Un silence morne remplit l’espace. L’atmosphère est sinistre. Les impacts de balles, les maisons éventrées et cambriolées, les carcasses de voitures incendiées et les traces de sang rappellent les journées de conflits qui ont frappé cette partie de la ville. Nous sommes à Cité 9, une des zones de Carrefour-feuilles, un vaste quartier situé au sud de Port-au-Prince et en contrebas de Morne l’Hôpital, un quartier à flanc de montagne où les constructions anarchiques pullulent dans l’indifférence totale des autorités.
Cité 9, comme bon nombre d’autres zones de la capitale, avait été rudement frappée par le séisme de 2010. Après quelques années d’accalmie, le quartier a connu plusieurs vagues de violence armée orchestrées, notamment, par le puissant gang Team Ascenseur dirigé par Renel Destina, alias Ti Lapli. Les attaques de ce groupe armé ont fait plusieurs centaines de morts et autant de blessés parmi les civils. Un bilan humain qui s’alourdit encore, si l’on y ajoute de nombreux cas de femmes violées et des milliers de déplacés “internes”.
Partout dans Port au Prince, la population a du fuir les combats entre les gang et la police nationale ou contre les groupes d’auto-défense civils. Ils ont, pour la plupart, rejoint les camps de déplacés installés un peu partout dans la capitale.
Sous l’emprise des groupes armés et totalement abandonnée par les autorités depuis 2023, la zone est gérée par le chef de gang VS, un des lieutenants de Ti Lapli. Bien que coupable des pires exactions, il ne cesse de se montrer rassurant et demande aux habitants de retourner chez eux. VS a surtout besoin d’un bouclier humain lors des affrontements qui pourraient avoir lieu avec la police nationale ou les forces kényanes qui ont débarqué dans le pays fin juin.
Il y a quelques jours, Linèse Desrosiers, 40 ans, qui vit dans un camp pour personnes déplacées aménagé dans le Rex Théâtre au Champ de Mars depuis près d’un an, s’est rendue à Carrefour-feuilles pour visiter sa maison. “Ils ont tout volé. Même les tôles que j’avais achetées peu de temps avant l’attaque. J’y suis allée pour constater les dégâts. La seule chose qu’ils ont laissée dans la maison c’est un vaisselier”, confie-t-elle. La rescapée rappelle que dans la majorité des maisons, les gangs ont tout emporté. “Ils n’ont rien laissé”, lance cette femme qui fait partie des quelque 600 000 déplacés internes en Haïti.
Pour assurer sa survie et celle de ses huits enfants, Linèse vend des snacks frits dans sa petite cuisine de fortune au camp du Rex Théâtre.
“Des hommes armés ont envahi notre quartier de Carrefour-feuilles. C’était un dimanche. La seule chose que j’ai pu prendre avec moi, ce sont les actes de naissance de mes enfants”, raconte Linèse, rappelant son long et périlleux trajet afin de pouvoir sauver sa peau. Aujourd’hui, elle vend des snacks frits dans sa petite cuisine de fortune au camp du Rex Théâtre pour subvenir au besoin de ses huit enfants. Depuis son départ précipité de sa maison, Linèse et ses enfants ont été dans quatre autres camps avant d’atterrir au Rex Théâtre. L’insécurité entraîne de façon régulière la fermeture et l’ouverture de nouveaux camps dans la capitale.
Face à l’arrivée soudaine des gangs et aux échanges de tirs avec la police, la population de Carrefour-feuilles a été prise de court. Dans la panique générale et sous la menace d’être pris pour cible ou de prendre une balle perdue, personne n’a eu le temps de réunir un minimum d’affaires. Il a fallu tout quitter, instantanément. Linèse, comme bien autres habitants, a le sentiment d’avoir perdu le bénéfice de longs efforts parce que louer, acheter ou construire une maison représente toujours un effort financier colossal dans le pays le plus pauvre d’Amérique latine. Les déplacés sont remplis de tristesse et d’amertume en évoquant les souvenirs de leur vie d’avant, qu’ils craignent ne plus jamais retrouver.
Environ 185 000 personnes sont considérées comme “déplacées” dans la seule région métropolitaine de Port-au-Prince. Elles vivent entassées dans des camps de fortune dans des conditions misérables.
Les milliers de familles exilées dans leur propre ville n’auront d’autre choix que de repartir à zéro. Et l’incertitude règne dans un pays souffrant, depuis des décennies, d’une économie moribonde et d’une politique publique d’aide sociale quasi absente.
