Valérian et Laureline
pionniers des toiles

Les héros de Mézières et Christin
sont adaptés au grand écran.
Retour sur les sources et les influences
de cette BD de science-fiction avant-gardiste.

Tout vient à point à qui sait attendre. A fortiori pour des agents spatio-temporels, tels que Valérian et Laureline. Les héros de la série de bande dessinée de science-fiction des Français Pierre Christin (scénariste) et Jean-Claude Mézières (dessinateur) ont enfin les honneurs d'une adaptation au cinéma, cinquante ans après leur création dans les pages du magazine "Pilote".

Juste retour des choses, tant le couple d'aventuriers spatiaux, héros de vingt-deux albums parus chez Dargaud, a influencé le cinéma, précurseurs sous bien des aspects. Besson avait déjà plus que flirté avec cet univers, son "Cinquième élément" (1997) ayant été conçu avec la collaboration de Mézières et en partie inspiré par l'album "Les cercles du pouvoir" (1994).

Les exégètes - surtout franco-belges - ont, de longue date, pointé les étonnantes similitudes entre la science-fiction hollywoodienne des années 1970-1980 et les créations graphiques d'un Mézières ou de son ami et confrère Jean Giraud-Moebius (ils étudièrent ensemble à l'École des arts appliqués, à Paris, au mitan des années 1950).

Graphiquement plus doué, d'une productivité débridée, tout comme Philippe Druillet, ce dernier a connu une renommée internationale plus grande, passant à la postérité de son vivant déjà. L'héritage de Mézières et Christin, s'il est injustement plus confidentiel, n'en est pas moins tout aussi important.

Lorsque les deux amis publient en 1967 les premières planches de ce qui n'est encore intitulé que "Valérian, agent spatio-temporel", la bande dessinée de science-fiction n'est certes pas neuve. Elle dispose, déjà, de ses classiques : "Buck Rogers" (1929) Dick Calkins et Phil Nowlan ou "Flash Gordon" (1934) d'Alex Raymond, aux Etats-Unis, "Futuropolis" (1937) de René Pellos et Martial Cendres, "Les Pionniers de l'Espérance" (1945) de Raymond Poïvet et Roger Lecureux ou "Les Naufragés du Temps" (1964) de Paul Gillon, en France.

Les deux jeunes auteurs ont aussi une culture anglo-saxonne. Ils ont lu des revues comme "Fiction" ou "Galaxy Science Fiction", des romanciers comme Philip K. Dick, Isaac Asimov, Jack Vance, Dan Simmons ou Ray Bradbury. Avec le compère Jean Giraud, ils ont goûté au rêve américain entre 1964 et 1966. Mézières a même été cow-boy dans un ranch (le dessin de la double page de garde de la série "Blueberry" de Giraud et Charlier reproduit une photo de Mézières chevauchant dans les plaines de l'Utah).

Mais ces enfants de la guerre (ils sont tous deux nés en 1938), ces jeunes adultes des Trente Glorieuses, arrivent avec une vision nouvelle de la science-fiction, reflet de leur époque et de l'Occident qui va bientôt vivre la rupture du printemps 1968 : moins conquérant, post-colonial, féministe et, déjà, porteurs d'une vision critique de la société industrielle et libérale.

"On est partis
de ce qu’on ne voulait pas faire..."

"On est partis de ce qu’on ne voulait pas faire", se souvenait Mézières en 2014 pour le site ActuaBD. "Et on ne voulait pas faire de Valérian un héros. Les histoires de mecs en gros vainqueurs ne nous intéressaient pas. Il y en avait plein les journaux, c’était toujours les mêmes."

Première rupture, donc : si la série s'appelle Valérian, ce dernier se comporte plus en observateur qu'en conquérant. Et développe rapidement avec sa Laureline - qui le sauve dès le premier épisode, inversant le rapport classique homme-femme dans la BD - une relation intime.

En 1967, la bande dessinée dite adulte dévoile déjà quelques héroïnes peu farouches (dont Barbarella, dans le registre de la S-F). Mais Laureline est la première du genre dans la BD jeunesse et présente un autre tempérament. Non contente d'être sexuée, elle est clairement traitée sur un pied d'égalité avec son partenaire - au point de lui voler la vedette dans certains albums, comme "L'ambassadeur des ombres". A l'époque, c'est une véritable révolution... sexuelle.

Mais il faudra attendre le quarantième anniversaire de la série - en 2007 ! - pour que celle-ci soit rebaptisée "Valérian et Laureline". Etrangement, Luc Besson, dont le cinéma est peuplé de premiers rôles féminins consistants, a retiré le nom de l'héroïne du titre de son film et ce alors que, de l'avis général, son interprète Cara Delevingne vole la vedette à son partenaire Dane DeHaan.

Un fond engagé

L'autre nouveauté apportée par Mézières et Christin, c'est l'utilisation de la science-fiction pour traiter de sujets de société. S'inscrivant dans le courant de la science-fiction dystopique, les auteurs situent dans "La cité des eaux mouvantes" (1968) l'origine de leur vaste univers lors d'un cataclysme nucléaire survenu en 1986 (le futur pour eux, le passé pour leurs héros).

" Bienvenue sur Alflolol" (1971) annonce les catastrophes industrielles. "Le pays sans étoile" (1972) dénonce l’absurdité des conflits de race. "Sur les terres truquées" (1977) anticipe la réalité virtuelle et ses dérives. "Métro Châtelet direction Cassiopée" (1980) et "Brooklyn station terminus cosmos" (1981) augurent des manipulations de la finance,...

