Seringues, sang, pansements...

Que deviennent les déchets hospitaliers dangereux ?

La gestion des déchets infectieux et toxiques nécessite des mesures sécuritaires strictes dans un hôpital. A Tournai, ils sont placés dans un "bunker" avant de partir à l'incinérateur, où ils passent par "un circuit parallèle".


Pour la série "Dans le secret des lieux", La Libre vous emmène dans les coulisses de cette gestion.

A l'hôpital, direction le bunker

Ce ne sont pas moins de 15 kilomètres par jour que parcourt Francis Ladent en poussant son fidèle conteneur. Muni de chaussures de sécurité et de gants très épais, cet agent d’entretien du Chwapi, le Centre hospitalier de Wallonie picarde, dont le principal site est implanté à Tournai, passe dans le "local sale" de chaque service pour collecter les déchets qui y ont été mis à l'abri.

S’y trouvent notamment ce que les politiques wallons ont intitulé les “B2”, ces déchets infectieux ou toxiques qui doivent être manipulés avec le plus grand soin. Parmi ceux-ci : les déchets provenant de patients soignés en isolement, ceux de salle d’op’ ou de laboratoire présentant une contamination microbienne, le sang, les résidus de dialyse, les objets contondants, les pansements, les gants de fouille… Certains sont placés dans des boîtes en carton, d’autres, comme les aiguilles, les lames de bistouris ou les liquides, sont mis dans des fûts en plastique.

“Une infirmière ou une technicienne de surface est passée avant moi dans le local pour y déposer les déchets”, précise Francis Ladent, d’un accent ch’ti propre à la région, tout en remplissant son conteneur. L’ouvrier va poursuivre son chemin sur un parcours spécifiquement dédié au “sale”, qui lui évite de prendre le même ascenseur que les patients ou de traverser une salle d’attente. “C’est en gériatrie, en réanimation et dans les blocs opératoires qu’on a le plus de travail. Il faut y faire plusieurs allers-retours par jour”, évalue ce joyeux drille aux yeux rieurs. Cette tâche de ramassage des déchets occupe, au seul Chwapi, dix équivalents temps-plein.

Une fois son conteneur rempli, Francis Ladent se rend au “bunker”. C’est dans ce local fermé magnétiquement que sont stockés tous les B2 en attendant d’être envoyés à l’incinérateur. Avant cela, ils doivent être soit placés dans un grand conteneur, soit superposés sur une palette puis emballés à l’aide de film plastique. “Il faut bien plier les genoux quand on soulève certains fûts pour les placer sur la palette, car le poids de l’organique peut être important. Autrement, ça peut vite causer des mots de dos, avertit l’ouvrier aux plus de 25 années d’expérience. A part ça, les accidents de travail sont exceptionnels car les mesures sont strictes.” Quant au stress de manipuler de tels éléments infectieux, Francis Ladent ne le connaît pas. “Alors là, pas du tout ! Je suis formé, je respecte la procédure de prévention, voilà.”

Evidemment, cette filière du traitement des déchets a un coût. Et il est loin d’être négligeable. “Le B2 nous revient à 963 euros la tonne. Par an, on en produit plus de 225.000 tonnes. Je vous laisse faire le calcul...”, expose Didier Delval, directeur général du Chwapi. Résultat : plus de 220.000 euros pour le seul B2. Ce montant comprend l’incinération, le transport et, surtout, le coût des cartons, fûts et conteneurs dans lesquels sont stockés ces déchets.

A l'incinérateur, un circuit parallèle

Sur la route qui mène à l’incinérateur de Thumaide, situé à une vingtaine de kilomètres du Chwapi, le ballet de camions est incessant. Ils sont environ 200 à se rendre quotidiennement sur le site de l’intercommunale Ipalle pour y déverser les déchets, dont une vingtaine chargés uniquement de B2. Diverses sociétés sont mandatées pour ramasser ces déchets hospitaliers et les acheminer à Thumaide. “Nous traitons ici tous les déchets des hôpitaux wallons et une partie des bruxellois”, signale Laurent Dupont, le président d’Ipalle.

En arrivant, le chauffeur engage l’arrière de sa remorque dans l’entrée du hangar pour y décharger son contenu. La marchandise passe alors entre les mains des agents d’Ipalle. Tous les conteneurs et palettes sont pesés et étiquetés. “Cette étape nous permet de connaître le poids net à facturer à chaque hôpital. Nous enregistrons également la date d’arrivée car nous avons maximum 24 heures pour traiter les déchets”, expose Sébastien Stempnick, directeur d'exploitation du centre.

Les palettes sont alignées dans la partie du hangar recouverte de jaune, correspondant à la zone sale. Elles seront ensuite placées une à une au début d’une chaîne automatisée. “Toutes ces opérations se font à l’aide d’un transpalette”, indique Frédéric Montreuil, qui officie comme agent depuis bientôt deux ans. Derrière son masque qui laisse dépasser une imposante barbichette, il précise : “Nous ne touchons donc pas la marchandise de nos mains”. “Savoir qu’on va manipuler des déchets infectieux suscite de l’appréhension au départ, renchérit Boris Goffinet, lui aussi agent chargé du B2. Mais on prend vite l’habitude. Et puis, si on respecte les protocoles, il n’y a pas de danger.”

Le président d’Ipalle admet tout de même que des incidents peuvent survenir. “Il est possible qu’un chauffeur, dont le camion n’est pas plein, ait pris un tournant un peu trop brusquement et que le contenu d’une palette se soit renversé, décrit Laurent Dupont. Dans ce cas, les agents enfilent le matériel adéquat et ils replacent les déchets dans un conteneur.” Vu la particularité de la marchandise, la tâche peut s’avérer particulièrement désagréable. “C’est vrai mais nous ne tombons pas non plus sur une jambe, un foie ou un poumon. Les membres amputés et les organes partent au crématorium”, réplique Laurent Dupont.

