3. Les quartiers contrôlés
par les gangs

Des prisons à ciel ouvert

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Texte: Milo Milfort (Haïti)
Photographies : Gaël Turine (Belgique) & Johnson Sabin (Haïti)

Absence d’autorités étatiques, violations des droits humains, non-accès aux services sociaux de base, violence et attaques armées. Voilà le résumé de l’existence des populations vivant dans les quartiers sous l’emprise directe des gangs armés en Haïti.

Il est 10 h. Ils sont plus d’une dizaine de soldats à être au principal poste de surveillance placé à l’entrée de Cité 9, à Caridad, dans le vaste quartier de Carrefour-feuilles, au sud de la capitale haïtienne. Les armes n’ont pas été achetées. "Ça, c’est une arme de la police. On l’a prise à l’un des policiers qui étaient dans un véhicule blindé qu’ils ont dû abandonner", raconte un jeune soldat en montrant les initiales de la Police nationale d’Haïti inscrites sur l’arme.

Dans ce quartier tout comme dans les autres qui sont contrôlés par les gangs, les armes de guerre sont partout visibles et impressionnent. Pendant que le chef gère ses affaires ou prend du bon temps, des soldats assurent leur tour de garde dans tous les points stratégiques du quartier. Un véhicule blindé de la Police nationale ou un gang rival peut apparaître à tout moment.

Dans ce quartier du centre ville tenu par les gangs, autrefois rempli de commerces, habitants, étudiants, montre les stigmates des rudes combats qui s’y sont déroulés.

Dans ce quartier du centre ville tenu par les gangs, autrefois rempli de commerces, habitants, étudiants, montre les stigmates des rudes combats qui s’y sont déroulés.

Quartiers dirigés par les gangs, même schéma classique !




À Cité 9, le temps semble s’arrêter. L'atmosphère est lourde. Le silence des lieux pesant. Les maisons criblées de balles sont incalculables, sans oublier celles qui sont éventrées pour faciliter le passage des gangsters lors des affrontements avec des groupes d’autodéfense ou des policiers voire des gangs adverses. Ce quartier populaire est en grande partie vidé de ses occupants. Sa population s'entasse aujourd’hui dans des camps de déplacés, retourne vers les villes et villages de province ou a quitté le pays.

Un tableau similaire prévaut aussi des quartiers du centre-ville, de Bel-Air, Cité-Soleil, Carrefour ou Mariani… tous contrôlés par les groupes armés. "On ne peut vivre dans des quartiers dominés par des gangs sans stratégies de survie. C’est à partir de ces stratégies qu’on peut arriver non seulement à cohabiter avec les gangs, mais aussi à se battre contre la stigmatisation et la discrimination", explique Djems Olivier. Le stagiaire postdoctoral de l’Université du Québec, qui a fui Haïti en octobre 2023, souligne que lorsqu’on vit dans un quartier sous contrôle de gangs, on est pris entre le marteau et l’enclume. On peut être à la fois pourchassé par les gangs et stigmatisé par la société.

Le quartier de l’hôpital Saint-François de Salle, au coeur de la ville, a été le théâtre de combats violents entre les gangs qui se battaient pour contrôler cette zone. Le quartier est aujourd’hui vidé de ses habitants et tous les bâtiments publics ont été cambriolés et souvent incendiés.

Le quartier de l’hôpital Saint-François de Salle, au coeur de la ville, a été le théâtre de combats violents entre les gangs qui se battaient pour contrôler cette zone. Le quartier est aujourd’hui vidé de ses habitants et tous les bâtiments publics ont été cambriolés et souvent incendiés.

Des soldats deviennent des maîtres des lieux




À Cité 9, plus rien ne fonctionne. Sur le visage des rares habitants restés vivre chez eux, on lit l’angoisse et la peur. Certains se montrent complices des gangs, d'autres n’ont nulle part où aller. Sans oublier celles et ceux qui refusent, malgré l’insécurité, d’abandonner leurs maisons et leurs biens, même s'il faut suivre les règles imposées par le gang qui contrôle leur quartier ou risquer, pour les femmes, d’être victimes de viols collectifs. Un phénomène très courant dans ces endroits devenus des zones de non-droit. Les maisons abandonnées sont investies par les soldats des gangs, leurs petites amies ou leurs amis. Si certains vivaient déjà dans le quartier, la plupart viennent d’ailleurs et ont profité des conflits armés pour trouver un nouveau logement en zone "amie".

