“Pour des gens qui commencent, c’est difficile de faire autrement”

Julien, qui gère un studio d’enregistrement

“Dans tout ce qui est culturel, la majorité du travail se fait au noir”. Julien, qui tient un studio d’enregistrement dans la capitale, a accepté de témoigner sans se cacher. Et sans détours. “Le patron véreux, avare, qui use du travail au noir pour gagner plus, ce n’est pas noble, il doit payer. Mais pour des gens qui commencent, c’est difficile de faire autrement”, enchaîne-t-il directement.

Lui, il s’est lancé d’abord dans son “studio”, l’appartement dans lequel il vivait avec son ex-compagne. Une enceinte, deux, une table de mixage, la sono plus professionnelle qui suit… Mais, rapidement, il s’est retrouvé à l’étroit. Par manque de place dans son logement, où l’insonorisation n’était pas forcément idéale pour travailler avec le voisinage. À l’étroit également financièrement, par manque de recettes et surtout “trop de taxes” pour en vivre, selon lui. “Honnêtement, je ne vais pas reproduire mon erreur de me lancer en indépendant sans avoir assez de revenus derrière”, dit-il d’un ton assuré.

Car Julien avait joué le jeu. Mais après avoir déchanté, malgré sa formation en gestion de six mois qui lui a permis d’avoir un vrai label et d’éditer ses productions, il a décidé de la jouer différemment. Les cartes qu’il avait en main ne lui permettaient pas de crier “banco”. Alors qu’il se retrouve au CPAS, il décide de jeter sa main et tenter un autre coup. Tenter le “noir complet”.

Par chance, il trouve rapidement un véritable local, un vrai studio qui n’est pas son lieu de vie, “même s’il m’arrive d’y dormir, pour gagner du temps”. Murs insonorisés, local d’enregistrement en sous-sol, matériel informatique et sono. Seul hic ? “Le loyer doit être payé à l’avance”. Un an à l’avance, tout de même, à allonger en cash. Du noir également, cela va sans dire. Il faut pouvoir assurer financièrement et être sûr de son coup. Mais, selon Julien, ça reste moins risqué que d’être contrôlé sur ce qu’on déclare et être “rincé” jusqu’à devoir fermer boutique. Au moins au début.

Et c’est là tout le raisonnement de Julien. Le début. Car il ne veut pas travailler au noir toute sa vie. Et, sincère ou non, il jure vouloir travailler dans les règles.

“Je préfère la légalité. T’es moins stressé, tu épargnes pour ta retraite… Il y a toutes les bonnes raisons de travailler normalement. Mais, pour le moment, c’est compliqué. Un mec qui a une chaîne de restaurants et qui fait du noir, ça ne va pas. Il faut qu’il paie. Mais quand t’es un petit jeune, que tu n’as pas envie du métro-boulot-dodo, ce qu’il te reste, c’est essayer d’optimiser le peu d’argent que t’as. Et ce n’est pas en le donnant à l’État dans un premier temps. Ce n’est pas par mauvaise volonté ou pour le plaisir de faire de l’occulte, c’est juste… comme ça”, lâche-t-il en roulant une cigarette.

Il milite donc pour que les premières années soient largement moins dures en termes de fiscalité, tout en ayant conscience que certains pourraient en profiter pour monter des boîtes éphémères en boucle. Il ne vient pas avec toutes les solutions, clé en main, mais il se montre très critique vis-à-vis du système actuel.

L’avocat, un bon conseiller ?

“J’ai un avocat. Ça coûte un peu d’argent. La dernière fois, pour une heure, il a facturé 500 euros”, signale Julien, qui préfère s’assurer un minimum du côté juridique. Selon lui, l’avocat n’est pas naïf, il sait ce qu’il fait et pourquoi il le consulte. Et s’il ne conseille pas de faire du noir, il alerte tout de même des dangers. “Il ne dit pas que c’est quelque chose de mal, il dit de faire attention. Il dit ‘si tu ne veux pas te faire attraper, fais ça’, ‘si tu ne factures pas à la Smart (une coopérative qui propose une alternative à l’interim, surtout active dans le domaine artistique, NdlR), garde toujours un document dans ton studio qui justifie ta présence’. Il ne m’a pas dit de faire du noir… mais franchement, c’est un conseil de black ça…”, glisse Julien.

Lors de sa formation en gestion, contrairement à d’autres, lui, on ne lui a pas conseillé de faire du noir. “Mais ils disent d’être prudent et de bien s’informer”, ajoute-il.

Un business qui prend

Le projet de Julien, même s’il n’est encore qu’à ses débuts, commence à prendre un peu d’ampleur. Mais les journées sont à rallonge et ses tarifs défient un peu toute concurrence. Peut-être trop pour en vivre correctement. “On est une équipe de sept, dont deux à temps plein. Sur une session, si un client veut la totale avec une production, on demande 250 euros et là il a déjà une bonne maquette. Après, il faut encore la mixer pour finir le travail”, détaille Julien. Il aimerait embaucher et se régulariser mais pour cela, il faut un peu plus de rentrées. “J’essaie de m’associer avec un gestionnaire pour créer une société en personne morale. Après ça, je pourrai travailler en tant qu’artiste”, se dit-il, parmi les voies qu’il cherche pour la jouer “réglo”.

Pour le moment, en travaillant à 100 % sur son projet et si tout se déroule comme il l’entend, il pourrait espérer récolter entre 30.000 et 40.000 euros sur l’année. “Si je devais tout déclarer, il ne resterait rien. Avec les taxes, le loyer, les cotisations, etc., c’est quasiment 70 % du tout qui s’envole”, lâche-t-il un peu nerveusement. Il reconnaît que le CPAS l’a aidé, quand il n’avait presque plus rien. “Ça m’a permis de travailler non-stop et de me développer. Quand t’es au chômage, c’est axé sur la recherche d’emploi, pas sur l’entreprenariat. De toute façon, moi, je n’ai pas le droit au chômage”, lâche-t-il.

Critique de l’Etat

D’une part, Julien reconnaît que sans les aides du CPAS, il n’aurait pas pu développer son projet. Il sait que tout cela a un coût. Qu’il faut le financer. Et s’il fait part de ses solutions pour réduire le travail au noir en Belgique ou en Europe, il prône surtout un contrôle plus démocratique des dépenses budgétaires.

“Il faut que l’État montre ce qu’il fait vraiment de l’argent qu’il nous prend. Il faudrait que la transparence soit plus poussée, car ça joue à fond sur la volonté de faire du noir. Ça pousse au scepticisme. Il faut des rapports détaillés”, dit-il. “C’est important, surtout pour ceux qui se posent des questions. On ne veut pas faire de l’illégal mais parfois il faut se protéger, ne pas être débile. La volonté intrinsèque n’est pas malfaisante mais je dois pouvoir continuer à payer mes collaborateurs”, conclut-il, avant de reprendre le chemin de son studio où ses clients de l’après-midi l’attendent.