Sébastien Stempnick, directeur d'exploitation du centre, et Laurent Dupont, directeur d'Ipalle

Sébastien Stempnick, directeur d'exploitation du centre, et Laurent Dupont, directeur d'Ipalle

Comment l’équipe a-t-elle vécu les vagues successives du Covid-19 ? “Au plus fort de la crise, même si le poids des déchets n’a augmenté que de 10 à 15%, l’activité a pourtant quasiment triplé car le nombre de conteneurs a explosé. Il y avait nettement plus de déchets légers comme des charlottes, des masques qui, isolés dans des cartons, prennent de la place”, signale Sébastien Stempnick, directeur d'exploitation du centre.

“Lorsque nous avons reçu la première palette Covid, nous étions tous extrêmement stressés, d’autant qu’on ignorait combien de temps le virus pouvait être contagieux sur une surface, se remémore Laurent Dupont. Nous avions donc mis en place le ‘protocole Ebola’, qui nécessite un équipement de protection spécifique. Car la première des priorités, c’est de protéger nos gars. C’était vraiment un travail dingue, tant sur le plan physique que psychologique. La situation était telle qu’on a même réussi à obtenir une paix syndicale, chacun avait conscience des enjeux”, sourit aujourd’hui le président d’Ipalle.

La suite des opérations se déroule une dizaine de mètres plus haut, dans la salle de contrôle. Confortablement installé dans son siège, Laurent est aux manettes. C’est lui qui, comme dans un luna park géant, fait descendre l’immense pince dans la fosse pour en remonter des déchets en tout genre qui ont été déversés par des camions. “Je vais les placer dans le four. Mais je dois veiller à ce que le contenu que j’y introduis soit suffisamment diversifié. Si on y met uniquement des encombrants, ce sera trop calorifique ou ça risque de créer des bouchons. Il faut donc les mélanger avec des ordures ménagères et des déchets industriels”, détaille cet employé dont le regard oscille entre les écrans de contrôle et la fosse en contrebas.

Vu leur dangerosité, les déchets B2 ne transitent pas dans cette impressionnante fosse à l’odeur peu ragoûtante. Ils prennent plutôt un circuit parallèle qui, depuis le hangar où ils ont été rangés, va les mener directement au four. De son siège, Laurent passe d’ailleurs la consigne d’envoyer un conteneur de B2 à l’incinération. Depuis la chaîne automatisée, le conteneur s’élève dans un monte-charge, passe le long d’un tunnel puis est basculé à 180 degrés pour que son contenu se déverse dans le four. Il sera ensuite désinfecté dans une installation de lavage et renvoyé dans son hôpital. Les palettes contenant les fûts et cartons seront, quant à elles, entièrement jetées au feu.

Le nettoyage des conteneurs

Le nettoyage des conteneurs

La flamme servant à la combustion chauffe à 1200 degrés. Les B2 étant des déchets à haut pouvoir calorifique, ils sont quasiment entièrement détruits. Les résidus, qui ne représentent plus que 4% du poids initial, s’entassent dans une immense goulotte. Après traitement, ces “mâchefers” (voir photo ci-contre) seront utilisés principalement comme sous-couche routière. Quant aux fumées, une fois lavées, elles sont recrachées par l’immense cheminée et visibles à des kilomètres à la ronde.

Ecosteryl, le système alternatif

L'Ecosteryl, conçu dans le Hainaut, a déjà été installé dans plus de 60 pays

L'Ecosteryl, conçu dans le Hainaut, a déjà été installé dans plus de 60 pays

Vu le coût de la gestion des déchets B2 pour un hôpital, la direction du Chwapi étudie une piste sérieuse pour réduire la facture. Celle-ci passerait par l’installation d’un incinérateur à micro-ondes Ecosteryl sur le site même du Chwapi. Le dispositif permettrait de neutraliser les B2 après un traitement à 100 degrés durant une heure pour qu’ils soient reconditionnés en B1, soit des déchets hospitaliers devenus non infectieux. “La gestion des B1, qui sont aussi envoyés à l’incinérateur, coûte quatre fois moins cher, signale Frédéric Brichard, responsable Maintenance au Chwapi. La question économique est évidemment importante. Mais l’aspect écologique l’est tout autant. Pour l’instant, une poubelle B2 de 40 litres contient en moyenne quatre kilos. Les déchets d’une chambre d’isolement doivent être mis dans un carton qui est directement fermé. Certains ne servent donc qu’à une paire de gants, un masque et une blouse... On transporte du vide mais qui nous coûte cher puisque ce sont surtout les emballages qui pèsent. C’est d’autant plus flagrant depuis le Covid.” M. Brichard précise tout de même que des vérifications doivent encore être faites pour s’assurer que la législation permette l’installation d’un tel système en Wallonie.

Le système de micro-ondes ne nous rassure pas
Laurent Dupont

Le président d’Ipalle voit-il d’un bon œil le projet envisagé par le Chwapi ? “Nous avons une mission de service public donc nous considérons que moins il y a de déchets, mieux c’est pour l’avenir et le développement durable, commence Laurent Dupont, avant de nuancer. Mais nous voulons que les mêmes exigences sécuritaires et environnementales imposées par les décideurs politiques s’appliquent à tous les dispositifs. Le système de micro-ondes ne nous rassure pas en cas de panne ou d’incident. On peut imaginer une chute du déchet lors de l’alimentation, mais aussi un contact inévitable avec le déchet en cas de blocage ou de remplacement du broyeur. Avec notre système d’incinération, le personnel est totalement protégé.”