Interview
«Un réseau considérable sans équivalent»
Jérôme et Laurent Triolet sont spécialistes du monde souterrain depuis leur adolescence. Sur leur temps de loisir, ils ont écrit des dizaines d’ouvrages dont le dernier «La guerre souterraine » qui accorde une belle place à Cu Chi. L’occasion de comparer ce lieu aux autres univers qui se sont érigés sous terre dans le passé et encore aujourd’hui. Entretien avec Jérôme l’aîné des deux frères.
Vous avez étudié les mondes souterrains dans plusieurs endroits du globe. D’où vous vient cette passion ?
Nous sommes de Touraine, une région qui a été traditionnellement creusée par l’homme. Très jeunes, lorsque nous étions collégiens, lycéens nous sommes allés explorer ce monde fascinant, prendre des photos, étudier la topographie. En 1987, nous avons sorti notre premier livre puis progressivement élargi notre recherche.
Dans quels endroits du globe en trouve-t-on ?
Les hommes ont toujours creusé des mondes souterrains pour se protéger. On emploie d’ailleurs le mot « se terrer », un verbe qui est assez universel. Nous pensons que ce n’est pas anodin. Cela a été un moyen efficace de se protéger que ce soit au Moyen Âge ou même encore aujourd’hui au Mali, en Syrie ou à Gaza. On peut parler des cinq espaces les plus importants où le phénomène s’est particulièrement développé.
La
Cappadoce en Turquie
entre le 8e et le 14/15e siècle qui faisait à l’époque la jonction entre le monde arabe et les Byzantins. Des villes et des villages souterrains protégés par des portes en pierre se sont érigés durant cette période.
Il y a ensuite des souterrains plus petits à l’
ouest et dans le
sud-ouest
de la France. Cette fois-ci à l’échelle du hameau avec des pièges, des portes, des meurtrières. Ces souterrains datent de la période des guerres féodales, notamment celles entre les maisons anglaises et françaises et qui débouchèrent sur la guerre de cent ans au 14-15e siècle.
On peut aussi observer des souterrains en
Picardie
dont l’origine remonte à la fin du Moyen Âge mais surtout creusés lors de la guerre de Trente ans puis de la guerre de succession au trône d’Espagne. Ces tunnels sont construits à l’échelle du village et sont très différents des souterrains-refuges médiévaux de l’ouest de la France.
De nombreuses galeries souterraines ont également été construites durant la
Première Guerre mondiale
. Des hôpitaux et des abris pour les troupes ont été creusés ou établis dans des carrières souterraines préexistantes à proximité du front. Lors de la Bataille du Chemin des Dames, les Allemands s’étaient abrités dans des vieilles carrières souterraines. Les Français passèrent au-dessus, leur artillerie n’eut aucun effet. Les Allemands en ressortant par surprise brisèrent l’offensive.
Lors de la
Guerre d’Algérie
, il y eut une utilisation massive des grottes par les combattants. Les Français mobilisèrent des unités, de véritables combattants de grotte pour les déloger notamment avec du gaz. Cela donna lieu à des batailles épouvantables. Ces grottes ont été depuis réutilisées par les islamistes qui s’y sont cachés.
Enfin, on a donc les tunnels de la
Guerre du Vietnam
qui sont inspirés apparemment de ce qu’avaient développés les Chinois en 1942 dans leur lutte contre les Japonais. Les Vietnamiens les ont construits en 1945 sous l'occupation japonaise, un peu durant celle des Français et considérablement durant la présence américaine.
Quelles sont les caractéristiques de ce monde souterrain ?
Ce monde est caché, il est difficile d’imaginer ce qu’il se passe en dessous. Il est étroit et sombre et réveille la claustrophobie. C’est une première protection car la plupart des armées n’y sont pas préparées. Le monde souterrain est également robuste dans la mesure où il résiste bien aux moyens de destruction modernes et même à des charges considérables.
Quelles sont les particularités des tunnels de Cu Chi ?
Ces grands réseaux se sont développés à partir de petits réseaux qu’ils ont ensuite reliés entre eux. Au départ, ce n’était que des villages, quelques caves. Le réseau s’est ensuite étendu de façon tentaculaire. A l’échelon d’une région, c’est très compliqué à chiffrer mais une chose est sûre, Cu Chi n’a pas d’équivalent.
Ces tunnels ont rendu fous les soldats américains ?
Ces tunnels ont joué un rôle stratégique majeur. La force de ces installations souterraines, c’était le temps gagné par les Vietcong. Les Américains attaquaient une zone, ils esquivaient, se déplaçaient puis contre-attaquaient. Cu Chi a joué un rôle très important dans la communication et notamment dans l'organisation l’offensive du Têt. C'est grâce à ce réseau que les Vietcong ont été capables de lancer cette opération majeure. Les Américains ne trouvaient que rarement les combattants. Pour preuve, en 1965, ils ont installé une base à Ben Cat sur des tunnels. Ils ne comprenaient pas comment ils pouvaient se faire attaquer sur leur propre base.
Les tunnels de Cu Chi ont inspiré le Hezbollah au Liban comme vous l’évoquez dans votre ouvrage. D’autres groupes armés utilisent les tunnels pour se cacher ?
Ils ont été et ils sont nombreux. En Afghanistan ou en Algérie (GIA) par exemple des milices ont utilisé les sous-sols. Au Liban, les soldats du Hezbollah ont fait subir des pertes considérables à Israël en 2006. Ces tunnels ont contribué à cet échec. Les blindés israéliens ont vu sortir de terre des combattants équipés d’armes antichars ultra-modernes alors qu'il ne s’y attendaient pas. A Gaza, également, des tunnels se sont développés pour contourner le blocus israélien. Le Hamas a construit ses propres tunnels, ce qui lui a permis de faire des incursions et notamment d'enlever le caporal franco-israélien Gilad Shalit.
En Syrie, on peut imaginer que des tunnels sont probablement utilisés aussi par les deux camps. L'usage des sous-sols est pratiquement obligatoire. Quand il y a un conflit asymétrique, qu’il dure longtemps, quand les guérillas ne peuvent pas faire face à la force des pays occidentaux, il est de bon usage pour eux de se réfugier de cette façon.