Alors que la série américaine Narcos est déjà culte deux mois seulement après son arrivée sur le site de vidéo à la demande Netflix, la question du succès des séries télévisées ne se pose plus aujourd’hui. Un phénomène ancré dans les habitudes des téléspectateurs et qui augmente au rythme des nouvelles offres, toujours plus originales, captivantes et addictives. Les séries télévisées concurrencent le cinéma et bousculent la programmation des chaines de télévision. Elles prennent la forme d’un nouvel art dominant de la société du 21ème siècle. Décryptage du phénomène.
Comme pour beaucoup de tendances, c’est aux Etats-Unis que celle des séries a commencé. Là-bas, la télévision regagne une légitimité et un public à partir de la fin des années 1990 en proposant des séries de qualité, d'abord sur des chaînes payantes. Un certain public exige alors mieux que les centaines de concepts de téléréalité qu'on lui suggérait. Au même moment, la chaîne câblée américaine Home Box-Office (HBO), première chaîne premium créée en 1972, qui diffusait traditionnellement du sport et des films, reprend un format purement télévisuel : la série. C’est là qu’apparaissent Les Sopranos, Six Feet Under, The Wire… Des séries qui empruntent les codes du grand cinéma, avec des scénarios psychologiques et des personnages profonds. Les autres chaînes premium suivent le mouvement, c'est le "HBO-effect".
L’intérêt et le succès des séries télévisées grandissent ensuite avec les feuilletons populaires comme Dallas, Beverly Hills, Les feux de l’amour et bien d’autres. Ils ont déjà un impact social majeur grâce à la possibilité pour les téléspectateurs de s’identifier aux personnages et du coup, de les fidéliser. Une nouvelle forme de fiction s’introduit alors dans la culture populaire. Ensuite, les spectateurs trouvent vite dans les séries américaines des fictions qui se rapprochent de plus en plus des productions cinématographiques par leurs scénarios de qualité. C’est alors que les séries, avant cela considérées comme un genre mineur, sont devenues des figures culturelles pour constituer aujourd’hui un art dominant de notre époque. Ainsi, elles sont des références culturelles de notre siècle, au même titre que ses grands films, livres et autres œuvres d’art.
Mathieu de Wasseige, professeur de langues à l’Ihecs et chercheur à l’ULB, est l’auteur du livre « Séries télé US : l’idéologie Prime Time », dans lequel il tente de montrer le pouvoir de la fiction télévisuelle de façonner des représentations particulières de la société. Voici comment il explique le contexte de la naissance du phénomène des séries télé: « Avant l’avènement du câble et des chaînes premium dans les années 70, la télévision était critiquée, en grande partie à raison, pour être un temple incontesté du consumérisme. La situation a cependant bien changé depuis et la concurrence entre les chaînes, la télévision à la demande et l’Internet a drastiquement modifié les relations de pouvoir entre les chaînes, au niveau du contenu et de la forme ».
Avec leurs formes narratives de plus en plus osées, addictives, déstabilisantes, les héros et les anti héros, ambigus, immoraux, complexes, les grandes séries reflètent non seulement nos obsessions modernes (pouvoir et violence, travail et famille, addiction et sexualité) mais elles anticipent aussi sur la perception des évolutions de la société. En effet, les séries télé jouent un rôle de « réservoir de références », dans lequel les individus sont libres d’aller piocher des informations pouvant leur indiquer comment se comporter, réagir et interagir.
A présent, la question du succès des séries télévisées et de leur place dans la société ne se pose plus. Même les plus réticents ne peuvent plus nier la qualité, la diversité et la puissance des séries, regardées par des millions de téléspectateurs chaque jour sur tous les types d’écrans, partout où l’on voyage. C’est bien simple, de très nombreuses personnes savent maintenant de quoi il s’agit lorsqu’elles surprennent une conversation sur Games of Thrones, Breaking Bad ou Grey’s Anatomy. Et les séries télé font partie de toutes les discussions, autour de la table jusqu’à la cour de récré et l’imprimante du bureau. Véritable phénomène de société, les séries télé nous suivront désormais partout où le réseau Internet sera.
Pour ce qui est des types de séries télévisées, elles sont nombreuses mais nous pouvons n’en retenir que 4 : la série bouclée, celle dont les épisodes peuvent se voir indépendamment les uns des autres (Colombo, Navarro, Drôles de Dames), le feuilleton, mettant en scène une histoire qui s’étend sur une saison complète d’épisodes (Les feux de l’amour, Dallas), le soap opéra est un feuilleton quotidien (Plus belle la vie, Zodiaque) et enfin, la sitcom (comédie de situation), une série-feuilleton humoristique dont les épisodes ne durent pas plus de trente minutes (Friends, Scrubs).