Ces quartiers sont méconnaissables. Les rues sont jonchées de voitures calcinées et d’objets balancés depuis des maisons cambriolées. Et, puisque les activités humaines ont disparu, la nature reprend lentement sa place après avoir été témoin du pire. Les mauvaises herbes poussent et font disparaître les routes et trottoirs.

Dans le quartier de Cité 9, les soldats Davidson, Lokoday et un troisième homme, membres du Gang VS, affilié à la coalition des gangs du G-Pep, surveillent la zone qu'ils contrôlent. Toute la zone est désormais vide d'habitants.

Dans le quartier de Cité 9, les soldats Davidson, Lokoday et un troisième homme, membres du Gang VS, affilié à la coalition des gangs du G-Pep, surveillent la zone qu'ils contrôlent. Toute la zone est désormais vide d'habitants.

Les affrontements laissent des stigmates sur les murs autant que dans les rues. Des tags RIP (Rest In Peace) témoignent de la mort de soldats lors des conflits avec d’autres gangs ou avec la police. Impossible de connaître les chiffres des pertes subies par les groupes puisqu’on ne connaît pas leurs effectifs réels et que le sujet est tabou lorsqu’on rencontre un de leurs chefs.

Dans ces quartiers tenus par les gangs, plus rien ne fait référence à l’État, à commencer par une absence totale des forces publiques. "Il n’y a pas de cohabitation possible entre l’État et les groupes armés". Et l’ex-ministre de la Justice, Emmelie Prophète, va encore plus loin en reconnaissant qu’il existe des territoires perdus en Haïti. "Cela sous-entend que l’État n’est pas présent dans ces territoires", explique Djems Olivier. Les seuls représentants de l’État qu’on peut trouver dans ces quartiers sont les élus locaux qui n’ont aucun pouvoir sur les gangs. "Ce sont les gangs qui dictent les principes de fonctionnement de ces quartiers", déplore-t-il.

Non loin de la base des Forces Armées d’Haiti au Champ de Mars, des familles qui n'ont pas abandonné le centre-ville malgré le contrôle des gangs, puisent de l'eau d’une canalisation brisée lors d’une des offensives des gangs.

Non loin de la base des Forces Armées d’Haiti au Champ de Mars, des familles qui n'ont pas abandonné le centre-ville malgré le contrôle des gangs, puisent de l'eau d’une canalisation brisée lors d’une des offensives des gangs.

Dans chaque quartier tenu par un gang, les déchets ne sont pas ramassés, comme ce ne fut déjà plus le cas depuis des années. La population s'en charge en y mettant le feu régulièrement.

Dans chaque quartier tenu par un gang, les déchets ne sont pas ramassés, comme ce ne fut déjà plus le cas depuis des années. La population s'en charge en y mettant le feu régulièrement.

Les gangs remplacent l'État et font la loi




Depuis son fief situé dans le quartier de Bas Delmas, le puissant chef de gang Jimmy Cherisier, alias Barbecue, affirme qu’il remplace l’État. "On nous sollicite pour tout, allant des frais scolaires jusqu’aux frais d’enterrement", affirme-t-il. VS, chef de gang à Carrefour-feuilles, membre de la coalition des gangs du G-Pep, abonde dans le même sens. "Dès que le grand chef me demande de répondre aux sollicitations des habitants, j’obéis. Il m’arrive donc d’imposer à mes soldats de répondre aux demandes des habitants".

Dans ces quartiers, c’est la loi des gangs qui règne. Elle remplace toutes les structures institutionnelles de l’État, comme la justice et la sécurité. Il manque tout dans ces quartiers : écoles de qualité, eau potable, hôpitaux, transports publics… C’est dans ce contexte que les patients d’un hôpital psychiatrique du centre-ville ont été abandonnés par l’État. Cela fait des mois que les soignants sont absents et que les traitements médicaux ne sont plus fournis. Seuls quelques employés défient l’insécurité pour nettoyer les salles crasseuses et préparer un repas par jour avec des aliments récoltés dans les quartiers où ils habitent. Mais, déjà auparavant, dans le chaos généralisé qui règne en Haïti depuis des années, certaines de ces institutions "de substitution" avaient été mises sur pied par des particuliers, religieux, associations ou ONG. Malheureusement, ces organisations issues de la société civile n’ont pas survécu aux combats armés et à l’exode massif des habitants. Dans ces zones, les chefs criminels essaient de se construire une image positive.

