À la frontière serbo-hongroise

Le rôle flou des garde-frontières européens

La date du 14 septembre 2015, un record est battu en Hongrie: en un jour, 9 830 personnes pénètrent sur le sol magyar par la frontière sud du pays, avec la Serbie. Cette date marque aussi la fin de la construction du premier – mais pas du dernier – mur en Europe depuis la crise migratoire.

Les photographies de presse du lendemain témoignent du chaos ambiant. Désespérés de voir les portes de Schengen se fermer à leur nez et leur barbe, des migrants lancent des bouteilles en plastique et des pierres vers les forces de police hongroises, qui ripostent à coup de gaz lacrymogène et de canons à eau.

Selon Zoltan Kovacs, porte-parole du gouvernement hongrois rencontré en novembre 2018 dans le cadre de ce reportage, ce sera le seul incident jamais enregistré à la frontière serbo-hongroise.

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Le 16 septembre 2015, un premier migrant est poursuivi par le tribunal de Szeged. Entrer sur le territoire hongrois devient une infraction pénale passible de trois ans de prison. Toucher la barrière est aussi un crime, comme le scandent à qui mieux-mieux les haut-parleurs trônant sur ces palissades métalliques de quatre mètres.

Violer la frontière, et donc la loi, est un acte de violence. Il n'est donc pas impossible que les forces de l'ordre en fassent l'usage, par exemple lorsqu'elles en éloignent les gens”, avance Zoltan Kovacs, porte-parole du gouvernement hongrois, assis dans son bureau à Budapest, à deux pas du Parlement. Avant de préciser immédiatement : “Je peux vous assurer que, depuis trois ans, nos policiers ont accompli leurs devoirs sans violences.”

Des propos démolis par Médecins sans frontières, dont les données médicales et de santé mentale ont mis en exergue les violences perpétrées par les forces de l'ordre. D'après le Comité Helsinki, qui représente des victimes de violences policières (en général, il ne s'agit pas que de migrants) devant la justice, en 2017, 80 % des cas ont été immédiatement classés sans suite - “manque de preuves ou impossibilité d'établir qui a fait quoi” - et 3 % ont conduit à une inculpation.

En 2016 et 2017, Frontex, l'agence européenne de garde-côtes et de garde-frontières, a relevé trois incidents (SIR dans le jargon pour Serious Incidents Reports) à la frontière serbo-hongroise. Ni ceux-ci, ni les témoignages de la brutalité des forces de l'ordre, ni les rapports des ONG et du Comité anti-torture du Conseil de l’Europe ne perturbent le porte-parole du gouvernement. “Aucune preuve n'a jamais été divulguée. Toutes les interactions avec la police et les gardes-frontières à la frontière sont documentées. Gardez aussi à l'esprit que beaucoup d'instances internationales et d'organisations non-gouvernementales fabulent à ce sujet. Ils inventent des histoires. Quant aux migrants, ils pensent que dire avoir été victimes de traitements inhumains va les aider”, lance-t-il.

Violer la frontière,
et donc la loi,
est un acte de violence.
Il n'est donc pas impossible
que les forces de l'ordre
en fassent l'usage,
par exemple lorsqu'elles
en éloignent les gens.”

Zoltan Kovacs, porte-parole du gouvernement hongrois

Une double clôture anti-migrants hightech

Depuis 2015, la frontière entre les deux pays s’est modernisée. Longue de 175 kilomètres, la première barrière ne freinait que trop peu les pinces coupantes permettant aux migrants de s'introduire en Hongrie. Alors, en 2017, les autorités nationales décident d'en construire une seconde afin d'éradiquer l'immigration irrégulière une bonne fois pour toute.

Plus moderne, elle a été édifiée en deux mois par 700 détenus. Les deux clôtures encerclent une route terreuse large de six mètres utilisée par les forces de l'ordre pour patrouiller.

Entre les patelins d’Asotthalom et Röszke, l'horizon de cultures locales est coupé par ces grillages électrifiés dont le danger est signalé par des écriteaux en anglais, en arabe et en serbe. Le tout est couronné d'une couche de concertinas, fils barbelés en lame de rasoir – leur usage est questionné par certains députés européens depuis plusieurs années -, des capteurs de mouvements, des haut-parleurs, des projecteurs, des détecteurs thermiques et des caméras de surveillance.

