Depuis l’apparition du foot business, on reproche bien souvent aux footballeurs d’user de la langue de bois lorsqu'ils s'expriment dans les médias. Dans un milieu de plus en plus lisse et cloisonné et où la communication est reine, les joueurs font bien souvent profil bas par peur de salir leur image, celle de leur club ou de leurs sponsors. Pas question de sortir du classique: «on a pris les trois points, on est content». Lassant, mais pas bien surprenant pour un sport gangrené par l’argent.
Dans l'histoire, pourtant, plusieurs d'entre eux ont affiché ouvertement leurs couleurs politiques, défendu leurs convictions, se sont érigés contre les plus grands dictateurs, parfois au péril de leur vie.
Comment ne pas s’incliner dès lors devant l’Autrichien Sindelar retrouvé intoxiqué après avoir marqué un but à l’Allemagne nazie devant Hitler après l’Anschluss ? Comment ne pas admirer le cran de Carlos Caszely ce joueur Chilien qui refusa de serrer la main de Pinochet et vit sa mère torturée ? Quel footballeur, aujourd’hui, boycotterait le Mondial dans son pays par idéologie comme le fit en son temps l’Argentin Jorge Carrascosa sous Videla ?
Fowler et son soutien aux dockers de Liverpool, Johan Cruyff bête noire de Franco, Javi Poves l’indigné qui a préféré quitter le « monde pourri » du football à l’aube d’une carrière prometteuse, Rino Della Negra fusillé par les Nazis comme ses camarades résistants du réseau Manouchian, Socrates à l'origine de la Démocratie Corinthianne en plein dictature brésilienne, Pasic et son école de football à Sarajevo en plein coeur du conflit et bien d’autres…
Elu sportif autrichien du XXe siècle, l'attaquant Matthias Sindelar est considéré, dans les années 30, comme l'un des footballeurs les plus talentueux du globe. Emmenée par son capitaine, l'équipe nationale autrichienne, surnommée à l'époque la Wunderteam (équipe merveilleuse), séduit le monde du football parvenant même à se hisser jusqu'en demi-finale de la Coupe du monde 1934.
Quatre ans plus tard, la situation géopolitique change et l’Allemagne nazie annexe l'Autriche, l'Anschluss est déclarée. "L'homme de papier" - il ne pesait que 70 kilos pour 1 mètre 82 - est alors contraint d'évoluer, comme les autres sportifs autrichiens, sous les couleurs du Reich.
Pour célébrer l'arrivée des Autrichiens dans la nouvelle équipe, les autorités allemandes décident alors le 3 avril 1938, d'organiser à Vienne un match entre l'Allemagne et l'Ostmark (ex-Autriche). Cette rencontre est restée célèbre sous le nom d'Anschlussspiel. Un match amical qui doit normalement se solder par un résultat nul et vierge. Mais les Autrichiens n'en ont cure…
Sindelar sur un lob puis son coéquipier Sesta mettent l'Allemagne à terre sous le regard médusé des autorités nazies. Marié à une femme d'origine juive, Sindelar refusera par la suite de jouer pour l'Allemagne. En janvier 1939, il est retrouvé mort dans son appartement de Vienne intoxiqué au monoxyde de carbone. Quelques jours plus tard, quinze mille personnes assistent à ses funérailles.
Ouvrier dans une usine, jeune footballeur de 21 ans au Red Star près de Paris, Rino Della Negra mène en apparence une vie plutôt normale durant la Seconde Guerre mondiale… En façade seulement.
Rino participe, en effet, entre 1942 et 1943 aux opérations du réseau Manouchian, un groupe de résistants communistes composé pour la majorité d’étrangers qui commettra des attentats contre la France de Vichy et les occupants nazis.
Après une filature des autorités, Rino et ses camarades seront finalement arrêtés et jugés. Au cours de leur procès, tous les membres assumeront leur responsabilité. Ils seront fusillés le 21 février 1944 au Mont Valérien après avoir refusé d’avoir les yeux bandés.
