Tout vient à point à qui sait attendre. A fortiori pour des agents spatio-temporels, tels que Valérian et Laureline. Les héros de la série de bande dessinée de science-fiction des Français Pierre Christin (scénariste) et Jean-Claude Mézières (dessinateur) ont enfin les honneurs d'une adaptation au cinéma, cinquante ans après leur création dans les pages du magazine "Pilote".
Juste retour des choses, tant le couple d'aventuriers spatiaux, héros de vingt-deux albums parus chez Dargaud, a influencé le cinéma, précurseurs sous bien des aspects. Besson avait déjà plus que flirté avec cet univers, son "Cinquième élément" (1997) ayant été conçu avec la collaboration de Mézières et en partie inspiré par l'album "Les cercles du pouvoir" (1994).
Les exégètes - surtout franco-belges - ont, de longue date, pointé les étonnantes similitudes entre la science-fiction hollywoodienne des années 1970-1980 et les créations graphiques d'un Mézières ou de son ami et confrère Jean Giraud-Moebius (ils étudièrent ensemble à l'École des arts appliqués, à Paris, au mitan des années 1950).
Graphiquement plus doué, d'une productivité débridée, tout comme Philippe Druillet, ce dernier a connu une renommée internationale plus grande, passant à la postérité de son vivant déjà. L'héritage de Mézières et Christin, s'il est injustement plus confidentiel, n'en est pas moins tout aussi important.
Les critiques du film de Luc Besson, y compris celle de "La Libre Belgique", ne manquent pas de faire référence à "La guerre des étoiles" de George Lucas, au "Blade Runner" de Ridley Scott ou à "Avatar" de James Cameron – trois monuments de la science-fiction cinématographique. Ces analogies relèvent de l'ouroboros créatif. Jean-Claude Mézières et Pierre Christin, eux-mêmes biberonnés à la science-fiction intelligente de leurs maîtres en littératures, ont manifestement essaimé jusqu'à Hollywood, sans qu'on ne sache plus ce qui relève des emprunts conscients ou d'un tronc d'inspirations communes.
"J’ai écrit deux fois à Lucas en quarante ans, mais il n’a jamais répondu."
A la découverte de "La guerre des étoiles", en 1977, Mézières se serait exclamé : "On dirait une adaptation de Valérian au cinéma". "Georges Lucas, je ne le connais pas, déclarait-il à ActuaBD en 2014. Il ne m’a jamais écrit, ni téléphoné pour me dire d’aller travailler là-bas. (...) J’ai écrit deux fois à Lucas en quarante ans (ça va, je ne l’ai pas harcelé), mais il n’a jamais répondu."
En 1983, Mézières signera un dessin où l'on voit Valérian, Laureline, Han Solo et la princesse Leia attablés dans un bar évoquant la "cantina" du premier "Guerre des étoiles". A Leia qui s'étonne d'un "Comme c'est amusant de nous rencontrer ici !", Laureline répond, avec sous-entendu : "Oh, nous sommes des habitués de cette boîte depuis longtemps !"
Des analogies intrigantes
Certaines analogies sont, en effet, réellement intrigantes. Le Faucon Millenium de Han Solo a le même aspect global que le vaisseau XB 982 de Valérian et Laureline, avec un propulseur identique à l'arrière.
Dans "L'Empire des mille planètes" (1971), Valérian est fait prisonnier d'un bloc de matière comme Han Solo le sera dans la carbonite dans "L'Empire contre-attaque" (1980) – c'est jusqu'à la posture de leur corps figé qui est identique.
Même similitude de vêtements et d'attitude pour Laureline, en bikini doré à la cour de l'empereur Alzafrar dans "Le Pays Sans Etoile" (1972) et la princesse Leia, prisonnière de Jabba le Hutt dans "Le Retour du Jedi" (1983).
Dans "L'ambassadeur des ombres" (1975), Laureline visite une taverne peuplée d'une faune bigarrée, comme Luke Skywalker et Obi-Wan Kenobi dans "La guerre des étoiles" (1977).
Dans "La Menace fantôme" (1999), le ferrailleur Watto ressemble jusqu'au bout des ailes de chauve-souris et du museau de tamanoir à un Shingouz, apparu dans "L'Ambassadeur des Ombres" près d'un quart de siècle plus tôt.
De manière plus générale, la diversité de la faune et de la flore des planètes visitées par les deux agents spatio-temporels anticipe celle des planètes qui constituent la lointaine galaxie de Lucas.
Les albums de Christin et Mézières ont-ils pu être vus aux Etats-Unis vers 1975 ? Le récent documentaire "Dune's Jodorowsky" de Frank Pavich rappelle que, vers cette époque, circula à Hollywood la "bible" du projet d'adaptation de "Dune", roman culte de Frank Herbert, par le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky.
Moebius, ami de Mézières et Christin, en avait dessiné le story-board, attirant l'attention des producteurs américains sur la bande dessinée de science-fiction française et sur la revue "Métal Hurlant" qu'il venait de lancer avec Philippe Druillet et Jean-Pierre Dionnet.
Or ce dernier affirme avoir reçu un jour, à Paris, la visite de George Lucas - alors quasiment inconnu - en quête d'illustrateurs pour mener des recherches graphique sur "un gros projet" de science-fiction qu'il préparait dans les studios de Pinewood, près de Londres. Dionnet le snoba, mais Lucas signera cinq ans plus tard la préface d'un album de Druillet - preuve de son admiration pour cette génération d'auteurs français, que partageait aussi Ridley Scott, proche de la bande à "Métal Hurlant".
Si Lucas connaissait "Métal Hurlant" et le travail de Druillet et Moebius (dont des traces se retrouvent aussi dans "La guerre des étoiles"), s'il est venu à Paris en quête d'illustrateurs pour la pré-production de son film, il n'est pas du tout excessif d'imaginer qu'il a pu avoir sous les yeux des albums de "Valérian", série de S-F alors en vogue. Pour tous ceux qui connaissent la science-fiction littéraire ou en bande dessinée, il est patent que Lucas a phagocyté un large pan des classiques de celle-ci – dont le "Dune" de Frank Herbert, lequel n'a pas manqué d'influencer aussi l'imaginaire de Christin et Mézières : l'ouroboros est bouclé.
A voir : Exposition "Valérian et Laureline en mission pour la Cité" à la Cité des Sciences et de l'Industrie, Paris jusqu'au 14 janvier 2018.
A lire : "Le Guide des 1000 planètes" par Christophe Quillien, Dargaud