Cela ne fait aucun doute pour Charlotte Ledent : “La peur est liée au choix, donc au renoncement. Or, l’un des maux actuels de notre société est qu’on fait croire aux gens qu’ils peuvent tout avoir. Ce qui est un leurre. Ce dont on a peur dès lors, c’est d’être brimé dans notre liberté. Mais être libre, c’est pouvoir faire des choix éclairés. Or, quand on n’arrive plus à choisir, on ne choisit rien.”
Le mythe de l’amour sur catalogue
Il existerait ainsi un autre leurre, l’illusion qu’on peut se développer individuellement. “Or, pour s’épanouir, on a besoin d’une interdépendance saine, comme d’oxygène pour respirer. Chaque organisme a besoin de son environnement pour survivre. Aujourd’hui, on fait croire aux gens qu’ils peuvent se développer rien que par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Et ça, c’est une mauvaise interprétation”
, estime la psychothérapeute et sexologue.“Evoluer personnellement, ce n’est pas cesser de prendre les autres en compte. Quand on se coupe de l’interdépendance, on se condamne soi-même. Aujourd’hui, on cherche l’amour sur catalogue. On sélectionne des critères. Le choix est mental, donc extrêmement protégeant.”
Et d’avertir : “Mais les sentiments, ça ne marche pas comme ça. La rencontre n’est pas rationnelle. Elle est liée au vivant : l’odeur, le mouvement, le contact. Cocher des critères et sélectionner des photos, ça biaise le choix.”
Cette difficulté à se rencontrer dans la durée est entretenue par la culture de “la frustration impossible” : “je veux tout, tout de suite, sans renoncer à quoi que ce soit”. Or, selon Charlotte Ledent, les jeunes sont malgré tout frustrés : “J’observe que pour les trentenaires, actuellement, la situation est extrêmement complexe. En particulier pour ceux qui passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux : dès que cela cesse de fonctionner comme ils l’attendent, ils zappent.”
« Pour les trentenaires, actuellement, la situation est extrêmement complexe. En particulier pour ceux qui passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux : dès que cela cesse de fonctionner comme ils l’attendent, ils zappent ». Charlotte Ledent
Psychothérapeute et sexologue
Qu’est ce qui pourrait sauver l’amour ?
Et chez les ados ? La psychothérapeute souligne que, dans leur cas, les réseaux sociaux sont particulièrement brutaux : on est un objet, qui met l’autre dans la position d’objet. Ce qui s’avère l’exact contraire de l’amour. “L’amour, ce sont deux sujets dans leur altérité qui arrivent à se rencontrer. Ce qui, sur les réseaux sociaux, reste une illusion.”
Dans le film “The History of Love” de Radu Mihaileanu, deux belles histoires d’amour sont contrariées. L’une par le fascisme, l’autre par les réseaux sociaux. Toutes proportions gardées, on saisit le parallèle. Le réalisateur martèle par le biais d’images poétiques que “les jeunes doivent se révolter devant le galvaudage de l’amour.” “Ce grand amour, si tout le monde en rêve, quasi chacun s’en défend
”, juge-t-il. “Or, la réponse d’aujourd’hui ne sera pas la bonne solution de demain. Le cheminement intérieur a tendance à se réduire à peau de chagrin. Il faut accepter d’autres vérités que la nôtre. Dialoguer avec la réalité des autres. C’est de là que naît l’amour. De la rigidité, ne naît que la peur.”
Il existerait ainsi un autre leurre, l’illusion qu’on peut se développer individuellement.
Bal des débutants: Les jeunes gens rêvent au grand amour, expérimentant les jeux de rôle que propose le bal des débutants. Ce sont les mêmes qui vivent des amours ultraconnectées.