Les membres du groupe Manouchian, resteront célèbres pour avoir été les tristes héros de l'« Affiche rouge », du nom de l’affiche placardée en nombre par les Nazis dans les rues de Paris pour annoncer leur condamnation à mort…
Louis Aragon écrira un poème dédié à tous ces résistants, hommage également chanté par Leo Ferré. Plus de 70 ans plus tard, le Red Star et les supporters du club n’ont jamais oublié Rino puisqu’une tribune du stade Bauer porte son nom. Chaque année, les supporters déploient des tifos et chantent encore la mémoire de leurs héros…
Né à Sétif au cœur des hauts-plateaux algériens, Rachid Mekhloufi est une vedette en France dans les années 50. A seulement 22 ans, tout lui réussit. Milieu de terrain des Verts de Saint-Etienne, Mekhloufi fait dans le même temps les beaux jours de l'Equipe de France alors que se profile la prochaine Coupe du monde. La vie rêvée ? Pas la panacée pour Mekhloufi qui ne va pas hésiter, en pleine guerre d'Algérie, à abandonner le succès, la notoriété et son petit confort pour partir se battre pour son pays d'origine.
Un soir d'avril 1958, juste avant un match, Mekhloufi reçoit la visite de deux membres du Front de Libération Nationale (FLN), un mouvement politique revendiquant l'indépendance de l'Algérie. Ces derniers lui proposent de rejoindre la Tunisie pour y former l'équipe du FLN.
Dès le lendemain, le jeune joueur saute dans un train, franchit illégalement la frontière suisse et passe au pays du Jasmin avec huit camarades d’origine algérienne. Au total, une trentaine de joueurs suivront ses traces amputant ainsi les meilleurs équipes du championnat français de plusieurs de leurs membres.
Sur le terrain, l'équipe alignera 58 matchs dont 44 succès et 10 nuls. Mais plus que les résultats sportifs, c'est l'image laissée dans l'hexagone qui fera de Mekhloufi et des joueurs du FLN des héros. A leur arrivée à Tunis, Ferhat Abbas, le président du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne leur dit d'ailleurs : «vous venez de faire gagner dix ans à la cause algérienne ».
Des hommes torturés, emprisonnés, tués ou disparus, la dictature qui sévit au Chili depuis 1973 et le coup d'Etat du général Augusto Pinochet terrorise le pays. Côté football, en revanche, tout réussit à l'équipe nationale brillamment qualifiée pour la Coupe du monde 1974. Cette année-là, peu avant de se rendre en Allemagne, Pinochet réunit les joueurs de la sélection pour leur souhaiter bonne chance.
Tous les membres de l'équipe le saluent, sauf un : Carlos Caszely. Au moment où le général s'approche de lui, ce dernier reste les bras croisés derrière le dos refusant de lui tendre la main. Un affront au dictateur qui sera sévèrement puni puisque la mère d’El Chino sera torturée par la junte.
En 1988, lors du référendum chilien pour décider ou non de la prorogation du général Pinochet à la tête du pays, Carlos Caszely fera tout pour influencer les votants en faveur du «No» en apparaissant dans un clip en compagnie de sa maman.
Un témoignage de souffrance et d’horreur qui aurait influencé les plus indécis et sonna le glas de Pinochet à la tête du pays.
Idole de tout un peuple pour avoir choisi le FC Barcelone en lieu et place du Real Madrid soutenu par Franco, Cruyff conquiert très vite le public catalan.
Par ses prouesses footballistiques, tout d'abord, en remettant le club blaugrana sur le devant de la scène. Pour preuve, son premier Clasico sept mois après son arrivée, durant lequel il humilie le Real à Madrid, avec un doublé et une passe décisive (0-5).
En dehors du terrain, le "Hollandais volant" va également faire plaisir aux supporters de son club en soutenant la cause catalane. La même année, il ira jusqu'à choisir un prénom catalan, pourtant interdit par le régime, pour son fils (Jordi).
Le Néerlandais continuera d'être proche du club après sa carrière puisqu'il entraînera et mènera le FC Barcelone à la victoire en Ligue des champions en 1992. Entre 2009 et 2013, Cruyf sera également coach de la sélection catalane.
Capitaine de l'équipe d'Argentine à l'aube de la Coupe du monde 1978 qui se déroulait dans son pays, Jorge Carrascosa aura pu avoir toutes les raisons du monde de se réjouir de participer au tournoi mondial, rêve de tous les footeux. Le contexte politique, néanmoins, l'en dissuade.
