Les coulisses de la kamikaze
Le bal des faux-culs
Les élections fédérales, régionales et européennes auront lieu le dimanche 26 mai prochain. Ce sont les électeurs qui détermineront les rapports de force entre les partis politiques. Mais dans notre système proportionnel, il arrive que des partis vainqueurs soient écartés du pouvoir et que des vaincus y participent. Le passé peut nous aider à comprendre l’avenir. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes replongés dans l’histoire récente : l’année 2014. Avec un objectif : raconter les négociations qui ont abouti à la constitution d’une majorité “suédoise” pour diriger le pays.
Le temps a permis de délier les langues. Les souvenirs sont toujours vivaces. Certaines plaies se sont refermées, d’autres restent béantes. Certaines rancœurs ont disparu. Des trahisons restent dans les mémoires.
Nous avons interrogé des présidents de parti, des ministres, des conseillers à tous les échelons politiques du pays. Un travail patient, de longue haleine qui a permis de mettre au jour certains épisodes méconnus de cette négociation. Grâce à ces témoignages, nous avons essayé de relater l’enchaînement des décisions qui ont amené des coalitions différentes en Wallonie, en Flandre, à Bruxelles et au Fédéral. Une leçon ? Les rapports humains sont essentiels, déterminants, dans la partie de poker que constitue la formation des majorités, en Belgique.
Voici le premier des quatre épisodes :
Le bal des faux-culs
D’habitude, Paul Magnette choisit lui-même les restaurants où il va déjeuner. Toujours des italiens. Il les aime tous, des plus simples aux plus raffinés, pourvu qu’il y ait dans l’assiette ce soleil, cette saveur d’Italie où ses parents l’emmenaient, chaque été. Une pizza câpres-anchois, c’est bien aussi. D’ailleurs, à la maison, les pizzas il les cuisine lui-même dans son four, pour le plus grand bonheur de ses enfants. Mais ce jour-là, il faut trouver un endroit discret. Donc, pas à Bruxelles. Une bonne table aussi car l’enjeu est important, capital. Ce sera dans le Brabant wallon : l’Amandier, à Genval. La meilleure table du Brabant wallon, dit-on.
Wouter Beke, le président du CD&V, les démocrates-chrétiens flamands, le rejoint. Il semble de bonne humeur. Paul Magnette utilise son meilleur néerlandais pour évoquer les sujets d’actualité. Et bien sûr aussi, la politique. Celle que la tripartite, dirigée par Elio Di Rupo, a conduite pendant deux ans et demi. Celle, peut-être, que cette même tripartite pourrait encore mener, après les élections du 25 mai 2014 qui arrivent à grands pas. L’ambiance est détendue. Les deux hommes sont de la même génération. Ils se sont rencontrés il y a quelques années : Stefaan De Clercq, alors ministre de la Justice, voulait que son jeune poulain, Wouter Beke, fasse la connaissance de quelques hommes politiques francophones : le socialiste Paul Magnette, le libéral Charles Michel. Et au CDH ? À cette époque, le courant entre le CD&V et le CDH, présidé par Joëlle Milquet, ne passait pas très bien…
Depuis quelques années, Paul Magnette et Wouter Beke se parlent régulièrement mais c’est avec Charles Michel que le jeune président du CD&V a les meilleurs contacts, du côté francophone. Un matin, Benoît Lutgen, le président du CDH, a recraché son café en découvrant l’interview conjointe de Wouter Beke et de Charles Michel, un long texte dans lequel les deux hommes affirment vouloir constituer l’axe du prochain gouvernement fédéral.
Paul Magnette teste Wouter Beke : la tripartite qui associe socialistes, libéraux et démocrates-chrétiens a-t-elle une chance de survivre aux élections ? À quelques nuances près, les deux présidents semblent partager la même envie : si, arithmétiquement, la chose est possible, ils souhaitent une reconduction de cette équipe. Ce n’est pas l’enthousiasme délirant mais Wouter Beke kan daar mee leven. Le message semble à ce point clair – à moins que Paul Magnette n’ait compris que ce qu’il voulait entendre et non les nuances que le Flamand y a mises – qu’en rentrant au bureau, Paul Magnette envoie un SMS rapide à Elio Di Rupo. Le texte se veut rassurant. En substance : le CD&V est ouvert à la reconduction de la tripartite, avec le même Premier ministre. Le papillon de Mons est prêt.