Derrière la porte 050 barrant l’accès à cette route exclusivement policière, des miradors côté serbe se détachent du paysage givré. Le calme ambiant n’est que légèrement perturbé par les klaxons des camions en file indienne sur la E75, longue artère qui s’étire de Budapest jusque Belgrade. Devant la porte 050, des fermiers conduisent deux tracteurs dans un champ de pastèques séparé de la frontière par quelques ballots de foin. C’est une zone Natura 2000.

Des fils barbelés sur les toits

Le long de l’autoroute, à quelques kilomètres du camp de Röszke, une route s’enfonce dans une forêt de bouleaux dénudés par l’hiver. Des biches et des faisans gambadent autour d’une maison abandonnée derrière laquelle se détachent des containers bleus. Des fils barbelés recouvrent leurs toits.

Pénétrer dans l’enceinte de ce centre de transit où sont placés les migrants qui déposent une demande d’asile en Hongrie est interdit. S’en approcher ne passe pas inaperçu.

La réputation pour le moins opaque de ce centre n’est plus à faire. Signe qui ne trompe pas : mi-novembre 2018, des experts des Nations unies ont écourté leur visite en Hongrie, après s’être faits refouler à l'entrée des camps de transit de Röszke et Tompa.

Des demandeurs d'asile placés en détention

En 2015, la Hongrie accueillait 200 demandeurs d’asile par jour depuis les zones de transit en Serbie. En 2016, ce chiffre est tombé à 60, puis 30. En 2017, le gouvernement hongrois a encore réduit la voilure : dix, cinq… Depuis le 23 janvier 2018, un seul demandeur d’asile est accepté par jour dans chaque camp de transit. “On sait quand ils y entrent mais pas quand ils en sortent. Certains y sont depuis plus d’un an”, note Andras Lederer, conseiller auprès de le Comité Helsinki.

En résumé, ceux qui parviennent à entrer dans le système officiel et légal d’asile font donc face à une (très) longue procédure. D’abord l’attente dans les zones de transit en Serbie, dont l’une est un ancien refuge pour chiens près de Subotica, dernière ville avant le territoire magyar. Ensuite, l’attente dans les centres de détention en Hongrie, tous deux jouxtant les postes-frontières et l'autoroute. Budapest ne semble pas s'en soucier mais l'enfermement systématique des demandeurs d'asile pendant l'examen de leur dossier est contraire au droit européen.

“Les hauts-parleurs crient en farsi, en urdu, en arabe et en anglais. Ils disent "ne touchez pas la frontière, c'est un crime"... Beaucoup de bla-bla.”
Khanniaz, un Afghan originaire de la province de Khandahar.

Horgoš - Serbie

“The Game”

Face à la complexité du processus d’asile, l’incertitude de ses résultats et la peur (ou tout simplement le manque d’envie) d’être incarcérés pour une durée indéfinie, certains migrants choisissent la voie illégale. Plus dangereuse, plus chère, rarement couronnée de succès. “Le New York Times, qui nous déteste, a écrit que notre mur est presque impénétrable”, se vante Zoltan Kovacs.

Se frayer clandestinement un chemin la nuit au-delà de la frontière serbo-hongroise à coups de pinces porte un nom : “The Game”.

Dès que tu touches la clôture, ils savent. Les haut-parleurs crient en farsi, en urdu, en arabe et en anglais. Ils disent ‘ne touchez pas la barrière, c’est un crime’… Beaucoup de bla-bla. À partir de ce moment-là, il faut agir vite. Parfois, je parviens à courir pendant un, deux, trois kilomètres. Mais la police nous rattrape toujours et nous ramène au mur, ouvre la porte et nous chasse en Serbie. C’est souvent la police hongroise mais il y a aussi des officiers étrangers. Des Allemands, des Suisses, des Autrichiens… Leur nationalité est écrite sur leur brassard ou leur uniforme. Eux aussi ils nous renvoient en Serbie”, raconte Khanniaz, un Afghan originaire de la province de Kandahar.