Depuis deux ans et le coup d'Etat du général Jorge Rafael Videla, l'Argentine est sous le joug d'une dictature militaire. Par refus, justement, d'être "un instrument politique au service de la dictature militaire" selon ses mots, "el lobo" (le loup en espagnol) décide de mettre un terme à sa carrière internationale.
Ironie du sort, c’est justement l’Argentine qui remporte cette Coupe du monde face aux Pays-Bas à Buenos Aires (3-1). Le général Videla remettra finalement le trophée à Daniel Passarella, son successeur en tant que capitaine de l'équipe, sous les acclamations du stade et les yeux du monde entier. Jorge Carrascosa, lui, restera dans l’ombre…
En 1979, Lutz Eigendorf joue dans l'équipe du Dynamo Berlin, club de la Stasi, la police politique est-allemande. Pas des enfants de choeur...
Lors d'un match amical de sa formation de l'autre côté du mur contre Kaiserslautern, le joueur profite d’une pause du bus de son équipe pour s'engouffrer dans un taxi et filer vers l'Ouest. Lutz Eigendorf endosse un an plus tard le maillot de Kaiserslautern et va même jusqu’à Berlin pour donner des interviews à la télévision et critiquer le régime communiste.
Le destin d’Eigendorf bascule, néanmoins, un soir de mars 1983, lorsque l’Allemand perd le contrôle de son véhicule qui finit dans un platane. Le footballeur est tué sur le coup. A la vue du fort taux d’alcool retrouvé dans son sang, la police conclut rapidement à un accident. Bizarre pour un joueur qui n’était apparemment pas un grand buveur. «Beaucoup de témoins ont dit qu’ils l’avaient vu buvant un ou au pire deux verres et qu’il était complètement sobre quand il quitta le bar juste avant l’accident», explique l’historien Andreas Holy à un média allemand.
20 ans plus tard, un documentaire intitulé «Mort au traître», réalisé par le journaliste Heribert Schwan permet d’apporter de nouvelles preuves qui ne laissent plus beaucoup de place au doute.
Selon lui, à l'époque, 50 agents de la Stasi étaient sur les traces du joueur. En parcourant le dossier d'Eigendorf, le journaliste trouve également le mot "Verblitzen" accolé à son dossier.
Une expression qui faisait référence à une technique utilisée par la Stasi pour aveugler un pilote dans l’obscurité en braquant dans sa direction une lumière très forte afin de lui faire perdre le contrôle de son véhicule.
Docteur en médecine et joueur magique de la Seleção, Socrates est aussi célèbre pour avoir tenu tête à la junte militaire alors en place au Brésil. En 1981, le milieu de terrain brésilien joue pour les Corinthians de São Paulo et invente au sein du club pauliste un système d'autogestion inédit.
En clair, chaque décision prise (nomination d'entraîneur, système de jeu...) est soumise à l'approbation des joueurs. Pour marquer les esprits et influencer le peuple, ces derniers inscrivent sur leur maillot le mot "démocratie".
En 1983, les joueurs décident même d'entrer sur le terrain en arborant une banderole : "gagner ou perdre mais toujours en démocratie".
Gilberto Gil composera une chanson Corintiá en l'honneur de ce mouvement.
Le 4 décembre 2011, Socrates décède à l'âge de 57 ans le jour où Corinthians remporte le championnat brésilien. Tout un symbole. Joueurs et supporters lui rendront un vibrant hommage, à l'unisson. Le poing levé, évidemment.
Refus du foot business, valeurs antiracistes et antifascistes. En Allemagne, le FC Sankt Pauli, club du quartier alternatif d’Hambourg est un club à part. Volker Ippig, son gardien dans les années 80, est peut-être celui qui a le mieux incarné cet esprit.
Grand lecteur de l'anthropologue américain, Carlos Castaneda, le portier allemand vit dans un célèbre squat du quartier et salue à chaque entrée en jeu ses supporters le poing levé.
A plusieurs reprises, Ippig décida de stopper temporairement sa carrière. Il raccroche par exemple les crampons pour aller travailler auprès d'enfants handicapés.
