Werner Spitz
L'homme qui a levé le voile sur les mystères entourant la mort de JFK, Martin Luther King et bien d'autres

Son prénom et son nom ne vous disent certainement rien. Pourtant Werner Spitz fait partie des experts de son domaine les plus respectés des Etats-Unis. Et pour cause, il a permis de lever le voile sur des assassinats célèbres, comme celui de John Fitzgerald Kennedy ou de Martin Luther King. “Un inspecteur de police ?”, vous demandez-vous certainement. Non… Dans le cadre de son dossier “Il était une fois”, LaLibre.be revient sur le parcours de cet homme qui travaille "dans l’ombre".

Si Werner Spitz n’est pas prédestiné à devenir médecin légiste, la science lui fait du pied dès son plus jeune âge. Pas étonnant quand on sait que ses deux parents sont tous deux des physiciens passionnés. Né en 1926 à Stargard en Allemagne (Pologne désormais), Spitz grandit dans un environnement où tout doit être démontré et où l’on ne croit que ce que l’on voit. Alors qu’il n’est encore qu’un enfant, l’antisémitisme grandissant de son pays natal pousse la famille juive à prendre la poudre d’escampette. C’est en Palestine qu’elle trouve refuge. Arrivent alors des jours meilleurs pour le jeune homme avide d’apprendre. Son père lui dégote un travail étudiant dans le cabinet d’un médecin légiste. S’il ne s’occupe au départ que de tâches ménagères, il en vient très vite à assister à des autopsies et pas n’importe lesquelles. Il sera notamment présent au moment d’établir les causes de la mort du mari de la future Première ministre israélienne, Golda Meir. C’est au cours de ces années que se développe son vif intérêt pour la fonction. À un point tel qu’il fait ses bagages et retourne en Europe pour entamer des études à l’université de Genève. Passant d’une école de médecine à l’autre, il termine sa formation à Jérusalem. Une fois son diplôme en poche, plus rien ne semble arrêter le jeune médecin légiste, qui veut continuer à peaufiner sa formation.
Mais Israël ne lui suffit plus. “Sur les sept années que j’ai passées dans ce pays, il n’y a eu qu’un seul meurtre”, se plaint l’homme qui s’est pris d’une étrange passion pour la mort. Ce qui le pousse finalement à se rendre aux Etats-Unis, en 1959. “Je suis venu dans ce pays pour observer. Tout le monde dans mon domaine racontait à quel point la médecine était fantastique ici, je devais voir ça de mes propres yeux”, raconte des années plus tard Werner Spitz dans une interview à la télévision américaine.
S’il se met en tête initialement de simplement s’imprégner de la culture médicale du pays, il tombe très vite sous le charme de cette nation où les crimes sont davantage monnaie courante. “On m’avait prévenu. J’avais reçu une bourse d’un an. Toutes les dépenses étaient remboursées si je revenais après cela, mais mon boss ne voulait pas signer car il savait que je ne reviendrais pas”, continue hilare le scientifique. Et son patron ne s’était pas trompé. Il ne faudra à Spitz que trois semaines dans le pays de l’Oncle Sam pour qu’il se décide à y rester définitivement. C’est dans le Maryland que s’établit le trentenaire avide de cadavres. Il devient alors médecin légiste en chef adjoint à Baltimore. Peu de temps après, il obtient le poste de médecin légiste en chef du comté de Wayne dans le Michigan.
C’est à partir de ce moment que commence son “rêve américain”. Le brillant pathologiste se retrouve impliqué dans les plus grandes affaires. Il intervient ainsi en 1969 au procès concernant le décès de Mary Jo Kopechne. Les parents de la jeune femme, qui a trouvé la mort dans un accident de voiture que conduisait Ted Kennedy, ne veulent pas que le corps de leur fille soit exhumé pour une autopsie. Ils sont persuadés qu’elle est morte noyée (la voiture s’était retrouvée dans l’eau après avoir quitté un pont) et ne veulent pas davantage d’analyses. Ils reçoivent alors le précieux appui du désormais célèbre médecin légiste, qui vient témoigner au procès et indique que toutes les preuves ne mènent qu’à une seule conclusion possible: la noyade. Il obtient gain de cause auprès du juge qui balaie l’idée d’exhumer le corps de la jeune femme.
Un an plus tard, c’est dans la célèbre affaire Cathy Cesnik, du nom de la religieuse de 27 ans dont le corps a été retrouvé le 3 janvier 1970, qu’il s’illustre. La sombre histoire qui n’a à ce jour toujours pas été résolue lui donne une importante visibilité. Il participe à un documentaire Netflix (The Keepers) sur le sujet des années plus tard.


