau haïtien lors d’une manifestation qui dénonce l’insécurité et appelle les autorités à agir plus fermement contre les gangs.

Dans le centre ville, une femme porte le drapeau haïtien lors d’une manifestation qui dénonce l’insécurité et appelle les autorités à agir plus fermement contre les gangs.

“D’aucuns estiment que pendant quelques jours seulement, le mouvement Bwa Kale a obtenu plus de résultats dans la lutte contre le banditisme que toutes les opérations policières confondues”, a révélé le Réseau national de Défense des Droits Humains (RNDDH) dans un rapport. Selon l’ONG haïtienne, les autorités étatiques se cachent derrière ce mouvement pour pousser la population à éliminer pour elles les liens qu’elles entretiennent avec les individus qu’elles ont armés. Histoire d’empêcher par la même occasion que la justice ne remonte jusqu’à elles.

Selon les Nations Unies, plus de 200 personnes ont été lynchées en 2023 en Haïti dans le cadre du mouvement de justice populaire Bwa Kale, parmi lesquelles des inconnus qui ont fait les frais d’une violence expéditive.

Les Haïtiens se retranchent derrière des barrières géantes




En avril 2023, le quartier de Turgeau, situé à quelques kilomètres du Palais National, a été l’objet d’une attaque sanglante de groupes armés voulant l’envahir pour le contrôler. Ce jour-là, en guise de représailles, au moins une dizaine de présumés bandits ont été tués puis brûlés par la population en colère. Depuis lors, le quartier est sur la défensive. Au moins deux barrières sont installées pour bloquer les routes qui desservent la zone. “Nous avons érigé des barrières en raison de l’insécurité parce que les gangs ont déjà essayé de prendre le contrôle de la zone. Nous sommes obligés de nous sécuriser. Cela nous oblige à être très prudents et organiser une surveillance permanente”, confie un riverain de Turgeau, rencontré non loin de l’une des barrières.

Turgeau n’est pas le seul quartier à avoir adopté une telle stratégie de résistance. Plusieurs dizaines de barrières, faites de blocs de béton, de barrières ou encore de voitures, sont repérées à l’entrée de nombreux quartiers de la région de Port-au-Prince, notamment à Tabarre, Delmas et à Pétion-ville. Ces barrières compensent, en partie, une trop faible présence et action policières dans la ville et la disparition de brigades de surveillance.

Dans certains quartiers, des civils et des policiers se sont coalisés pour résister aux assauts d’un gang. Ce fut notamment le cas à Carrefour-feuilles. Civils et policiers ont réussi un temps à repousser l’avancée des gangs, jusqu’à l’assaut massif et ultra-violent d’août 2023. De nombreuses victimes civiles ont été déplorées, vraisemblablement le résultat d’une vengeance des gangs.

Et alors que ces quartiers sous l’emprise des gangs sont dépourvus de tous services publics (déjà défaillants avant cette guerre des groupes armés), une lueur d’espoir jaillit. Au centre-ville de Port-au-Prince, avec l’accord des gangs, un titanesque chantier de nettoyage a démarré. Des équipes d’hommes et de femmes sont disséminées dans le centre-ville pour déblayer des tonnes d’ordures accumulées.

Le gang qui contrôle le quartier du stade a accepté que les autorités pénètrent le quartier pour nettoyer les rues. Les gangsters armés se sont retirés pendant quelques jours, permettant à l'équipe d'effectuer le travail en toute sécurité. Dès que le travail sera terminé, les gangsters reprendront leurs positions.

Le gang qui contrôle le quartier du stade a accepté que les autorités pénètrent le quartier pour nettoyer les rues. Les gangsters armés se sont retirés pendant quelques jours, permettant à l'équipe d'effectuer le travail en toute sécurité. Dès que le travail sera terminé, les gangsters reprendront leurs positions.

La police nationale d’Haïti essaie de tenir tête, la vie reprend lentement dans des zones “mortes”, mais sûrement pas son cours normal. Et les activités socioculturelles et religieuses occupant une place prépondérante ne sont pas en reste. Jeunes, prières, musique, sport, danse, aident les Haïtiens à ne pas s’effondrer malgré les adversités et les périodes de chaos qui se succèdent.

Le relèvement, oui, mais à quel prix et pour combien de temps ?

Une procession catholique parcourt une rue qui s’étend dans un quartier non pris par un gang. Les prières appellent à la paix et à la sécurité.

Une procession catholique parcourt une rue qui s’étend dans un quartier non pris par un gang. Les prières appellent à la paix et à la sécurité.

Ces reportages ont été réalisés
grâce au soutien du Fonds pour le journalisme

Ces reportages ont été réalisés grâce au soutien du Fonds pour le journalisme