A seulement 18 ans, il n'hésite pas, non plus, à traverser l'Atlantique pour rejoindre un camp de travail sandiniste au Nicaragua.
Jet de maillot après un remplacement, insulte au sélectionneur de l'équipe de France (il avait traité Henri Michel de sac à m...), retraite sportive prématurée, agression d'un supporter en tribunes... Eric Cantona a été durant toute sa carrière l'archétype du joueur rebelle. Peintre, acteur, réalisateur, Cantona continue, aujourd'hui, de se révolter. Son dernier coup d'éclat : un appel en 2010 à retirer l'argent des banques.
En juillet dernier, Canto a d'ailleurs souhaité rendre hommage à cinq joueurs au destin exceptionnel en prêtant sa voix pour le documentaire "Les rebelles du foot", réalisé par Gilles Perez et Gilles Rof (Voir interview dans ce dossier).
Joueur au talent incontestable, Cantona a été beaucoup décrié mais a fait l'unanimité à Manchester United où il est resté une idole. Les supporters d'Old Trafford, l'ont même élu joueur du siècle en 2011.
Quinze ans après sa carrière, ces derniers entonnent encore parfois un chant ("Ooh ah, Cantona") sur l’air de la Marseillaise en son honneur. Pas mal pour un Frenchie.
En juin 1990, après deux ans passés au FC Liègeois, Jean-Marc Bosman souhaite quitter le club à la fin de son contrat. Les dirigeants wallons lui proposent, en effet, un nouveau bail mais avec, en contrepartie, une forte baisse de salaire. Bosman refuse puis souhaite rejoindre la France et Dunkerque. Une formalité ? Pas vraiment. A l'époque, en effet, l'Union des Associations Européennes de Football (UEFA) autorise le club belge à fixer une indemnité de transfert même si le joueur n'est plus lié contractuellement à son club.
Les dirigeants belges et français n'arrivant pas à se mettre d'accord sur les clauses du transfert, la transaction capote et Bosman voit son rêve hexagonal s'écrouler. Pire ce dernier se retrouve sans contrat et surtout sans club. Désabusé, le footballeur décide, pour obtenir gain de cause, d'intenter une action en justice qui le conduit devant la Cour de Justice des Communautés Européennes (CJCE), l'actuelle Cour de justice de l'Union européenne.
Après cinq longues années de combat, les juges lui donnent finalement raison considérant que l'UEFA contrevient à un article du Traité de Rome concernant la libre circulation des travailleurs. Depuis cet arrêt, le joueur en fin de contrat peut signer gratuitement dans le club qu'il souhaite. De même, un footballeur peut exercer librement son métier dans tous les pays de l'Union européenne.
Cette décision juridique conduira à une libéralisation des transferts et à l'exacerbation du football business. Ruiné après sa carrière, Bosman lui, n'en a pas profité...
«Je suis né à Sarajevo et j’ai toujours vécu ici. Avant la guerre, je pensais que c’était la meilleure ville où l’on pouvait vivre, la seule ville du monde où l’on pouvait marcher, voir des églises, des synagogues et des mosquées, entendre simultanément le bruit des cloches et l'appel du muezzin».
Ancien international yougoslave, Dragen Pasic ne touche plus à un ballon lorsqu’éclate la guerre en ex-Yougoslavie. Quand les bombes tombent, que les balles fusent à Sarajevo en 1993, Pasic décide pourtant de revenir à sa première passion pour aider les jeunes de sa ville à s’évader.
Il crée ainsi une école de foot qu’il nomme Bubamara et qui accueille des centaines d’enfants quelles que soient leur religion ou leur origine. «Je ne voulais pas partir. Au début de la guerre, j'ai choisi de rester ici, avec mes concitoyens. Je pensais à ce que je pouvais faire pour eux. Je suis un joueur de football, les gens me connaissaient pour cela. J'ai donc créé cette école de foot pour leur donner un peu de normalité, pour leur montrer que la vie continuait», explique-t-il.