Ses yeux sont rougis par la fumée qui s’échappe d’un feu sur lequel bout une marmite de thé épicé. Une quarantaine d’hommes, dont une majorité de mineurs isolés, ont trouvé refuge dans les vestiges d’une ancienne ferme collective abandonnée. Un endroit glacial aux portes et fenêtres dépareillées situé dans la réserve Selevenjske pustare, une portion de la plaine de Pannonie. Le poste-frontière d’Horgos-Röszke n’est qu’à quelques minutes en voiture et le “mur” à un kilomètre à pied.

Sameen, Yacine et Saadik, tous trois âgés de quinze ans, ont une “chambre” - de minces couvertures réparties sur du béton - séparée du “salon”, où se trouve la “cuisine”. Sameen, arrivé il y a trois mois, a été reconduit en Serbie après être monté dans un camion pour entrer dans l’espace Schengen. Prix de la tentative : 1 300 euros, envoyés par sa famille et payés au “boss”, qui dort lui aussi à Selevenjske pustare.

Arrêté en même temps que plusieurs autres adolescents, Sameen s’est vu prendre ses empreintes digitales par les autorités hongroises. Cette étape, qui prouve sa présence sur le sol européen, aurait dû empêcher son renvoi en dehors de l’espace Schengen. Ça n’a pas été le cas.

“Déporté, déporté, déporté”

Khanniaz a tenté d’entrer en Europe à maintes reprises. Vingt fois en Hongrie, cinq fois en Croatie, cinq ou six fois en Roumanie. “Déporté, déporté, déporté”, martèle-t-il. Auparavant, il faisait le trajet depuis Belgrade pour traverser la frontière. “La police serbe vient de temps en temps pour voir si tout va bien, des volontaires étrangers nous amènent chaque semaine de l’eau et un peu de nourriture. C’est moins loin que Belgrade et c'est calme, alors j’ai décidé de rester. Même si… Regardez autour de vous. Même les animaux en Afghanistan sont mieux lotis”, observe-t-il dans un rictus forcé. Parti de son pays sans intention d’y revenir il y a onze ans, il a travaillé six ans en Grèce avant de perdre son permis de séjour. En Serbie, il a tenté de déposer l’asile via la procédure officielle. “On m’a dit que ce n’était que pour les familles”.

Cette ferme aux murs effrités est devenue son lieu de résidence depuis un an et demi. Alors qu’il déballe mille et une histoires de ceux qui sont partis puis revenus, ballottés entre des pays qui ne veulent visiblement pas d'eux, un faon entre dans la pièce.

Un homme l’appelle. Un autre lui tend un biberon. L'animal s’approche et se laisse caresser. “Quand on l’a vu pour la première fois, il était petit comme ça (Khanniaz rapproche sa main du sol). On lui a donné du lait et maintenant, il sait marcher, il a grandi. Bientôt, on ne pourra plus l’appeler Bambi !”, plaisante ce trentenaire.

Pendant un instant, tout le monde sourit. Dehors, un adolescent coupe du bois pour alimenter le feu. Un autre serre une batte de cricket dans sa main. Il n’y a pas de balle pour jouer.

Hématomes et morsures de chiens

Dans cette Serbie où les carioles tirées par des chevaux côtoient des Renault R4, où les moquettes des rares hôtels sentent le tabac froid, où les couleurs des bâtiments noircis par le temps s’estompent, les violences à la frontière ne sont pas un secret. Active à Subotica, Médecins sans frontières dresse un bilan alarmant de l’état des personnes coincées en Serbie : hématomes, contusions, morsures de chiens, plaies ouvertes… Cependant, depuis quelques mois, les preuves s’amenuisent. La violence physique se serait mutée en violence psychologique, rendant la collecte de preuves et les poursuites en justice plus ardue.

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Les migrants de la ferme de Selevenjske pustare confirment. “Parfois la police nous bat, parfois pas. Ce n’est pas systématique”, explique Khanniaz. Les bastonnades étaient plus récurrentes pendant l'hiver 2017. Quant aux interrogations sur les violences psychologiques, elles laissent place au silence. Long, lourd, gêné. Les hommes s'épient les uns les autres, tentant de déceler une réaction chez leur voisin. Ils finissent par opiner du chef. “Parfois, ils jouent avec notre esprit.” Ils n’en diront pas plus. “Le thé est servi.” Plus tard dans la soirée, certains iront peut-être faire “The Game”. Mais pas avant minuit.

