1. Le règne des gangs

Entre connivence, impunité et opulence

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1 - Gang de Krek Satan
2 - Gang de VS
3 - Fief de Barbecue, chef de la coalition des gangs G9

Zones d'attaques récurrentes des gangs - Terrtoire contrôlé par les gangs

Texte: Milo Milfort (Haïti)
Photographies : Gaël Turine (Belgique) & Johnson Sabin (Haïti)

Regard désabusé. Accoutrement à la fois “branché” et “mal foutu”, corps un peu maigre. Lokoday, de son vrai nom Lorvenson, 19 ans, porte une arme trop grande pour lui. Une sacoche en bandoulière où il dépose la “recette” de la journée et son allure fragile dénotent la vie chiche que les petits soldats mènent au sein des gangs armés en Haïti. “C’est la mort de mon père qui m’a amené à porter une arme. Je voulais le venger”, raconte-t-il.

La sœur et la mère de Lokoday vivent en Guyane française depuis quatre ans. Lui a préféré rester vivre en Haïti alors qu’il avait l’opportunité de partir lorsque la situation sécuritaire était déjà alarmante. “C’est moi qui devais voyager, mais en raison de l’existence [pénible] que ma mère menait, j’étais obligé de la laisser partir à ma place”, témoigne celui qui vit actuellement à Carrefour-feuilles, un grand quartier de Port-au-Prince tenu par le gang VS, l’un des nombreux groupes armés formant l’alliance des gangs du GPep. Lokoday, très zélé, est l’archétype des soldats composant les gangs en Haïti, qui y font désormais la loi. “Je me sens à l’aise”, dit-il au milieu de sa bande. “Ils m’ont toujours aidé, donné de l’amour et du respect”.

Dirigés par des sous-chefs à qui ils obéissent au doigt et à l’œil, leurs journées sont rythmées entre fumer de la marijuana et boire du rhum. Tous ces hommes sont d’anciens chauffeurs de taxi-moto, évadés de prison, repris de justice, enfants des rues ou issus des quartiers les plus précaires. Des oubliés de l’État qui ont choisi de prendre les armes. Et quand ils n’affrontent pas la police, ils patrouillent ou à se mettent au service de leur supérieur pour effectuer la sale besogne.

A Petion-ville, dans les hauteurs de Port au Prince, un homme a été abattu par des inconnus. Règlement de compte ou acte délibéré pour terroriser la population, personne ne sait. La soeur de la victime était présente lorsque son frère a pris une balle dans la tête.

A Petion-ville, dans les hauteurs de Port au Prince, un homme a été abattu par des inconnus. Règlement de compte ou acte délibéré pour terroriser la population, personne ne sait. La soeur de la victime était présente lorsque son frère a pris une balle dans la tête.

De la misère à l’opulence, à coups d’argent sale




VS est le chef du gang qui porte son nom de scène et dont fait partie Lokoday. Comme bien d’autres groupes, VS n’est cependant qu’une cellule du puissant gang armé Team Ascenseur dirigé par le caïd Renel Destina alias Ti Lapli.

Contrairement à Lokoday, VS se la coule douce. Les demeures des chefs sont des oasis dans le désert que sont devenus les territoires contrôlés par les gangs. Ils roulent dans des voitures flambant neuf volées, s’offrent des piscines à domicile, portent des vêtements de grande marque et ont, à leur service, des soldats assurant leur sécurité jour et nuit.

Les chefs de gang d’aujourd’hui ont une longévité plus grande que celles des générations précédentes qui atteignaient rarement la trentaine ou la quarantaine. Ils sont peu présents dans les combats de terrain et abandonnent leurs bases lors des attaques policières pour aller se réfugier dans une planque. Leurs petites mains sont au front et se font tuer, nous avouent les chefs que nous avons pu interroger.

Krèk Satan

Krèk Satan, lieutenant du gang de Mariani, localisé à l'entrée sud de Port-au-Prince, pose dans sa voiture de luxe aux couleurs de la marque Louis Vuitton.

Moyens décuplés, enlèvements et racket à grande échelle




Ces dernières années, les gangs sont davantage organisés et équipés : ils possèdent des moyens de communication à la pointe, utilisent des drones sophistiqués et des gilets pare-balles. Ils se sont structurés et hiérarchisés aussi : chaque gang a un “super chef” qui a sous sa responsabilité des soldats et des sous-chefs ; ces derniers dirigent à leur tour des groupuscules éparpillés dans divers endroits de la ville que le gang contrôle.

“Tous les chefs de gang se sont enrichis avec les enlèvements qu’ils organisent”, confie Jimmy Cherisier, alias Barbecue. Cet ancien policier d’élite de la police haïtienne est devenu, à partir de 2018, l’un des plus importants chefs de gang qu’ait connu le pays. Les centaines d’enlèvements commis chaque année leur permettent d’amasser des dizaines de milliers de dollars américains.

Pour faire face à leurs dépenses, à commencer par l’achat d’armes et munitions, venant notamment des États-Unis, les gangs doivent multiplier les sources de financement. Partout dans la capitale haïtienne, des “postes de péage” installés sur des routes principales et dans les zones stratégiques très fréquentées leur permettent d’extorquer de l’argent aux chauffeurs et passagers. Les gangs imposent des taxes aux commerçants, du simple marchand de rue aux grandes entreprises privées.

Certains chefs comme Izo 5 Secondes, de son vrai nom Johnson André, installé dans le quartier Village de Dieu, au bas de la ville de Port-au-Prince, sont également impliqués dans le trafic de la drogue.

