la multiplication d’affaires sensibles

Le 5 avril 2010, WikiLeaks publie une vidéo de l'armée américaine montrant deux photographes de Reuters, tués par un hélicoptère Apache lors du raid aérien du 12 juillet 2007 à Bagdad. Cette publication marque le début de la célébrité mondiale du site Internet, jusqu'alors moins connu du grand public que ses propres fuites. Le 25 juillet 2010, en collaboration avec The Guardian, The New York Times et Der Spiegel, WikiLeaks rend publics les War Logs, 91 000 documents militaires américains secrets sur la guerre en Afghanistan. Le porte-parole du site a affirmé que certains des documents pourraient permettre de prouver d'éventuels crimes de guerre. Ces documents semblent témoigner, notamment, du double jeu qu'aurait joué le Pakistan et des efforts pour dissimuler le nombre de victimes civiles. Le monde entier découvre la révolution que tous pressentaient depuis plusieurs années : celle du numérique et de ses possibles. Cette nouvelle donne qui recompose aussi le paysage médiatique, politique et donc diplomatique. Car derrière l’affaire Wikileaks, c’est un faisceau de questions qui se retrouvent au cœur du débat public : celles du secret d’Etat, de la transparence, ou non, et de la liberté de l’information à l’heure de l’interconnexion mondialisée.

Le 6 juin 2013, Edward Snowden, par le biais de plusieurs médias, révélait des informations top-secrètes sur la surveillance des communications par le gouvernement américain. Il dévoilait au grand public des programmes nationaux de surveillance concernant la possession de métadonnées et des systèmes d’écoutes sur internet et téléphoniques. Le 17 juin 2013, répondant en direct aux questions des lecteurs du Guardian, Snowden indique que « d'une manière générale, la réalité est la suivante : si la NSA, le FBI, la CIA, la DIA (Defense Intelligence Agency) et d'autres veulent interroger des bases de données brutes de renseignement électronique, ils peuvent entrer et obtenir ce qu'ils veulent. Numéros de téléphones, mails, identifiants, numéro unique d'un téléphone portable... Tout ça, c'est pareil. Les restrictions portées à cet accès sont de nature politique, et non technique ; elles peuvent changer à tout moment. En plus de ça, les protocoles d'accès sont superficiels, incomplets et facilement falsifiables avec de fausses justifications ». Des révélations qui se sont avérées être un séisme planétaire.

Le piratage d'emails prend également de l’ampleur depuis quelques années. Il avait d’abord surtout visé des gens de pouvoir et des célébrités, de la direction de Sony à des actrices comme Jennifer Lawrence. Aux États-Unis, d'autres hacks ont ensuite révélé les numéros de sécurité sociale de millions d'employés fédéraux ainsi que les numéros de cartes de crédit de 40 millions de clients des magasins Target. Le piratage le plus impressionnant toutefois, a été, pour la première fois, celui du site Ashley Madison, qui a révélé des secrets personnels à grande échelle. Avec la mise en ligne sur le «darknet» de données sur 32 millions d'utilisateurs de ce site de rencontres extraconjugales, on entrait dans une nouvelle ère du piratage informatique.

Facebook, le livre ouvert de notre vie privée

Facebook fait partie intégrante de notre vie quotidienne et s'est avéré être un outil indispensable en terme de communication, qu'elle soit utilisée à des fins personnelles ou professionnelles. Ce réseau social à échelle mondiale est devenu le moyen le plus simple et le plus rentable d'instaurer une parfaite proximité avec le reste du monde. Une grande majorité des utilisateurs de Facebook oublient que leurs adresses mails, leurs numéros de téléphone, leurs lieux de travail, leurs réseaux de contacts, les sites qu'ils visitent (et qui sont partenaires de Facebook) où même la géolocalisation instantanée des endroits qu'ils fréquentent sont autant d'éléments détenus par le réseau social. Si la plupart de ces informations restent confidentielles, il arrive que leurs paramètres de confidentialité ne soient pas correctement ajustés. Ces informations sont donc susceptibles d’être utilisées par diverses sociétés de marketing ou de publicité.