La loyauté de Di Rupo
Ce n’est pas que le CD&V n’a aucune ambition pour la fonction de Premier ministre, qui était autrefois une chasse gardée du parti : Eyskens père, Eyskens fils, Martens 1, 2, 3, 4, 5, 7, 8, 9, Dehaene 1, 2 ou encore Leterme l’ont monopolisé. Mais Wouter Beke est encore un peu jeune. Et Kris Peeters, la vraie star du CD&V, est à la tête du gouvernement flamand et n’a aucune envie de quitter son poste confortable. Donc, s’il le faut, pourquoi ne pas repartir avec Elio Di Rupo au 16, rue de la Loi. Au CD&V, on loue la loyauté d’Elio Di Rupo, on le respecte, on apprécie le pragmatisme du Premier ministre : “C’est un homme de solutions”, disent les démocrates-chrétiens flamands. Un bémol, cependant : bon sang, ne peut-il faire des efforts en néerlandais ? Si, il fait tout ce qu’il peut, mais cela n’entre pas. Ne peut-il se montrer plus souvent en Flandre ? Si, il y va, mais cela ne passionne pas les médias.
Tel est donc l’état d’esprit des présidents des trois partis francophones (PS, MR et CDH) à la veille du scrutin. Ils pensent qu’ils pourront continuer à gouverner ensemble, puisque leurs homologues flamands leur ont donné des signaux encourageants. À une exception toutefois : Gwendolyn Rutten, la patronne des libéraux flamands, émet des réserves. Continuer à gérer le pays avec un Premier ministre francophone, socialiste de surcroît, ce sera compliqué pour elle. La N-VA a fait d’Elio Di Rupo l’homme à éviter car il propose une politique de gauche alors que la Flandre est de droite. Ce discours porte en Flandre et les électeurs libéraux y sont sensibles. Les francophones prennent note des réticences libérales flamandes mais ils se disent que cela ne devrait pas empêcher la reconduction de la tripartite. Dans son for intérieur, Charles Michel, le patron des libéraux francophones, commence cependant à se méfier. Il est sur ses gardes. Il “sent” ou perçoit des signaux troublants.
Un raz de marée jaune et noir
Arrive le jour du vote. Les résultats révèlent deux surprises. La première : les nationalistes recueillent les suffrages d’un électeur flamand sur trois ! C’était annoncé, mais pas à ce point-là. La deuxième surprise, presque paradoxale : la tripartite sortante se renforce. D’un seul siège, mais quand même. On pourrait dire que l’électeur belge n’a pas désavoué le gouvernement d’Elio Di Rupo.
Comme convenu, les présidents des partis traditionnels s’appellent dimanche soir. Et chacun décide… d’attendre. Car tous sont conscients que Bart De Wever, grand vainqueur – son parti a siphonné l’extrême droite flamande – va devoir prendre la main. “On s’attend à ce qu’il s’épuise après trois semaines, qu’il présente des idées rapidement jugées inacceptables”, note un président francophone. Mais en Flandre, dès le dimanche soir, au CD&V, certains pensent déjà que la N-VA est, sera in-con-tour-nable.
Lundi matin, au Palais, le Roi reçoit, dans l’ordre, le Premier ministre sortant, Elio Di Rupo, et tout de suite après, Bart De Wever, dont le parti dispose désormais du plus grand nombre de députés à la Chambre. Suivent les présidents de tous les partis démocratiques. Le mardi, Bart De Wever est mis en selle et chargé d’une mission d’information. Ce même jour, le mardi soir, Benoît Lutgen gare sa voiture devant le domicile de Charles Michel, à Wavre. Leur relation évolue en dent de scie. Tantôt, copain-copain, le lendemain rival-rival. En ce moment, ça colle bien. Il y a une sorte d’excitation qui grandit au fil de la soirée : et si on flanquait les socialistes dehors… ? Problème, calcul rapide : MR et CDH n’ont qu’une seule voix de majorité. Et alors ? La majorité, c’est la moitié plus une voix. Donc, c’est bon ? Les deux hommes jugent que c’est un peu “scherp”. Et pourquoi ne pas élargir la majorité en Wallonie aux Ecolos et à la Communauté française au FDF (qui bientôt changera de nom pour devenir Défi) ? Benoît Lutgen est chargé d’appeler les verts, Charles Michel doit contacter Olivier Maingain. Les coprésidents d’Ecolo ont le moral dans les talons : la défaite est sévère et cruelle pour Emily Hoyos et Olivier Deleuze. Les verts resteront sous leur tente, le temps de gérer cet échec. Et Olivier Maingain ? Pas de nouvelles. Charles Michel a-t-il essayé de l’appeler ? Oui, assure Charles Michel. Jamais, certifie Olivier Maingain.
