Quand la Senne coulait à ciel ouvert dans Bruxelles :

rayonnement, inondations, voûtement et… seconde jeunesse


Par Marine Meunier

Qui imagine aujourd'hui un cours d’eau se faufiler dans les petites rues du centre-ville de Bruxelles ? C'était pourtant le cas, au 10ème siècle, alors que la capitale s'appelait encore Bruocsella. Et ce, jusqu'en 1871, année de son voûtement. Une réapparition partielle de la Senne est-elle concevable ?

Comme Paris, Bruxelles possède sa propre Seine, ou plutôt sa Senne. Le cours d’eau commence sa traversée de 103 kilomètres à Soignies, en Wallonie, puis se déverse dans la Dyle, au nord de Malines, en Flandre. Dans la Région de Bruxelles-Capitale, la rivière parcourt au total quatorze kilomètres avec une grande partie sous terre.

Chapitre 1 : Les origines de Bruxelles


Plan Braun Hogenberg, édité par Braun, dessiné par Hogenberg.( Crédit Collection Roels Jacobs)

Pour cerner l’histoire complexe de ce cours d’eau bruxellois dissimulé, un saut dans le passé s'impose.

Toute la capitale a été façonnée autour de ce petit cours d’eau. La légende raconte que la ville s’est établie sur l’île artificielle de Saint Géry (la place Saint Géry actuelle) en 979. À cette époque, le havre est entouré d’eau : un segment de la rivière en provenance d’Anderlecht vient cerner l’est de la place et le bras principal longe la place Fontainas.

Entre boucles et méandres, le cours d’eau regorge de vie : de poissons et de plantes, dont l’iris jaune, aujourd’hui emblème de la ville. D’ailleurs, si la capitale belge se nomme aujourd’hui Bruxelles c’est grâce à la Senne. Le nom original de la ville belge étant Bruocsella » : « bruoc » pouvant être traduit par marais et « sella » signifiant habitation.

Au 10ème siècle, les rives de la Senne se révèlent être souvent marécageuses et, en hiver, on déplore de nombreuses inondations. Elle joue cependant un rôle primordial dans le rayonnement de la ville. Ses bras artificialisés facilitent le développement urbanistique, économique et social grâce à la pêche, aux nombreux moulins à eau, au transport maritime de produits.

C'est à cette époque, au 10ème siècle, que le dernier descendant de Charlemagne, Charles de France, aussi appelé duc de Basse Lotharingie, aurait construit, selon la légende, son « Castrum », un camp fortifié, sur l’île Saint Géry. Selon le mythe,celui qui incarne l’Empereur germanique dans les régions situées entre l’Escaut et le Rhin aurait possédé une résidence entre deux bras de la Senne, voire même un château.

Chapitre 2 : L’apport énergétique


Au 11ème siècle, la Senne est utilisée comme source énergétique grâce aux treize moulins à eau qui parsèment la région. Les moulins comptent parmi les machines les plus fondamentales de l’histoire. Au Moyen Age, ils servent, entre autres, à moudre le grain pour en faire de la farine et broyer l’orge. Ces fonctions évoluent au 15ème siècle : de la fabrication du papier au foulage du drap. L'un des premiers à disparaître, en 1772, est le moulin Serrewerre, qui datait du 12ème siècle.

Outre son charme de petit cours d’eau s’écoulant dans la ville, la Senne se trouve être la seule voie navigable jusqu’au 16ème siècle. Mais les marins ne la parcourent exclusivement que par des chemins de halages. Pour cause : ses nombreuses courbes et zigzags. Les différentes inondations et sécheresses ne facilitent toutefois pas le passage.

Moulin du Borgval (Crédit Archives de la Ville de Bruxelles)

Depuis le pont de la rue de l'Evêque (Crédit Archives de la Ville de Bruxelles)
Moulin du Bon Secours (Crédit Archives de la Ville de Bruxelles)

Chapitre 3 : L’arrivée du canal de Willebroeck


La Senne dans le centre avec la petite et la grande ile (Crédit Collection Roels Jacobs)


Au 15ème siècle, la Senne perd peu à peu de son rôle transit. Entre 1551 et 1561, une deuxième voie navigable, longue de 28 kilomètres, est creusée dans la même vallée que la Senne : Le canal de Willebroeck. « C’est une des premières infrastructures artificielles dans le nord-ouest de l’Europe », affirme Roels Jacobs. L’eau de la rivière est utilisée pour alimenter ce canal dans le but d'améliorer le transport de marchandises. Le nouveau canal allège par exemple le voyage jusqu'à Anvers à seulement trois jours, alors qu'il faut parfois plusieurs semaines via la Senne à cause des basses eaux.

Par ailleurs, il permet l’accès à la mer par le Rupel et l’Escaut. Résultat : la Senne en subit les conséquences en perdant sa fonction commerciale. Les quais de la rivière se vident, la population les fréquente moins. Ils seront dès lors transformés en nouveau marché au Poisson, en 1604.  