L'ère de la vie privée sur le web est aujourd'hui terminée. C'est en substance ce qu'affirme Mark Zuckerberg, patron et fondateur de Facebook dans une interview donnée à un journaliste de Techcrunch. Et d'ajouter que s'il avait créé son réseau social aujourd'hui, les profils des utilisateurs auraient été rendus publics par défaut. La dernière mise à jour du site avait déjà fait tiquer beaucoup des 350 millions d'utilisateurs du réseau. « Votre nom, votre photo de profil, sexe, ville de résidence, liste d'amis et pages dont vous êtes fan sont désormais devenus des données publiques » rappelle ReadWriteWeb. Zuckerberg s'était d'ailleurs lui-même fait piéger par ses propres nouveaux réglages. Il dit évoluer avec son temps et s'adapter aux nouveaux usages d'Internet. Pour lui, les utilisateurs sont prêts à changer leurs habitudes: « Les gens sont à l'aise, non seulement avec le fait de partager de plus en plus d'informations de tout ordre, mais ils sont également plus ouverts, et à plus de personnes. La norme sociale a évolué ces dernières années ».

Pour ReadWriteWeb, Zuckerberg se moque du monde et remet en cause le principe même qui a fait le succès de son réseau social. «L'un des arguments clé de Facebook a toujours été le fait que vos informations ne seraient visibles que de vos amis, et ceci a été le génome de ce réseau social et ce qui l'a fait croitre». C'est également ce qu'analysait la Tribune de Genève qui revenait dernièrement sur ce qui a fait de Facebook le plus vaste réseau social au monde. Zuckerberg essaye de faire passer une tendance qu'il a lui-même initiée comme une tendance générale du web. Les changements de politique pourraient avoir un enjeu surtout commercial pour Facebook, qui tente depuis longtemps de communiquer à des publicitaires les milliards de données privées en sa possession.

La publicité est en effet liée à ce que l’on aime sur Facebook. Selon la politique du site, il s'agit d'une « manière simple de trouver les produits et services qui vous intéressent en fonction de ce que vos amis partagent ou aiment ». En outre, nos préférences en termes de publicités sont triées et basées sur les informations que nous avons partagées avec le site, en fonction également des pages que nous aimons ou avec lesquelles nous interagissons. Tout est passé au peigne fin, des publicités sur lesquelles nous cliquons, aux applications que nous utilisons, en passant par les sites web que nous visitons. C'est ce que l'on nomme la publicité sociale.

Début novembre 2015, la Belgique a assigné Facebook en justice et lui a donné 48 heures pour cesser tout "tracking", sinon il sera condamné à verser 250.000 dollars par jour de retard. Facebook a été condamné mais a très vite réagi en décidant de faire appel de la décision, invoquant que son système de tracking est en fait destiné à « sécuriser l’utilisation de Facebook pour 1,5 milliard de personnes à travers le monde ». Ce système, c’est un cookie, du nom de « Datr ». Pour traquer les données des visiteurs qui ne se sont pas inscrits, Facebook dépose ce petit fichier sur leur navigateur web au moment de leur visite et cela permet de récolter des informations sur les pages consultées. En attendant, la Commission irlandaise chargée de la protection de la vie privée (DPC) a été chargée de plancher sur une éventuelle suspension du transfert aux Etats-Unis des données personnelles de quelques 300 millions d'utilisateurs européens de Facebook.

Dis-moi qui sont tes amis, je te dirai qui tu es

Les traces que nous laissons derrière nous lors de notre passage sur la toile ne sont plus un mystère pour aucun internaute. Cependant, est-ce que nous sommes tous conscients de la facilité avec laquelle nous sommes identifiés et suivis dans les moindres détails, souvent même à partir d’informations dont nous ne sommes pas l’auteur ? Il est déjà clair que n’importe qui peut prendre une photo de nous et la poster sur Internet: une fois qu’elle s’y trouve, il est presque impossible de faire disparaître toutes ses copies. Mais il est de plus en plus facile, grâce à des logiciels de reconnaissance, d’obtenir des informations sur quelqu’un à partir de ce que lui-même ou ses amis ont mis en ligne.