La partie de poker
Débute une vraie partie de poker. Chacun cherche, coûte que coûte, à placer son parti au pouvoir, à la Région et/ou au fédéral. Tandis que Charles Michel et Benoît Lutgen continuent à fantasmer sur une possible mise à l’écart du PS, chacun des deux entretient des contacts discrets… avec le PS. Un jour, Benoît Lutgen est reçu au siège du gouvernement wallon à Namur par Paul Magnette et Elio Di Rupo. Ils sont à la tête du premier parti de Wallonie et, à ce titre, sont chargés de trouver une majorité pour la Région wallonne et la Communauté française. Les portables sont sur “silencieux”. Mais soudain, celui de Paul Magnette se met à vibrer et révèle un appel en provenance de… Charles Michel. Magnette le retourne promptement. Trop tard, le Bastognard a eu le temps de voir le nom qui s’affichait. Le président du MR, pourtant, ne cherche pas à cacher qu’il entretient des contacts avec tout le monde. Mais Lutgen y voit un double jeu.
Le surlendemain, Paul Magnette appelle Benoît Lutgen. “On voudrait te voir". Tout de suite. Pourquoi cette précipitation ? Les socialistes ont flairé le danger. Paul Magnette et Elio Di Rupo ont été reçus par Bart De Wever, l’informateur chargé par le Roi de dégager des pistes pour constituer une majorité au fédéral. Ils ont vite compris que la N-VA avait un objectif, un seul : constituer une majorité “des droites” et exclure le PS du gouvernement fédéral. Le PS, c’est la bête noire de la N-VA. De Wever veut former un gouvernement associant la N-VA, les libéraux et les démocrates-chrétiens du Nord et du Sud du pays.
Un uppercut
Tiens, le CD&V, où en est-il ? Le parti de Wouter Beke n’avait-il pas l’intention de poursuivre la tripartite traditionnelle, sans la N-VA ? La situation a complètement changé. Avant les élections, ils disaient : “on va tout faire pour maintenir la N-VA dans l’opposition, au fédéral. Ainsi, les électeurs, qui se sont détournés du CD&V, se rendront compte que le vote nationaliste était un vote inutile. Dans quatre ans, la N-VA sera au tapis”. Mais lors d’un bureau du CD&V, le renversement de stratégie a été acté. Pour deux raisons. Un : il n’y a pas de majorité possible sans la N-VA dans les commissions au Parlement flamand. Deux : le CD&V pense désormais que, pour affaiblir la N-VA, mieux vaut la faire participer au pouvoir. “Ils sont comme cela, au CD&V, note un socialiste : ce n’est pas qu’ils trahissent leurs engagements, c’est qu’ils changent d’avis en fonction des circonstances”.
Il faut prévenir les francophones. Car depuis une semaine, le GSM de Wouter Beke ne répond plus aux appels… Dix jours après le scrutin, le mardi 3 juin, Benoît Lutgen voit débarquer dans son bureau Wouter Beke et Kris Peeters. Ils sont porteurs d’un message particulier : on ne veut plus de tripartie mais bien d’un gouvernement avec la N-VA. Le CD&V ira avec les nationalistes. Les deux Flamands tentent de convaincre le CDH de monter à bord également. Hors de question. Car le CDH a dit et répété que jamais, au grand jamais, il ne gouvernerait avec la N-VA. Beke et Peeters insistent : on dit tous des choses pendant la campagne…
Résumons les positions. Au CDH, on se dit : si, d’aventure, PS et MR concluent un accord à la Région, le CDH, qui refuse de gouverner avec la N-VA au fédéral, ne sera présent nulle part au pouvoir. Au PS, on sent la menace : si un gouvernement des droites se met en place au fédéral, si MR et CDH négocient un accord à la Région, le PS sera éjecté partout. Au MR, on réfléchit : si PS et CDH s’accordent à la Région, le MR va se retrouver seul parti francophone à la table de la N-VA. Or Charles Michel l’a répété : “je ne crois pas à la sincérité de la N-VA”.
Paul Magnette appelle donc Benoît Lutgen. Viens vite. Que faire ? Prévenir Charles Michel que les socialistes se font de plus en plus insistants ? Pas le temps… Au Boulevard de l’Empereur, siège du PS, Benoît Lutgen est mis sous pression. Il faut signer, tout de suite. Malin, le Bastognard fait passer quelques-uns de ses dadas. PS et CDH s’engagent à entamer des négociations en vue de la formation des majorités à la Région wallonne et à la Communauté française. Reste un mauvais moment à passer : annoncer à Charles Michel que ce sera sans les libéraux. Paul Magnette compose son numéro. Il est chez lui, à Wavre. Bonjour Charles, je t’appelle pour t’informer que PS et CDH ont décidé d’entamer des négociations pour la constitution de majorités à la Région wallonne et à la Communauté. Et à Bruxelles avec le FDF. Charles Michel ne s’y attendait pas. L’uppercut est si violent qu’il doit sortir sur la terrasse. Son regard balaie le bois au fonds de son jardin. Il encaisse. Il n’y a rien à dire. Il prend acte et raccroche. Sonné.
