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Depuis l’apparition du foot business, on reproche bien souvent aux footballeurs d’user de la langue de bois lorsqu'ils s'expriment dans les médias. Dans un milieu de plus en plus lisse et cloisonné et où la communication est reine, les joueurs font bien souvent profil bas par peur de salir leur image, celle de leur club ou de leurs sponsors. Pas question de sortir du classique: «on a pris les trois points, on est content». Lassant, mais pas bien surprenant pour un sport gangrené par l’argent.

Dans l'histoire, pourtant, plusieurs d'entre eux ont affiché ouvertement leurs couleurs politiques, défendu leurs convictions, se sont érigés contre les plus grands dictateurs, parfois au péril de leur vie.

Comment ne pas s’incliner dès lors devant l’Autrichien Sindelar retrouvé intoxiqué après avoir marqué un but à l’Allemagne nazie devant Hitler après l’Anschluss ? Comment ne pas admirer le cran de Carlos Caszely ce joueur Chilien qui refusa de serrer la main de Pinochet et vit sa mère torturée ? Quel footballeur, aujourd’hui, boycotterait le Mondial dans son pays par idéologie comme le fit en son temps l’Argentin Jorge Carrascosa sous Videla ?

Fowler et son soutien aux dockers de Liverpool, Johan Cruyff bête noire de Franco, Javi Poves l’indigné qui a préféré quitter le « monde pourri » du football à l’aube d’une carrière prometteuse, Rino Della Negra fusillé par les Nazis comme ses camarades résistants du réseau Manouchian, Socrates à l'origine de la Démocratie Corinthianne en plein dictature brésilienne, Pasic et son école de football à Sarajevo en plein coeur du conflit et bien d’autres…

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"La société est moins politisée, le football n'échappe pas à la règle"

Gilles Rof a réalisé le documentaire «Les rebelles du foot» avec son collègue Gilles Perez. Ce film, vendu dans de nombreux pays, a reçu le le prix du Jury au festival Peace and Sport. Entretien.

Quelle a été votre motivation pour faire ce documentaire ?

On est tous les deux des amoureux de ce sport. On nous reproche souvent d’être des nostalgiques par notre approche qui est très sociétale. Ce que l’on pense, c’est que le football peut apporter beaucoup de choses à un peuple, une ville, un quartier. Ce que l'on voit aujourd’hui nous irrite un peu… On avait plus envie de parler des valeurs défendues dans ces histoires-là.

Quel joueur symbolise le plus la rébellion, selon vous, dans le foot ?

Pour moi, c’est Carlos Caszely. Un des premiers opposants à Pinochet. Son histoire est fascinante. On l’a rencontré au Chili. A pratiquement 70 ans, c’est quelqu’un qui, encore aujourd’hui, reste proche du peuple et continue de se battre contre les injustices. Je l’ai vu faire de belles actions alors qu’il n’y avait personne autour de lui. A Bogota, dans un bidonville, il conseillait aux jeunes de travailler à l’école et de ne pas miser que sur le football. Il a des prises de position très humanistes. C'est un homme d’une bonté d’âme et d’un courage exceptionnel qui n’a jamais transgressé ses valeurs.





Quelle est l’histoire la plus folle ?

Pour moi c’est l’histoire du FLN. Dix joueurs professionnels, riches, reconnus, tous à l’orée d’une très grande carrière, jouant dans des grands clubs, qui quittent tout pour partir avec leur famille en Tunisie pour représenter un pays qui n’existait pas encore… On touche la folie là. C’est un peu comme si Zidane et Nasri disparaissaient aujourd’hui… Certains de ces joueurs le regretteront d’ailleurs par le résultat final bien éloigné de ce qu’ils imaginaient à l’époque. Rachid Mekhloufi a pu reprendre sa carrière et remporter encore des titres contrairement à d'autres. Certains ont même perdu leur épouse…

Vous avez choisi Cantona comme voix-off. C'était une évidence ?

On avait besoin d’une personne qui pouvait être en quelque sorte un passeur et on a tous les deux pensé à Cantona. Il symbolise la rébellion dans le football, selon nous. Il a des valeurs proches de celles défendues par nos rebelles. D'ailleurs, il a très vite accepté. Il a permis de donner une notoriété au documentaire mais il a toujours été clair. C’était nos histoires.

Le « foot business » n’a-t-il pas tué cette conscience politique des joueurs de football ?

La société en général est moins politisée et le foot n’échappe pas à la règle. Le lien entre les footballeurs et la politique s’est distendu. On leur demande de ne pas trop parler avec l’argent qui est en jeu. On essaye, aussi, de faire en sorte qu’il ne parle plus. Il n’y a plus beaucoup de "grandes gueules". Javi Poves, l'indigné est un contre-exemple mais il n’était qu’au début de sa carrière. Joey Barton met souvent les pieds dans le plat, il crée la polémique mais est-ce qu’il a une conscience politique ? J’en doute…

Certains grands joueurs pourraient-ils faire plus ?

Je suis surpris par le peu d’investissement des joueurs en ce qui concerne les questions liées au racisme. Mamadou Sakho a pris la parole après son doublé face à l’Ukraine. C’était une chose très forte. Il a parlé d’immigration, de la France, du racisme. Ces joueurs représentent quand même une classe sociale. S’ils s’investissaient un peu plus sur ce plan-là, et pas seulement dans le cadre d’une campagne de la FIFA "Say no to racism", la société y gagnerait.





Pour aller plus loin :

- "Football, théâtre de vie" - Jean-Damien Lesay aux Editons Calmann-Lévy (2007).
- "Les rebelles du foot" - Un documentaire de Gilles Perez et Gilles Rof - 13 Productions, Canto Bros et Arte France (2012).
- "Dictionnaire rock, historique et politique du football" - Hubert Artus aux Editions Don Quichotte (2011).
- "Les dockers de Liverpool" - un documentaire de Ken Loach (1997).
- "Libre arbitre" - Dominique Paganelli - Actes Sud (2006).
- "Vel d'hiv - 16 juillet 1942" - par Alain Vincenot - Editions l'Archipel (2012).
- "Petites et grandes histoires de la Coupe du monde" - Par Vincent DULUC - Robert Laffont (2014).
- "Les 100 plus grands sportifs de tous les temps: De Jesse Owens à Lionel Messi" - René Taelman - La Boîte à Pandore (2015).
- "Tor!: The Story of German Football" - Ulrich Hesse-Lichtenberger - WSC Books (2003).

L’ÉQUIPE

Jacques Besnard

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