Linèse élève seule ses enfants. Son mari a été tué dans les récents conflits armés de Carrefour-feuilles. Son corps n’a jamais été retrouvé malgré des recherches persistantes. Il s’appelait Michel Charles, il était mécanicien. “C’était un innocent”, dit-elle, rappelant que ses enfants demandent toujours à voir leur père. Le vécu de Linèse l’a rendue très sévère avec eux pour les empêcher d’emprunter la même voie que les jeunes qui rejoignent les gangs armés.
Les rescapés de Carrefour-feuille n’ont qu’une tente pour refuge, tandis que d’autres sont installés à l’intérieur du bâtiment du Rex Théatre. L’institution culturelle avait été fermée au public au lendemain du tremblement de terre de 2010 et il n’en reste que la structure de béton. Tout le reste avait été déblayé ou volé. “C’est un mauvais camp ici. Nous vivons très mal. Nous mangeons et buvons très mal. Nous n’avons pas un endroit salubre où faire nos besoins. C’est misérable ici”, détaille-t-elle. En effet, dans ce camp, il n’existe pas de toilettes. Du coup, les habitants du camp “s’organisent” et ont délimité un espace à ciel ouvert à l’intérieur du site qui servait autrefois de podium au Rex Théâtre.
Le dernier recensement réalisé par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) établi qu’environ 185 000 personnes sont considérées comme “déplacées” dans la seule région métropolitaine de Port-au-Prince.
Stéphanie Milord, âgée de 26 ans, a deux enfants qui vivent avec leur père en dehors de la capitale. Elle a tout perdu lorsque le gang a pris le contrôle du quartier de Carrefour-feuilles. Comme beaucoup de jeunes, elle souffre de dépression et d'addiction depuis qu'elle a rejoint le camp.
Au cours de nos passages dans différents camps, nous avons rencontré des femmes victimes de viol, des hommes qui ont perdu leur emploi, des familles qui ont faim… Sans oublier la promiscuité, l’absence d’intimité des femmes et l’ennui qui pousse les plus jeunes à boire de l’alcool et consommer de la marijuana.
Mais dans ces camps, on rencontre aussi beaucoup de courage. Parce qu’il faut tenir le coup. Certains créent une activité rémunératrice, d’autres trouvent des petits boulots. Il faut gagner de l’argent pour nourrir sa famille et il faut s’occuper pour ne pas flancher. Pour compenser l’absence de l’État dans l’organisation et la gestion des camps, la vie s’organise autour de comités composés de résidents. Ce sont ces comités qui servent d'interlocuteurs aux ONG haïtiennes et internationales – elles aussi complètement dépassées par la situation. Certains camps assurent recevoir de l’assistance humanitaire, d’autres non. Et quand il y a distribution, nombreux sont les déplacés qui se plaignent de ne rien recevoir, accusant les responsables des comités de détourner l’aide.
Dans le camp établi dans le lycée 150nary, Emmanuel Louis-Jeune, 41 ans, fait de nouvelles coupes de cheveux pour d'autres personnes déplacées. Il a 3 à 4 clients par jour et gagne un peu d'argent grâce à cette activité. Il vient de Carrefour Feuilles et ne pouvait plus y travailler à cause de la présence des gangs.
Selon les Nations unies, plus de 100000 personnes ont quitté la région métropolitaine de Port-au-Prince pour retourner dans leur ville ou village de province. Certaines d’entre elles étaient des déplacées, éreintées par la vie difficile dans des camps.
Linèse Desrosiers n’a pour sa part plus le courage de vivre au Rex Théâtre et craint devoir à nouveau bouger vers un autre camp si les attaques des gangs sur le Champ de Mars reprennent. Elle espère retourner bientôt à Jérémie, sa ville natale située dans le département de la Grand’Anse. “Dès qu’il s’agit d’un espace conquis par les bandits, il faut cesser d’espérer pouvoir y retourner vivre un jour. Je veux uniquement avoir de l’argent pour pouvoir retourner en province”, souligne-t-elle, la voix lourde de désespoir.
Mais beaucoup d’autres personnes croisées dans ces camps ne veulent rien d’autre qu’un retour dans leurs quartiers respectifs ou être relocalisées ailleurs dans Port-au-Prince par les autorités. “Lakay se lakay (Rien n’est comme chez soi en créole haïtien)” est un proverbe local qui traduit le plaisir que procure le fait de vivre dans son chez-soi, qui procure une certaine dignité. Ainsi, les personnes déplacées réclament-elles aux autorités qu’elles récupèrent les territoires abandonnés aux gangs et y garantissent un climat de sécurité et une paix durable afin de pouvoir vivre et circuler librement. Comme avant…
Dans ce camps installé dans un lycée, les personnes déplacées passent le temps et ne voient pas d’issue à leur situation. Dans ce contexte, la plupart des enfants et adolescents ont été déscolarisés.