De Kennedy à Martin Luther King

Mais c’est certainement son intervention en 1975, dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, qui fera le plus parler d’elle. Agissant comme conseiller auprès de la commission Rockfeller et de la commission parlementaire des assassinats, le pathologiste est chargé de se prononcer sur l’autopsie réalisée par des médecins légistes militaires, 12 ans plus tôt, sur le président décédé en 1963. Sans prendre de pincettes, Spitz fustige la façon dont a été menée la procédure ! “Ils ont bâclé cette autopsie”, estime-t-il, au terme de ses recherches. “Ils n’avaient absolument aucune expérience en pathologie médico-légale.” S’il se montre très critique à l’égard de l’enquête initiale, il n’en arrive pas moins à la même conclusion: Lee Harvey Oswald a agi seul dans le cadre de cette fusillade. Le tonitruant pathologiste apporte également de nouveaux éléments, notamment quant à la balistique, et permet de lever un peu plus le voile sur le déroulement de la fusillade qui a entraîné la mort du président démocrate.
En 1979, les deux comités sollicitent une nouvelle fois le brillant médecin légiste. Spitz est alors appelé à se prononcer sur l’assassinat de Martin Luther King. Après avoir minutieusement passé en revue les rapports d’autopsie de l’époque, le pathologiste confirme que le pasteur afro-américain est bien décédé des suites d’un coup de fusil, tiré par James Earl Ray.

Martin Luther King durant la célèbre "March in Washington"
Martin Luther King durant la célèbre "March in Washington"
La pathologiste est toutefois catégorique: il n’est pas à la recherche des affaires impliquant des célébrités ou faisant l’objet d’une importante couverture médiatique. Lorsqu’on lui demande, par exemple, dans le cadre d’une interview dans un média américain s’il est fier de pouvoir compter dans son répertoire des noms comme celui de Kennedy ou de Martin Luther King, il répond tout simplement que “les gens, quand ils sont sur la table d’autopsie, sont tous pareils”.

Des apparitions sur Netflix, mais des méthodes qui dérangent

Pourtant, quand débute un procès hautement médiatisé, Werner Spitz n’est jamais loin. Dans les années 90, il intervient ainsi dans l’affaire O.J. Simpson ou encore dans l’enquête sur le meurtre de la mini-miss JonBenét Ramsey.

O.J. Simpson face au jury lors de son procès, le 15 juin 1995.
O.J. Simpson face au jury lors de son procès, le 15 juin 1995.
La fillette, reine de beauté de six ans, avait été retrouvée sans vie dans la cave de sa maison. Une fracture du crâne combinée à une asphyxie aurait entraîné la mort de la mini-miss. Werner Spitz a, quant à lui, une piste au sujet de l’objet qui pourrait être à l’origine de la blessure à la tête de l’enfant. Mais comment savoir s’il a raison ? L’homme a une solution. Toutefois, il sait qu’elle ne va pas plaire à tout le monde. Peu importe, il passe à l’acte et dégote le cadavre d’un enfant, le frappe à la tête avec la lampe torche qu’il soupçonne d’être l’arme du crime pour confirmer ses dires. Si sa théorie semble plausible, il ne dispose toujours pas des preuves nécessaires pour affirmer avec certitude qu’il a raison. L’enquête patine et aucun coupable n’est identifié. Ce qui n’empêche pas Spitz dans un documentaire sur Netflix en 2016 de dire haut et fort qu’il croit dur comme fer que le frère de la mini-miss, Burke Ramsey, est responsable de la mort de JonBénet. L’accusation lancée par le pathologiste rend fou de rage Burke, qui porte plainte contre lui pour diffamation. Il ne réclame pas moins de 150 millions de dollars de dommages et intérêts au médecin légiste.
Ce n’est pas la première fois que Werner Spitz suscite la controverse. Sa carrière aussi brillante qu’elle soit est entachée par certaines polémiques. En effet, dans les années 1970, l’homme fait l’objet de vives critiques quant aux méthodes qu’il utilise. On lui reproche ainsi d’utiliser des membres de personnes décédées, sans en demander l’autorisation au préalable aux familles. Ses expériences jugées “inappropriées” sur certains cadavres sont également très vite décriées. Selon ses détracteurs, sa volonté de trouver des réponses à certaines questions ne justifie pas tout. D’autres se plaignent encore du fait que le médecin légiste ait facturé ses services à titre privé.
Mais toutes ces doléances n'aboutissent à aucune sanction à l’égard de Spitz, ayant pourtant admis que certaines de ces accusations étaient vraies. Le procureur du comté de Wayne où il exerce à l’époque estime que l’homme ne fait “que son travail de légiste”.