Des chercheurs ont par exemple mis au point un logiciel qui permet d’identifier des personnes de sexe masculin comme homosexuels, avec une efficacité d’environ 80%, à partir de l’orientation sexuelle affichée par leurs amis sur Facebook. Alan Mislove, de la Northeast University a démontré qu’il suffit que 20% des étudiants d’université remplissent leurs informations de profil pour commencer à déduire des faits (matière principale, année, résidence universitaire) à propos de ceux qui n’ont pas répondu, mais sont des amis de ceux qui ont répondu. Ce logiciel utilise des statistiques élargies qui permettent de déterminer un rassemblement de caractéristiques communes entre amis faisant partie d’une même communauté ou qui partagent des caractéristiques identiques. Il n’est donc pas possible de participer à un quelconque réseau social sans révéler des faits personnels: vos centres d’intérêt se trouvent de toute façon révélés par association.

Répondant au souci des internautes de protéger leur vie privée, Facebook a proposé de nouveaux paramètres, censés protéger les données personnelles. Mais le code postal, le sexe et la date de naissance peuvent permettre de déterminer avec exactitude votre identité dans 87% des cas. À moins que le sujet soit assez rusé pour utiliser un proxy, sa localisation peut être déterminée grâce à son adresse IP. La date de naissance est généralement révélée sur les sites des réseaux sociaux, ne serait-ce que pour justifier l’âge minimum pour s’y connecter. Même si nous ne sommes pas directement cernés grâce à nos informations de profil, un simple extrait de texte peut suffire à nous distinguer d’un groupe de personnes. Quelques variations infimes dans le choix des mots par un auteur peuvent être négligées par un œil humain mais établies de manière statistique par un ordinateur ou un hacker professionnel.

Les internautes partagés entre prudence et habitudes

La question que l’on peut pertinemment se poser après avoir fait le point sur la guerre des données qui se cache derrière notre écran est la suivante : les internautes vont-ils pour autant changer leurs habitudes d’utilisation d’internet ? A priori, la plupart d’entre nous avons eu, par réflexe, un peu peur pour nos données personnelles lors des différentes révélations sur la faible protection des données privées qui circulent sur le web. Cependant, il semblerait, selon plusieurs spécialistes de l’analyse informatique, que peu d’internautes changent radicalement leurs habitudes afin d’assurer une plus grande protection de leurs informations personnelles.

Un aspect est encore peu connu des internautes mais il est sans aucun doute l’aspect le moins noble de ce séisme informatique. L’exploitation commerciale de toutes ces masses de données à des fins commerciales connaît un développement fulgurant. C’est ici que l’espionnage continuel de votre vie privée entre en ligne de mire. Les entreprises qui se spécialisent dans le Big Data connaissent d’ailleurs un grand succès, attirant de nombreux investisseurs qui voient dans toutes ces données l’or de demain. Derrière cet aspect, on trouve également le perfectionnement technologique qui va toujours plus loin. Les entreprises spécialisées dans l’analyse et la protection des données proposent leurs services aux grandes sociétés, aux institutions politiques et aux personnalités craignant pour leurs données sensibles. Les internautes attendent plus simplement la possibilité d’avoir à leur disposition un programme inspectant leurs données en ligne afin de signaler un risque, une sorte d’anti-virus de la vie privée virtuelle.

De plus en plus d’internautes tentent toutefois d’adopter une utilisation d’internet plus responsable et plus prudente, en sacrifiant parfois les tentations que nous connaissons tous, sur les réseaux sociaux en particulier. En effet, un certain nombre de parents ont décidé de ne pas (ou plus) poster de photos de leurs enfants sur Facebook afin de les protéger de la reconnaissance faciale et autres prospections à but commercial. Nous comprenons tous parfaitement le désir des parents de capturer chaque minute de la vie quotidienne de leurs enfants, la petite enfance étant tellement éphémère. Pourtant, nous savons aussi que les photos et messages à leurs sujets vont les affecter durant la vie adulte, personnellement et professionnellement. Il est en effet peut-être temps de prendre conscience de l’impact à grande échelle de la création d’une génération d’enfants nés dans le péché numérique originel.

Instagram, Twitter et Facebook nous poussent à dévoiler les moindres fragments de notre quotidien, en y impliquant parfois ceux qui ne donnent pas leur consentement ou sans prévoir les conséquences que cela implique pour notre vie privée. Alors que l’ère numérique prend le dessus sur les albums photos et les cadres du salon, la responsabilité et la conscience des internautes est également en jeu dans ce que l’on pourrait nommer la guerre des données.

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Marcel Bic
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