Certains s’affichent en protecteur du quartier contre les adversaires. Ils se transforment en leaders communautaires en faisant du "social". Certains vont jusqu’à créer des fondations. Une réalité très présente à Cité-Soleil où des entrepreneurs donnent de l’argent aux fondations créées par des gangs pour pouvoir venir en aide aux populations. Tout ceci, en vue de rallier les populations, voire s’offrir une certaine légalité. "Parler de services sociaux dans ces quartiers, c’est questionner le rôle de l’État. Ce sont des quartiers abandonnés par les pouvoirs publics, mais récupérés par les gangs qui s’érigent en autorité de substitution", conclut le géographe Djems Olivier.

Dans le bas de la ville, un hôpital psychiatrique a été oublié des autorités et jusqu'à présent épargné par les gangs. Tous les autres batiments de la zone, y compris des centres de santé et hôpitaux, université, écoles,... ont été dévalisés et parfois même incendiés. Les patients y survivent dans des conditions désastreuses et ne peuvent compter que sur l'aide apportée par les rares employés (gardien, cuisinière, technicien...) qui ont décidé de les aider. Les médecins et infirmiers ne viennent plus depuis des mois. Les traitements médicaux ne sont plus fournis et un seul repas par jour est distribué.

Dans le bas de la ville, un hôpital psychiatrique a été oublié des autorités et jusqu'à présent épargné par les gangs. Tous les autres batiments de la zone, y compris des centres de santé et hôpitaux, université, écoles,... ont été dévalisés et parfois même incendiés. Les patients y survivent dans des conditions désastreuses et ne peuvent compter que sur l'aide apportée par les rares employés (gardien, cuisinière, technicien...) qui ont décidé de les aider. Les médecins et infirmiers ne viennent plus depuis des mois. Les traitements médicaux ne sont plus fournis et un seul repas par jour est distribué.

Ici, la soeur d'un patient apporte un repas une fois par jour et doit affronter un groupe d'hommes affamés.

Ici, la soeur d'un patient apporte un repas une fois par jour et doit affronter un groupe d'hommes affamés.

Dans le bas de la ville, entièrement tenu par les gangs, le marché de La Croix des Bossales, le plus grand et plus ancien marché de Haïti, voit son activité continuer mais de façon bien moindre qu'à la normale. Le nombre de personnes sans-abri a explosé avec l'insécurité, la pauvreté et les quartiers qui se sont vidés de leur population.

Dans le bas de la ville, entièrement tenu par les gangs, le marché de La Croix des Bossales, le plus grand et plus ancien marché de Haïti, voit son activité continuer mais de façon bien moindre qu'à la normale. Le nombre de personnes sans-abri a explosé avec l'insécurité, la pauvreté et les quartiers qui se sont vidés de leur population.

Dans ces quartiers, ce sont les gangs et les ONG internationales qui assurent le minimum de services sociaux qui pourraient exister. Ces deux acteurs, qui sont bien obligés de cohabiter, compensent l’absence de l’État. "D’un côté, le chef de gang prétend faire du social; de l’autre, les ONG profitent de l’absence de l’État pour construire leur légitimité. Ce sont deux acteurs qui participent à la fabrique et à la gestion de ces quartiers que je considère comme des territoires de la violence", ajoute-t-il.

Entre-temps, au centre-ville de Port-au-Prince, le poumon économique du pays, le chaos persiste et les gangs continuent de faire la loi. Si les destructions occasionnées rappellent les dégâts causés par le terrible tremblement de terre de 2010, elles prouvent surtout que Port-au-Prince subit les affres de la guerre. L’espoir des centaines de milliers de déplacés de revenir chez eux s’éloigne à mesure que le temps passe et qu’aucune action forte n’est menée pour détruire les gangs armés. La reconstruction du centre-ville et la rénovation des milliers de bâtiments et maisons saccagés sont des chantiers inaccessibles pour l’instant. Sans compter le dédommagement des familles qui ont tout perdu, y compris des proches.

Jimmy Chérizier, alias Barbecue, est un ancien membre des forces spéciales de la police nationale. Il dirige depuis 2020 la coalition des gangs du « G9 ».

Jimmy Chérizier, alias Barbecue, est un ancien membre des forces spéciales de la police nationale. Il dirige depuis 2020 la coalition des gangs du « G9 ».







Ces reportages ont été réalisés
grâce au soutien du Fonds pour le journalisme

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