Enfin, les deux auteurs ont contribué à l'évolution de la bande dessinée en introduisant des héros un peu réfractaires et atypiques, comme le souligne encore Mézières : "On n’a jamais prétendu que nos héros allaient résoudre les problèmes. Ils sont de simples témoins. Ils traversent les événements, les civilisations, mais ils ne sauvent pas la terre, ils ne sauvent pas la civilisation sur un fond de soleil couchant. C’est une réflexion politique de Pierre et moi : nos héros ne sont pas là pour remettre de l’ordre. On a évité le méchant qui veut changer le monde et le gentil qui veut le rétablir dans son ordre primitif."

Les critiques du film de Luc Besson, y compris celle de "La Libre Belgique", ne manquent pas de faire référence à "La guerre des étoiles" de George Lucas, au "Blade Runner" de Ridley Scott ou à "Avatar" de James Cameron – trois monuments de la science-fiction cinématographique. Ces analogies relèvent de l'ouroboros créatif. Jean-Claude Mézières et Pierre Christin, eux-mêmes biberonnés à la science-fiction intelligente de leurs maîtres en littératures, ont manifestement essaimé jusqu'à Hollywood, sans qu'on ne sache plus ce qui relève des emprunts conscients ou d'un tronc d'inspirations communes.

"J’ai écrit deux fois à Lucas en quarante ans, mais il n’a jamais répondu."

Jean-Claude Mézières

A la découverte de "La guerre des étoiles", en 1977, Mézières se serait exclamé : "On dirait une adaptation de Valérian au cinéma". "Georges Lucas, je ne le connais pas, déclarait-il à ActuaBD en 2014. Il ne m’a jamais écrit, ni téléphoné pour me dire d’aller travailler là-bas. (...) J’ai écrit deux fois à Lucas en quarante ans (ça va, je ne l’ai pas harcelé), mais il n’a jamais répondu."

En 1983, Mézières signera un dessin où l'on voit Valérian, Laureline, Han Solo et la princesse Leia attablés dans un bar évoquant la "cantina" du premier "Guerre des étoiles". A Leia qui s'étonne d'un "Comme c'est amusant de nous rencontrer ici !", Laureline répond, avec sous-entendu : "Oh, nous sommes des habitués de cette boîte depuis longtemps !"

Des analogies intrigantes

Certaines analogies sont, en effet, réellement intrigantes. Le Faucon Millenium de Han Solo a le même aspect global que le vaisseau XB 982 de Valérian et Laureline, avec un propulseur identique à l'arrière.

Dans "L'Empire des mille planètes" (1971), Valérian est fait prisonnier d'un bloc de matière comme Han Solo le sera dans la carbonite dans "L'Empire contre-attaque" (1980) – c'est jusqu'à la posture de leur corps figé qui est identique.

Même similitude de vêtements et d'attitude pour Laureline, en bikini doré à la cour de l'empereur Alzafrar dans "Le Pays Sans Etoile" (1972) et la princesse Leia, prisonnière de Jabba le Hutt dans "Le Retour du Jedi" (1983).

Dans "L'ambassadeur des ombres" (1975), Laureline visite une taverne peuplée d'une faune bigarrée, comme Luke Skywalker et Obi-Wan Kenobi dans "La guerre des étoiles" (1977).
Dans "La Menace fantôme" (1999), le ferrailleur Watto ressemble jusqu'au bout des ailes de chauve-souris et du museau de tamanoir à un Shingouz, apparu dans "L'Ambassadeur des Ombres" près d'un quart de siècle plus tôt.

De manière plus générale, la diversité de la faune et de la flore des planètes visitées par les deux agents spatio-temporels anticipe celle des planètes qui constituent la lointaine galaxie de Lucas.

Les albums de Christin et Mézières ont-ils pu être vus aux Etats-Unis vers 1975 ? Le récent documentaire "Dune's Jodorowsky" de Frank Pavich rappelle que, vers cette époque, circula à Hollywood la "bible" du projet d'adaptation de "Dune", roman culte de Frank Herbert, par le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky.

Moebius, ami de Mézières et Christin, en avait dessiné le story-board, attirant l'attention des producteurs américains sur la bande dessinée de science-fiction française et sur la revue "Métal Hurlant" qu'il venait de lancer avec Philippe Druillet et Jean-Pierre Dionnet.

Or ce dernier affirme avoir reçu un jour, à Paris, la visite de George Lucas - alors quasiment inconnu - en quête d'illustrateurs pour mener des recherches graphique sur "un gros projet" de science-fiction qu'il préparait dans les studios de Pinewood, près de Londres. Dionnet le snoba, mais Lucas signera cinq ans plus tard la préface d'un album de Druillet - preuve de son admiration pour cette génération d'auteurs français, que partageait aussi Ridley Scott, proche de la bande à "Métal Hurlant".

Si Lucas connaissait "Métal Hurlant" et le travail de Druillet et Moebius (dont des traces se retrouvent aussi dans "La guerre des étoiles"), s'il est venu à Paris en quête d'illustrateurs pour la pré-production de son film, il n'est pas du tout excessif d'imaginer qu'il a pu avoir sous les yeux des albums de "Valérian", série de S-F alors en vogue. Pour tous ceux qui connaissent la science-fiction littéraire ou en bande dessinée, il est patent que Lucas a phagocyté un large pan des classiques de celle-ci – dont le "Dune" de Frank Herbert, lequel n'a pas manqué d'influencer aussi l'imaginaire de Christin et Mézières : l'ouroboros est bouclé.

A voir : Exposition "Valérian et Laureline en mission pour la Cité" à la Cité des Sciences et de l'Industrie, Paris jusqu'au 14 janvier 2018.

A lire : "Le Guide des 1000 planètes" par Christophe Quillien, Dargaud