Comment ne pas vous louer Seuil et CJA ?

image bosco

Service d’accrochage scolaire (Seuil) | Etterbeek

Association : Africapsud

Journaliste : Jacques Besnard -Reportage

Bénin-Comé





Dix jeunes Belges qui ont arrêté l’école sont partis deux semaines au Bénin. Un séjour éprouvant, mais riche

image bosco

Malgré la moiteur, l’heure matinale et les motos qui pétaradent, Jade et Laura écoutent attentivement les conseils de leur “boss” du jour. “On appelle ça la chaîne motrice”, montre Damien, mécanicien doué de Comé (sud-ouest du Bénin), avant de les inviter gentiment à “venir travailler”. Pendant deux heures, via cette insertion métier, les filles vont mettre les mains dans le cambouis, déboucher un carburateur, dévisser des boulons et mettre de l’huile dans le moteur. “Mon papa est motard, je l’aide beaucoup”, raconte Laura, qui souhaite devenir vétérinaire. “Je n’avais jamais fait de mécanique. C’est bien de voir comment ça fonctionne à l’intérieur d’un véhicule”, témoigne son amie Jade, fan de sports automobiles.

Au même moment, à quelques ruelles de là, plusieurs garçons du groupe ont choisi de s’essayer à la coiffure. C’est ce qui s’appelle démonter des clichés. “C’est étonnant mais c’est la particularité de nos jeunes. C’est une force, ils s’en fichent des codes attendus par la société”, s’enthousiasme Lola Goffin, éducatrice à Seuil depuis trois ans. C’est elle qui a eu l’idée de participer à “Move”, avec sa directrice Catherine Otte, pour que les jeunes de ce service d’accrochage scolaire d’Etterbeek puissent partir deux semaines en Afrique en mars dernier.

image bosco

Tendre la main aux jeunes

Depuis 2007, Seuil accueille des ados principalement de Bruxelles, entre 11 et 18 ans qui ne vont plus à l’école, pour diverses raisons. “On compense l’obligation scolaire mais on ne donne pas de cours. On n’essaie pas de remplacer l’école”, insiste Lola Romero alias “Lolie”, elle aussi éducatrice, avant que son collègue Pierce n’embraye. “On est souvent la dernière étape pour les jeunes qui sont déscolarisés. On reçoit beaucoup d’appels, on a des listes d’attente longues comme le bras.”

Du lundi au vendredi, les jeunes sont accueillis en groupe et réfléchissent aux valeurs citoyennes, réalisent des enquêtes sur différents thèmes, pratiquent le sport ou participent à des ateliers artistiques. Individuellement, chaque jeune, avec son éducateur de référence, bûche sur ses projets personnels pour préparer son futur. “On demande aux jeunes d’être un moteur de ce qu’ils ont envie de faire”, dit Lolie. La même philosophie que Carrefour jeunesse Afrique (CJA) à Comé.

image bosco

Les deux associations ont de nombreux points communs. Le CJA a pour objectif, notamment, d’aider les jeunes Béninois déscolarisés ou en situation de pauvreté à se former. Le centre organise bien d’autres activités, dont l’une est l’échange interculturel avec des jeunes Belges : Africapsud (La Chaloupe). Le but affiché : déconstruire les stéréotypes et les préjugés entre le Sud et le Nord. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y en avait du côté des jeunes Belges. “Je ne m’attendais pas à voir des scooters ou des grosses voitures, ça m’a surpris. Je pensais qu’on mangeait, ici, énormément de poulet, c’était un cliché”, admet Rayan. “Je pensais que chacun pensait à soi”, se souvient Kylian qui avoue s’être bien trompé.

Vaudou, débats et “Skyjo”

Lors des échanges avec leurs correspondants, ils ont eu le temps de s’en apercevoir. À Comé, pendant deux semaines, les jeunes de Seuil ont pu débattre sur des sujets de société, s’initier à la langue locale et à la poterie, cuisiner avec l’excellent “chef” Lucien, voir Éric s’imposer au “Skyjo”, Selim et Marouane faire des freestyles, apprendre à négocier au marché, danser avec Nino, vivre une cérémonie vaudou, passer une journée dans un foyer béninois, s’immerger dans l’histoire de l’esclavage à Ouidah, buller, faire du kayak et devenir rouge comme des pivoines à Grand Popo, déambuler dans le village lacustre de Ganvié inscrit à l’Unesco. Et on en passe.

Une expérience parfois éreintante, mais évidemment inoubliable et riche d’enseignements humainement parlant. Pêle-mêle : “Les jeunes, ici, sont très agréables, respectueux. En Belgique, si tu dis bonjour, parfois tu ne reçois rien en échange” (Rayan) ; “Ils sont plus heureux que nous, beaucoup à l’écoute, ils ne sont pas dans le jugement contrairement à nous. Ils peuvent nous apprendre à être moins égoïstes, ils partagent beaucoup ici. J’ai appris que l’argent ne fait pas tout.” (Céliana) ; “Je pense que je vais me dire maintenant : ce n’est pas le matériel qui compte. C’est la famille et les amis, être heureux avec les gens que tu aimes, c’est ce qu’ils m’ont appris de plus fort.” (Olivia).

image bosco

“Les Béninois sont beaucoup à l’écoute et ne sont pas dans le jugement, contrairement à nous.”
Céliana, Une jeune de Seuil

Les jeunes de Comé ont, pour certains, eux aussi l’opportunité de voyager en Belgique. Une chance dont avait bénéficié Arielle Dossou qui était venue chez nous grâce à ce programme, il y a neuf ans. Cette femme charismatique est, aujourd’hui, directrice du CJA et n’est pas décidée à bouger. “J’avais une idée de l’Europe, accessible, avec beaucoup d’argent, mais la réalité était différente. C’était très formel, cadré. Le climat, les gens, l’environnement, j’ai eu un choc culturel. Je retourne en Belgique ou en France pour le travail. Ce que j’aime au Bénin, c’est le côté humain des gens. Au bout de deux-trois semaines, en général, j’ai envie de rentrer.”

Des Béninois en Belgique

Même si ce n’est pas l’objectif principal, ce voyage peut aussi faire en sorte que les jeunes du coin ne prennent pas des risques inconsidérés en traversant la Méditerranée et en débarquant sans-papiers. “Ailleurs n’est pas forcément mieux. On ne s’attend pas à voir les gens pauvres en Europe. Une fois là-bas, tu es étonné de voir des gens qui mendient. Parfois, on se dit que le blanc n’a pas le temps, tout le monde est pressé, les gens ne sont pas forcément gentils. Ici, on rencontre des gens qui sont super sympas. etc. Les jeunes reviennent grandis dans leur perception de l’Europe”, assure Israël Degnon, responsable de l’échange interculturel au CJA.

Six jeunes Béninois arrivent en août. On imagine qu’Adam, Rayan, Selim, Marouane, Kylian, Jade, Olivia, Éric, Laura, Céliana et leurs trois éducateurs qui forcent le respect, ont très envie de leur rendre la pareille. L’occasion d’entonner “Comment ne pas te louer” avec le même entrain à Bruxelles qu’à Comé. Bonne arrivée !