Tout au long de la guerre civile et encore aujourd’hui, son école de football a formé des jeunes footballeurs dont la star de Manchester City, Edin Džeko. Mais plus qu’à faire des passes et à marquer des buts, l'école Bubamara leur a surtout appris la tolérance et le vivre-ensemble. Pas une mince affaire quand on voit les conflits qui touchent régulièrement la zone…
Connu pour ses différentes frasques et notamment pour avoir sniffé la ligne de but après avoir inscrit un but, Robbie Fowler s'est aussi distingué par des célébrations plus classes.
Ainsi, en 1997, Fowler joue et marque en coupe d'Europe contre les Norvégiens de Brann Bergen. Pour fêter son but, l'attaquant anglais soulève alors son maillot et arbore devant les fans des Reds un tee-shirt en soutien aux 500 dockers de Liverpool licenciés après avoir refusé de franchir un piquet de grève. Un conflit qui dura trois ans et qui sera immortalisé par un documentaire de Ken Loach.
Ce geste ne plaira pas à l'UEFA qui condamnera Fowler à une amende de 2.000 francs suisse (environ 1.660 euros). Quelques jours auparavant, "God", tel que l'avaient surnommé les fans d'Anfield, avait pourtant fait preuve de fair-play en essayant de convaincre, en vain, un arbitre de sa mauvaise décision. Ce dernier venait de lui accorder un penalty…
En 2009, après les élections présidentielles du 12 juin, les rues de Téhéran et des grandes villes iraniennes sont noires de monde. La population étant réunie pour protester contre un scrutin considéré comme tronqué par le président Mahmoud Ahmadinejad.
Pour apporter leur soutien à ces manifestations, lors d’un match de qualification pour la Coupe du monde face la Corée du Sud, six joueurs de la sélection iranienne ont décidé d’arborer des bracelets verts, couleur de la révolution… Des images qui avaient fait à l’époque le tour du monde. Un véritable pied de nez à Ahmadinejad.
Parmi les joueurs rebelles, le soutien d’Ali Kamiri, ancien élément notamment du Bayern Munich, élu meilleur joueur asiatique, meilleur buteur de l’histoire de la sélection, surnommé le "Maradona asiatique" était bien évidemment plus qu’un symbole.
Ce match international sonnera un temps la fin de sa carrière internationale puisque 4 joueurs dont Karimi furent bannis de la sélection puis finalement réintégrés. Karimi put ainsi rejouer pour son pays à partir du mois de mars 2010.
La même année, Karimi avait une nouvelle fois fait parler de lui pour avoir refusé d’observer le jeûne du ramadan. Il avait été temporairement viré du club iranien de Steel Azin FC avant d’être réintégré après avoir payé une amende de 30.000 euros.
La star iranienne a aujourd’hui arrêté sa carrière mais certainement pas son combat.
En 2011, après plusieurs années de sacrifice, Javi Poves touche enfin du doigt son rêve d'intégrer l'équipe première de Gijón en Espagne. Quelques mois plus tard, à 24 ans, l'Ibérique décide pourtant de jeter l'éponge.
Dégoûté par le milieu du football, qui n'est selon lui "qu'une affaire d'argent et de corruption", l'ancien défenseur décide de rompre le contrat qui le liait à son club.
"C'est du capitalisme, et le capitalisme c'est la mort", déclare-t-il à l'époque aux médias espagnols. "Je ne veux pas faire partie d'un système où les gens gagnent de l'argent grâce à la mort d'autres gens, en Amérique du Sud, en Afrique ou en Asie."
Peu avant de prendre cette décision, Javi Poves avait déjà fait parler de lui dans la ville asturienne en demandant à ce que son salaire ne soit pas versé sur son compte bancaire pour éviter toute spéculation. Il avait également refusé la voiture offerte par le club estimant ne pas en avoir besoin.
Gilles Rof a réalisé le documentaire «Les rebelles du foot» avec son collègue Gilles Perez. Ce film, vendu dans de nombreux pays, a reçu le le prix du Jury au festival Peace and Sport. Entretien.
Quelle a été votre motivation pour faire ce documentaire ?
On est tous les deux des amoureux de ce sport. On nous reproche souvent d’être des nostalgiques par notre approche qui est très sociétale. Ce que l’on pense, c’est que le football peut apporter beaucoup de choses à un peuple, une ville, un quartier. Ce que l'on voit aujourd’hui nous irrite un peu… On avait plus envie de parler des valeurs défendues dans ces histoires-là.