"L'élargissement du mandat de
Frontex est un bluff politique"

“Nous n'avons pas besoin de Frontex”

En Hongrie, la présence de Frontex est décriée au plus haut niveau. Et c’est un euphémisme. Le directeur exécutif de Frontex, Fabrice Leggeri, a beau répéter que l’agence continuera de fonctionner sous l’égide de l’État hôte dans lequel elle opère, cela ne passe pas en Hongrie. La souveraineté nationale est brandie comme étendard contre l’intervention des garde-frontières européens. “Les frontières appartiennent aux États. Nous n’avons jamais eu – et n’aurons jamais – l’intention d’abandonner cet élément. Frontex existe depuis un certain temps et la suggestion de l’Union européenne (suggestion devenue réalité depuis, NdlR) d’élargir le mandat de Frontex vise à retirer la souveraineté nationale aux États membres. C’est un bluff politique plus qu’autre chose. Même avec 10 000 agents, Frontex ne serait pas capable de défendre les frontières de l’Europe. Notre point de vue est partagé en Europe de l’Est mais aussi dans beaucoup de pays d’Europe de l’Ouest. Et les pays qui n’ont pas de frontières extérieures ne nous donneront pas d’ordres, martèle Zoltan Kovacs. Nous maintenons ce que nous disons depuis trois ans : les États membres sont les mieux placés pour défendre leurs frontières. C’est une question de volonté, pas de capacités. Et si un petit pays comme la Hongrie peut le faire… D’autres pays y parviennent dans le monde, comme l’Australie. Si c’est possible pour eux, ça devrait être le cas pour des pays comme l’Italie. Ou pour l’entièreté de l’Union européenne”. Une rhétorique – du moins en ce qui concerne l’Australie – que l’on retrouve chez un certain Theo Francken (ex-secrétaire d’État belge à l’Asile et la Migration, N-VA).

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Bref, pour Budapest, l’intervention de l'agence européenne de garde-côtes et de garde-frontières n’est pas nécessaire. En substance, son rôle devrait se cantonner à analyser les risques et partager les informations. Ni plus, ni moins. “Nous n’avons pas besoin d’eux. Que ce soit en 2015 ou maintenant, ils n'ont pas vraiment contribué à garantir la sécurité en Hongrie. Ils sont allés sur le terrain pour surveiller la situation mais on ne l’a pas ressenti. Nous sommes efficaces sans l’aide de personne. Il est écrit dans le protocole de Schengen que nous devons utiliser tous les moyens pour stopper l’immigration illégale à nos frontières. Pour en revenir à la souveraineté de l’État… Il faut garder à l’esprit que l’élargissement du mandat de Frontex va de pair avec d’autres propositions, qui vont au-delà de la simple protection des frontières. À Bruxelles, la bureaucratie fait des efforts pour cibler non seulement la souveraineté nationale mais aussi les politiques d’asile. Elle veut décider qui met un pied sur notre territoire”, poursuit-il.

De but en blanc, il pointe du doigt les organisations d’aide aux migrants “qui leur donne un coup de main pour entrer en Europe depuis 2015”. Ce compris, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés lequel, “comme les ONG, indique aux migrants comment éviter d’être appréhendés et toutes sortes d’autres astuces”. Frontex en ferait-elle partie, demande-t-on face à cette (fausse) assertion ? “Je n’en suis pas sûr. Disons que non”, rétorque-t-il.

Casser la version de Viktor Orban

Si l’exécutif magyar s’attribue la réussite de la fermeture de la route des Balkans, il oublie de mentionner l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, lequel a fait chuter les arrivées de migrants à l’est de l’espace Schengen. “Cet accord a une incidence importante en Hongrie. Il suffit de regarder les statistiques pour le constater. Une des pierres angulaires du discours d’Orban est que lui - et lui seul ! - protège son pays et la frontière extérieure de l’Union européenne. Il ne pourrait pas vendre cette histoire si une agence européenne qui déploie des agents en masse s’en occupait. L'agence le priverait d'un argument clé. D’autant que l’absence de Frontex lui permet de blâmer les institutions européennes qui encourageraient l’immigration irrégulière. Ce qu’il dit, c’est : on ne doit pas donner les clés de notre maison à Bruxelles, qui veut ouvrir les portes”, analyse Andras Lederer.