Les gangs installent des postes de péage dans les différents quartiers qu'ils contrôlent. Un membre du gang exige le droit de passage à chaque chauffeur. Chaque type de véhicule se voit appliquer un tarif spécifique. Une situation qui fait quadrupler le prix du transport entre les quartiers de la capitale ou depuis les provinces.

Les gangs installent des postes de péage dans les différents quartiers qu'ils contrôlent. Un membre du gang exige le droit de passage à chaque chauffeur. Chaque type de véhicule se voit appliquer un tarif spécifique. Une situation qui fait quadrupler le prix du transport entre les quartiers de la capitale ou depuis les provinces.

Connivence avec les autorités et impunité




En Haïti, insécurité rime avec impunité, et criminalité avec banalisation. Ce terrain est forcément propice à la poursuite du processus de gangstérisation du pays. “Les bandits armés qui sèment la terreur et le deuil au sein de la population haïtienne n’auraient jamais pu être aussi puissants sans une connivence avec des autorités étatiques et une partie du secteur privé des affaires, et sans l’assurance de l’impunité dont ils ont la jouissance depuis plusieurs années”, soulignait ainsi le Réseau national de Défense des Droits Humains (RNDDH) dans son rapport faisant état de la situation catastrophique des droits humains en Haïti de janvier à mars 2024.

Entre 2018 et 2023, les autorités étatiques qui se sont succédé à la tête du pays ont développé avec les groupes armés des rapports basés sur une protection réciproque. Les premières ayant besoin de se maintenir au pouvoir par n’importe quel moyen pour préserver leurs intérêts. Les seconds souhaitant jouir de l’immunité que seul l’État peut leur procurer, pour s’adonner à leurs exactions.

Fin février 2024, les gangs ennemis se sont réunis sous la bannière du mouvement Viv Ansanm (Vivre Ensemble en créole haïtien). Ils ont mis Port-au-Prince à feu et à sang, contraignant le Premier ministre de l’époque, le Dr Ariel Henry, à abandonner le pouvoir. Dans cette offensive inédite sur le centre-ville de la capitale, tout a été dévasté : les commissariats de police et autres institutions publiques, des pharmacies, des hôpitaux, des écoles, des universités et autres entreprises privées…

“Aucune mesure n’aidera à rétablir l’ordre si les bandits armés restent aussi puissants et bénéficient d’une connivence avec la hiérarchie de la Police nationale d’Haïti (PNH), qui elle-même jouit d’une protection des autorités judiciaires et politiques haïtiennes”, dénonce l’ONG haïtienne.

Aujourd’hui, l’ensemble de la société civile haïtienne exige que l’État agisse fermement pour mettre un terme à ces mécanismes de protection, organise le démantèlement des gangs et reprenne tous les quartiers qui sont contrôlés par ces bandes armées. Un désir de justice aussi qui nécessite que soient “arrêtés, de jugés et condamnés tous les bandits armés qui endeuillent la population haïtienne”.

Mais actuellement, le principal problème tient au fait que les personnalités de l’élite politique et économique qui financent les gangs ont perdu leur capacité à maîtriser leurs “créatures”. Avec un armement massif, l’enrôlement de nouveaux soldats et la quantité d’argent amassée, les gangs se sont autonomisés. Ce sont eux qui se font payer pour éliminer la concurrence faite à un chef d’entreprise, un politicien ou un parti. Ils sont en outre rémunérés pour protéger une rue ou un tout un quartier à des fins électorales ou simplement pour permettre l’activité “normale” d’une entreprise.

C’est dans ce contexte de crise sécuritaire et humanitaire qu’a débarqué, fin juin 2024, le premier contingent de policiers kényans de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) en Haïti afin d’appuyer la Police nationale, défaillante, sans matériels et équipements et corrompue, à lutter contre les gangs armés.

Faire face à un avenir incertain




“Quand tout sera terminé, mon rêve c’est de devenir un ingénieur ou un agronome, mais si le pays reste comme il est, je n’ai pas le choix”, confie Lokaday qui admet ignorer ce que l’avenir lui réserve. Dans l’ensemble d’ailleurs, les membres de gangs en Haïti ont peur de ne pas connaître d’avenir du tout. Pour s’armer de courage, ils s’offrent des protections mystiques sous forme de bijoux, mouchoirs, vêtements ou d’autres artefacts non visibles, mais tous bénis par l’un des loas (dieux) du panthéon du vodou haïtien. Une façon de se sentir protégés contre les balles des policiers, celles des gangs rivaux et même contre celles des membres de leur propre “famille”.

Le grand cimetière de Port au Prince est tenu par les gangs et plus aucun enterrement n'y est organisé. Ici, un membre du gang qui surveille le cimetière prie face à la croix du Lwa (esprit du panthéon vaudou) -Baron Criminel-. Tous les membres pratiquent le vaudou et croient fermement aux pouvoirs mystiques.

Le grand cimetière de Port au Prince est tenu par les gangs et plus aucun enterrement n'y est organisé. Ici, un membre du gang qui surveille le cimetière prie face à la croix du Lwa (esprit du panthéon vaudou) "Baron Criminel". Tous les membres pratiquent le vaudou et croient fermement aux pouvoirs mystiques.




Les chefs et soldats des gangs veulent vivre à tout prix, alors qu’ils continuent de tuer. Pour déposer les armes, Barbecue, Ti Lapli, VS et tous les autres ne jurent que par l’amnistie. Une amnistie qui, si elle leur était accordée, signifierait un blanc-seing à la banalisation du crime et de la mort. Avec le risque d’une perpétuation de l’impunité et du cycle de la violence en Haïti.

Ces reportages ont été réalisés
grâce au soutien du Fonds pour le journalisme

Ces reportages ont été réalisés grâce au soutien du Fonds pour le journalisme