Willebroeck (Crédit Archives de la Ville de Bruxelles)

Chapitre 4 : Le voûtement de la Senne


En 1830, Bruxelles devient la capitale du Royaume de Belgique. Celle-ci s’urbanise, mais les inondations restent nombreuses. La Senne inquiète. Outre ces drames naturels, son eau commence à se détériorer. Peu à peu, le cours d’eau principal de la ville se transforme en immense égout. Toute la pollution y réside, des épidémies se répandent, faisant un grand nombre de victimes. Une décision est donc prise : la Senne sera voûtée.

Plus de quarante ans plus tard, en 1871, l’enfouissement du cours d’eau est inauguré, après quatre années de travaux, par le bourgmestre Jules Anspach, entre la gare du Midi et celle du Nord. Détruites, les maisons des quartiers populaires aux alentours se trouvent remplacées par de grandes artères du style parisien. Naissent alors les boulevards Lemonnier, Anspach et Jacquemin.


Plan du projet de grands boulevards

A en croire Roels Jacobs, auteur et consultant en histoire auprès de VisitBrussels, les causes de l'enfouissement se trouvent davantage dans la volonté de rénover le centre : « On prétend que le voûtement a été initié pour protéger les quartiers des inondations mais c’est plutôt pour une question sociale : on voulait rendre le quartier aux bourgeois. »

Chapitre 5 : La seconde jeunesse


: La Senne, à hauteur de la station d'épuration nord.(Crédit photo : Christophe Bortels)

Considérée dans le passé comme un égout, aujourd’hui la Senne redevient une vraie rivière. Grâce, entre autres, aux deux stations d’épuration installées en 2004 et 2006 dans le nord et le sud de Bruxelles: à Haren et Anderlecht. Ces stations ont permis l’amélioration de la qualité de l’eau. Depuis 2013, Bruxelles Environnement évacue toutes les boues polluées de la rivière ainsi que les déchets. Mais cela ne serait pas encore suffisant, la pollution du passé est toujours existante. Des efforts supplémentaires seraient donc à fournir pour permettre à la vie dans la Senne de se maintenir et continuer de se développer. « On est très positif sur l’amélioration de la qualité de la rivière mais on n’atteint pas encore les objectifs européens en terme de bon état écologique des cours d’eau » précise Gaëtan Cuartero Diaz du service réseau hydrographique à Bruxelles-Environnement.

Depuis 2016, la nature a repris ses droits : une quinzaine d’espèces de poissons ont été découvertes dans la rivière, là où elle coule encore à ciel ouvert.

Didier Bauweraerts

En octobre dernier, un parc de détente a été inauguré à la rue Masui, dans l’ancien tracé de la Senne. Entre Bruxelles-ville et Scharbeek, les citoyens peuvent profiter d’un coin d’herbe au cœur du centre urbain de Bruxelles. Ce parc faisait partie des nombreux projets de Bruxelles-Environnement pour remettre en lumière la Senne. Parmi ceux-ci: planter des arbres et investir à long terme dans la renaturation des berges et du lit mineur de la Senne. Gaëtan Cuartero Diaz évoque l’idée de construire davantage d’espaces verts avec de galets ou du sable, juste au pied des berges de la rivière. Avec pour intention de favoriser le développement de la végétation et des poissons. Depuis quelques années, Bruxelles Environnement adopte une gestion différenciée des berges, soit un entretien spécifique pour chacune des plantes autour des berges et un écopaturage avec des moutons.

Mais peut-on imaginer un retour de la Senne dans le centre ville de Bruxelles? L’espoir de voir le cours d’eau couler à nouveau dans les boulevards actuels semble surréaliste, notamment à cause de la construction de nombreuses infrastructures souterraines. Ce serait aussi un projet dément, d’après l’historien Roels Jacobs.

Cela dit, les Bruxellois souhaitent retrouver leur cours d’eau d’antan. Une étude réalisée par l’Institut flamand de recherche technologique auprès de 500 Bruxellois montre que 85% d’entre eux souhaitent que les pouvoirs publics investissent dans l’assainissement et la restauration de la Senne.

Une réapparition de la rivière dans son tracé actuel serait en revanche concevable. Gaëtan Cuartero Diaz imagine très bien la Senne revenir dans la région bruxelloise, « il y a des endroits en dehors du centre qui pourraient à nouveau accueillir le cours d’eau. Cela participera au renouvellement urbain de la capitale ainsi qu’à l'amélioration du cadre de vie des Bruxellois. Mais revoir la Senne devant la Bourse comme avant, c’est impossible ».

La Bourse de Bruxelles.Crédit photo : Belga

Dossier réalisé par Marine Meunier


Bibliographie :


- Deligne, C. Jacobs R., (2006) Sur les traces de la Senne … Itinéraire à Bruxelles, Zennesenne asbl, Bruxelles

- Site Coordination Senne : www.coordinationsenne.be

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