Et si l'agence était volontairement écartée ?

Nous avons six agents à la frontière serbo-hongroise (500 agents étaient déployés en 2015 contre 143, au total, en 2018, NdlR). Je crains qu'ils ne soient pas impliqués dans l'enregistrement des migrants interceptés à la frontière”, explique une porte-parole de Frontex, sans préciser la nature de leur mission. Et de nous renvoyer vers les autorités nationales pour obtenir de plus amples informations. Interrogé, le lieutenant-colonel Gergely Czukor a quant à lui refusé de répondre à nos questions… en nous recommandant de les adresser à Frontex. Au mieux, nous avons réussi à lui arracher ceci : “Frontex a des patrouilles communes avec la police hongroise”. Aucune rencontre avec les agents sur place n'a pu être arrangée. Au sujet des droits fondamentaux, nous n'avons pas non plus pu obtenir d'interview avec la personne référente chez Frontex, en congé maladie. Son remplaçant n'était pas “suffisamment qualifié pour nous répondre”.

Au terme de ce reportage, le rôle de Frontex n'est toujours pas clair. “Je crois que le mot que vous cherchez est "flou"”, s'enquiert Andras Lederer. Régulièrement en contact avec l’agence, il admet d’emblée ignorer son rôle en Hongrie. “Depuis deux ans, nous avons vu passer des centaines de rapports portant sur les violences policières. Je ne pense pas que Frontex soit impliqué. En tout cas, aucun document n’atteste de la participation d’officiers étrangers dans les violences policières ou les refoulements collectifs. Mais encore une fois, on n’a aucune idée du rôle que joue l'agence ici. Est-ce que les officiers font de l’administratif ? Est-ce qu’ils patrouillent à la frontière ? Est-ce qu’ils sont témoins de refoulements ? En tout cas, du personnel de Frontex en a déjà signalé (sous la forme de SIR : Serious Incident Reports, NdlR). Mais là non plus, on ne connaît pas leur code de conduite à ce sujet. Est-ce qu’ils font un rapport parce qu’ils assistent à un refoulement ou bien parce qu’ils ont entendu un autre officier en parler ? Comment est-ce que ça marche ? Ce n’est pas clair”, regrette ce conseiller. Qui avance l’hypothèse suivante : et si l’agence était volontairement écartée pour ne pas être témoin de violations des droits de l’homme sur le sol hongrois ?

Contourner les lois internationales en cinq mètres

Au quartier général de la police hongroise, à Budapest, on parle de refoulement sans sourciller. C'est la méthode légale. “Si une personne est arrêtée et souhaite déposer une demande d’asile, la police hongroise l’aide. Le seul moyen de demander la protection internationale est de passer par les zones de transit qui sont de l’autre côté du mur. La police hongroise va donc l’escorter à la frontière et lui montrer du doigt le chemin qu’il faut suivre pour aller demander la permission d’entrer dans les zones de transit. Si cette personne ne souhaite pas demander l’asile, on entame ce qu’on appelle une procédure d’immigration. Ça veut dire qu’on contacte les autorités serbes ou roumaines pour leur signaler qu’on renvoie les gens de leur côté, selon la frontière qu’ils ont traversé”, décrit le lieutenant-colonel Gergely Czukor.

Quid des violences ? “Selon la loi, la police est autorisée à utiliser la force dans des situations précises, comme partout ailleurs. Toutes ces accusations ont fait l’objet d’une enquête par le procureur général. À ce que je sache, jusqu’à maintenant, celui-ci a conclu qu’il n’y avait aucun élément prouvant le bien-fondé de ces accusations”, rétorque-t-il.

Bref, personne ne nie que des migrants sont renvoyés dans un pays tiers sans que leur dossier n'ait été examiné.