Quel joueur symbolise le plus la rébellion, selon vous, dans le foot ?
Pour moi, c’est Carlos Caszely. Un des premiers opposants à Pinochet. Son histoire est fascinante. On l’a rencontré au Chili. A pratiquement 70 ans, c’est quelqu’un qui, encore aujourd’hui, reste proche du peuple et continue de se battre contre les injustices. Je l’ai vu faire de belles actions alors qu’il n’y avait personne autour de lui. A Bogota, dans un bidonville, il conseillait aux jeunes de travailler à l’école et de ne pas miser que sur le football. Il a des prises de position très humanistes. C'est un homme d’une bonté d’âme et d’un courage exceptionnel qui n’a jamais transgressé ses valeurs.
Quelle est l’histoire la plus folle ?
Pour moi c’est l’histoire du FLN. Dix joueurs professionnels, riches, reconnus, tous à l’orée d’une très grande carrière, jouant dans des grands clubs, qui quittent tout pour partir avec leur famille en Tunisie pour représenter un pays qui n’existait pas encore… On touche la folie là. C’est un peu comme si Zidane et Nasri disparaissaient aujourd’hui… Certains de ces joueurs le regretteront d’ailleurs par le résultat final bien éloigné de ce qu’ils imaginaient à l’époque. Rachid Mekhloufi a pu reprendre sa carrière et remporter encore des titres contrairement à d'autres. Certains ont même perdu leur épouse…
Vous avez choisi Cantona comme voix-off. C'était une évidence ?
On avait besoin d’une personne qui pouvait être en quelque sorte un passeur et on a tous les deux pensé à Cantona. Il symbolise la rébellion dans le football, selon nous. Il a des valeurs proches de celles défendues par nos rebelles. D'ailleurs, il a très vite accepté. Il a permis de donner une notoriété au documentaire mais il a toujours été clair. C’était nos histoires.
Le « foot business » n’a-t-il pas tué cette conscience politique des joueurs de football ?
La société en général est moins politisée et le foot n’échappe pas à la règle. Le lien entre les footballeurs et la politique s’est distendu. On leur demande de ne pas trop parler avec l’argent qui est en jeu. On essaye, aussi, de faire en sorte qu’il ne parle plus. Il n’y a plus beaucoup de "grandes gueules". Javi Poves, l'indigné est un contre-exemple mais il n’était qu’au début de sa carrière. Joey Barton met souvent les pieds dans le plat, il crée la polémique mais est-ce qu’il a une conscience politique ? J’en doute…
Certains grands joueurs pourraient-ils faire plus ?
Je suis surpris par le peu d’investissement des joueurs en ce qui concerne les questions liées au racisme. Mamadou Sakho a pris la parole après son doublé face à l’Ukraine. C’était une chose très forte. Il a parlé d’immigration, de la France, du racisme. Ces joueurs représentent quand même une classe sociale. S’ils s’investissaient un peu plus sur ce plan-là, et pas seulement dans le cadre d’une campagne de la FIFA "Say no to racism", la société y gagnerait.
- "Football, théâtre de vie" - Jean-Damien Lesay aux Editons Calmann-Lévy (2007).
- "Les rebelles du foot" - Un documentaire de Gilles Perez et Gilles Rof - 13 Productions, Canto Bros et Arte France (2012).
- "Dictionnaire rock, historique et politique du football" - Hubert Artus aux Editions Don Quichotte (2011).
- "Les dockers de Liverpool" - un documentaire de Ken Loach (1997).
- "Libre arbitre" - Dominique Paganelli - Actes Sud (2006).
- "Vel d'hiv - 16 juillet 1942" - par Alain Vincenot - Editions l'Archipel (2012).
- "Petites et grandes histoires de la Coupe du monde" - Par Vincent DULUC - Robert Laffont (2014).
- "Les 100 plus grands sportifs de tous les temps: De Jesse Owens à Lionel Messi" - René Taelman - La Boîte à Pandore (2015).
- "Tor!: The Story of German Football" - Ulrich Hesse-Lichtenberger - WSC Books (2003).