7 questions à un médecin légiste belge

Pour en savoir davantage sur le rôle du médecin légiste et l'exercice de cette profession en Belgique, nous avons interrogé Grégory Schmit, médecin légiste au sein des cliniques Saint-Luc à Bruxelles.
Werner Spitz s’est rendu aux Etats-Unis, parce qu’il estimait que ce pays était plus intéressant qu'Israël pour un médecin légiste. Qu’en est-il de la Belgique : est-ce un pays où il est bon d’exercer cette profession ?
Oui, il est plaisant d’être médecin légiste en Belgique. En ce qui concerne la quantité de travail, cela varie d’un arrondissement judiciaire à un autre. Il y a évidemment plus à faire à Bruxelles qu’en province du Luxembourg. Mais en tous les cas, on ne manque pas de travail. De nombreuses personnes ont une vision un peu tronquée du travail de médecin légiste. Ils nous perçoivent comme des médecins de la mort qui se contentent de réaliser des autopsies, alors que nous sommes plutôt des médecins de la loi. Dès que les autorités judiciaires se posent une question d’ordre médicale, elles peuvent faire appel à un médecin légiste. On a énormément d’expertises à réaliser sur des personnes vivantes également. Dès qu’une personne se fait agresser, il faut l’examiner afin de déterminer si le bilan lésionnel est compatible avec les déclarations des témoins, du suspect… On a un métier beaucoup plus large que ce que les gens connaissent grâce aux films et aux séries. Notre charge de travail est d’autant plus importante qu’il n’y a actuellement pas assez de médecins légistes en Belgique.
Comment expliquez-vous ce manque de médecins légistes dans notre pays ?
Il y a plusieurs “problèmes”. Tout d’abord, je pense que les étudiants qui entament des études de médecine ont envie de sauver des vies. Ils ne veulent pas s’occuper de morts ou de personnes qui ont été agressées, sans pouvoir les soigner. C’est un peu caricatural mais je pense que cet aspect joue, même si l’intérêt pour la médecine-légale grandit. Ensuite, il y a un problème plutôt financier. Le budget pour former les étudiants en médecine-légale n’est pas suffisant. C’est pour ça qu’il n’y a pas beaucoup d’assistants qui sont formés chaque année, même si les candidats sont là.
Quelles sont les principales qualités pour exercer cette fonction ?
Je pense tout d’abord qu’il faut être curieux. C’est-à-dire qu’il faut savoir observer et interpréter ce que l’on voit, s’intéresser à ce qui nous entoure. Mais il faut également pouvoir jongler avec tous les domaines de la médecine, car le pathologiste peut être amené à livrer des expertises gynécologiques, chirurgicales… Comme on a un pied dans la justice aussi, il est important de savoir comment elle fonctionne dans notre pays.
Je dirais aussi qu’il est nécessaire d’avoir la capacité de prendre du recul. On est toujours confronté à ce qu’il y a de plus sombre. Quand ce ne sont pas des morts, ce sont des agressions. Quand ce ne sont pas des agressions, ce sont des problèmes médicaux, qui restent de l’ordre du conflit. Il faut une certaine capacité à se détacher de ce qu’on vit, pour ne pas être affecté dans sa vie privée.
Il faut enfin une certaine résistance physique. Vu que l’on n’est pas nombreux, on a beaucoup de travail. Les gardes sont parfois chargées. On est appelés à de nombreuses reprises, pendant plusieurs nuits d’affilée.
Werner Spitz a dit que sur “la table d’autopsie tout le monde était pareil”. Êtes-vous d'accord avec lui ?
Oui. Quand un médecin, peu importe sa spécialisation, doit soigner quelqu’un, il s’en occupe de la même manière quel que soit son passé. Lorsqu'on fait une autopsie, on doit considérer la personne qui est devant nous comme un objet d’expertise pour rester le plus objectif possible et ne pas mettre d’affect dans notre travail.
Est-ce que vous avez été confronté à des affaires qui vous ont semblé plus compliquées que d’autres ?
Je n’ai jamais rencontré de difficultés particulières dans l'exercice de mon métier, parce que justement je prends le recul nécessaire. Je fais abstraction de tout sentiment quand je fais mon travail. Mais, bien entendu, cela m’arrive de repenser à une affaire en rentrant à la maison. On reste humain et certaines histoires vont nous toucher plus que d’autres. A titre personnel, ce qui m’affecte davantage, ce sont non pas les histoires qui concernent des personnes décédées, mais bien celles qui touchent à des vivantes qui ont été victimes d’agression. Mais ça ne m’a jamais empêché de dormir.
Quelle est l’importance du rôle du médecin légiste dans la résolution d’une enquête ?
Cela varie d’une enquête à l’autre. Dans certaines enquêtes, on réalise l’examen du corps et l’autopsie, puis on ne fait plus appel à nos services. Dans d’autres, le médecin légiste doit intervenir à plusieurs niveaux: l’examen du corps, l’autopsie, la reconstitution des faits, des interrogations scientifiques dans le cadre du procès… Le médecin légiste est, avant tout, un échelon essentiel au début de l’enquête. C’est lui qui, par exemple, va déterminer si l’on est face à un homicide en établissant de manière certaine la cause du décès.
Combien de temps dure une autopsie en moyenne ?
C’est très variable. On commence toujours par un examen externe pour avoir le bilan complet des différentes lésions qui se retrouvent sur le corps. Ensuite, il y a l’autopsie à proprement parler avec l’ouverture du corps, selon des règles précises. Evidemment, si on fait une autopsie dans le cadre d’une suspicion d’overdose ou celle d’une personne qui a reçu plusieurs coups de couteau, la durée de l’examen externe ne sera déjà pas la même. Je dirais qu’une autopsie va durer en moyenne deux heures. Mais certaines ne peuvent s’étendre que sur une heure, comme d’autres vont se prolonger durant quatre heures.
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