Illégale, cette pratique ? Oui, selon la loi internationale. Non, selon la loi nationale. “En mars 2017, le refoulement a été légalisé partout en Hongrie. Mais… Ici, on ne dit pas "refoulement". On parle "d’escorter quelqu’un". Jouer sur les mots permet à la Hongrie de jouer avec la législation internationale”, atteste Andras Lederer. Jouer sur les distances aussi. En effet, le mur hongrois n’est pas construit sur la ligne frontalière mais juste avant. Côté serbe, dos au mur, le territoire hongrois s’étend encore sur… Cinq mètres. Un tour de passe-passe qui permettrait de mettre les lois européennes au tapis.

Tout le nœud du problème est là : l’agence est à la fois soumise aux législations européennes et nationales (du pays dans lequel elle envoie des agents). “C’est très clair. Mais on ignore ce qui se passe quand une législation se heurte à une autre. Quel est le mécanisme pour résoudre un tel conflit d’intérêt ? En existe-t-il un ? Probablement pas. On pourrait penser que Frontex a un plan d’urgence au cas où un État membre ne se conforme pas aux règles européennes. Ce serait ridicule si ce n’était pas le cas. Auparavant, Frontex parvenait à contourner cela en étant absent de la zone de huit kilomètres (lire en fin d'article) où les refoulements étaient légalisés. Mais depuis que cette zone a été étendue à l’entièreté du territoire… Je ne vois pas comment l'agence peut résoudre cette question”, relève Andras Lederer, du Comité d'Helsinki.

Quoique... “Si j’étais un décideur chez Frontex, je placerais des officiers 24/24h, 7/7j aux portes de la frontière, pile poil où ont lieu les refoulements. De cette manière, ils verraient, physiquement, ce phénomène. Ils en seraient témoins. Je pense que ça pourrait faire une différence”, propose-t-il.

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De son côté, Fabrice Leggeri, le directeur exécutif de Frontex, répond que la présence d’un corps européen permet d’homogénéiser les pratiques et les comportements éthiques. "Quand on me signale des incidents, je me pose toujours cette question : parle-t-on d’un système mis en place qui bafoue un ensemble de droits fondamentaux ? Ou d’errements d'individus ou d’un groupe d’individus qui ont commis des actions illégales ?", interroge Fabrice Leggeri. "Si c’est la deuxième option, il existe des sanctions disciplinaires, des formations, etc. Si c'est la première, ça devient une question politique et il appartient à la Commission européenne, en tant que gardienne des traités, de décider comment elle peut traiter cela de manière politique." Vu la légalité des refoulements en Hongrie, on a tendance à pencher pour cette option-ci.

La règle des huit kilomètres

Le 5 juillet 2016, une nouvelle législation entre en vigueur au pays de Viktor Orban : toute personne arrêtée dans une zone de huit kilomètres après le mur magyar est renvoyée de l’autre côté.

Le 4 mars 2017, la règle des huit kilomètres est étendue sur l’entièreté du territoire. D’après la loi hongroise, la règle générale est d’escorter la personne appréhendée à la porte du mur la plus proche de son arrestation.

La seule exception est purement théorique : une personne suspectée d’avoir commis un acte criminel ne peut être escortée et doit être placée en garde à vue. Techniquement, c’est le cas de toutes les personnes qui entrent en Hongrie sans en avoir l’autorisation, puisqu’il s’agit d’une infraction pénale. Et, toujours selon la loi hongroise, il est possible d’introduire une demande d’asile en détention.

En pratique, cette procédure n’est pas appliquée : l’asile (en Hongrie) ne peut être demandé que depuis le territoire serbe. Budapest fait en outre peu de cas des moyens légaux d’immigration, comme les visas humanitaires. “Nous sommes contre ce type de visa. En délivrer revient essentiellement à légaliser ce que font aujourd’hui les trafiquants d’êtres humains”, dixit Zoltan Kovacs.



Nos épisodes




Épisode 1 :

À la frontière polono-ukrainienne

Chapitre 1


Épisode 2 :

À la frontière gréco-turque

Chapitre 1


Épisode 3 : À découvrir le mercredi 17

À la frontière serbo-hongroise

Chapitre 3