Ainsi, la créativité des auteurs de séries est rapidement apparue sans limite car les séries qui se sont succédées à partir des années 90 sont plus originales, atypique et captivantes les unes que les autres. Si la cible publicitaire préférée des séries était autrefois la « ménagère de moins de 50 ans », elle est aujourd'hui beaucoup plus variée. Il existe désormais des séries pour adolescents ou jeunes adultes (Buffy contre les vampires, Charmed, Les Frères Scott, ou 21 Jump Street), des séries pour adultes, parfois très crues (Sex and the City, Nip/Tuck, The Shield), et des séries plutôt familiales (Sept à la maison, Friends).
L’engouement croissant pour les séries télé et l’attachement à cette forme narrative s’explique en partie par sa division en épisodes ponctués de « petites fins, provisoires, qui clôturent des fragments de vie » tout en postposant la conclusion finale, le dénouement tant attendu (si aucun spoil n’est passé par là). Chaque série crée un univers permanent, caractérisé par le retour régulier sur les personnages attachants et les intrigues qui nous accompagnent sur le long terme. Cela permet aux spectateurs de s’y immerger et d’observer une certaine ressemblance entre leur réalité sociale et celle de la série.
La narration est structurée par une temporalité nouvelle imprégnée d’un modèle d’existence articulé autour d’une succession de difficultés, d’étapes de la vie. Mathieu de Wasseige explique, dans son ouvrage, l’influence de ce format segmenté. « La sérialité se définit également par la continuité et la longévité, qui offrent au public un temps considérable pour se familiariser avec les personnages et les lieux de l'histoire, voire jusqu'à s'y sentir personnellement lié. Si les programmes non-fictionnels déploient également cette stratégie de continuité, la fiction télévisuelle s'y emploie avec davantage de force et d'efficacité via ses personnages principaux, ses décors, sa musique, ses couleurs, etc. »
L’auteur explique aussi que les séries ont évolué au cours du temps grâce aux technologies, au niveau de l’esthétique, des distances de tournage mais aussi de la bande-son avec l’arrivée du son digital, qui a permis aux séries comme Cold Case et Grey’s Anatomy de faire de leurs bandes originales leur marque de fabrique. Les techniques narratives ont également évolué en utilisant des flashbacks et des flashforwards ou laissant un personnage commenter les faits, comme dans Desperate Housewives. Par ailleurs, le modèle basique de la série consistait à donner le rôle central à un ou deux personnages, ce qui s’est transformé en un ensemble de personnages forts, chacun offrant leurs caractéristiques attachantes.
Enfin, cette révolution des contenus télévisés s'inscrit dans une révolution de la diffusion, depuis les DVDs jusqu'au streaming en ligne, en passant par Netflix, le partage des fichiers, par Youtube et les nouvelles formes de visionnage qui ont relégué la télévision à une pratique parmi d'autres, qui sera bientôt classée comme second ou troisième écran après le smartphone et la tablette.
Les séries télévisées font l’objet de pratiques de visionnage fragmentées rendues possibles par la multiplication des offres technologiques. L’individu peut désormais aménager ses pratiques selon le contexte du moment, ses humeurs, ses envies, ses disponibilités, et il peut choisir de regarder des séries aussi bien seul qu’en couple, avec des amis ou en famille. On est loin dès lors de l’époque, encore assez récente finalement, où le programme et l’horaire fixés par les chaînes de télévision influençaient la forme prise par les soirées familiales. Dès lors, il n’est pas rare que les enfants regardent leurs séries télé jusqu’aux heures interdites, seuls dans leurs lits, ordinateurs chauffants sur les genoux, tandis que papa regarde Breaking Bad dans le salon et que maman regarde le beau Mentalist à l’étage. Chaque individu, dès qu’il est muni d’un écran, vit sa propre consommation de séries télé selon ses goûts et son rythme.
Dans le monde entier, le visionnage illégal des séries par téléchargement ou par streaming domine. Cela s’explique chez nous, en partie, par le fait qu’il n'y ait pas encore d'équivalent de Netflix qui, pour 8 euros par mois, propose un catalogue de films et séries que l'on peut voir en illimité. Pourquoi ? Parce qu'en France, par exemple, il faut trois ans après la diffusion d’un film en salles pour pouvoir le proposer en SVOD (vidéo à la demande par abonnement) contre 4 mois seulement aux Etats-Unis. Netflix offre donc la possibilité de visionner les films et les séries américaines plus vite que sur l’écran de notre télévision.
Au 31 mars 2015, Netflix comptait 62,27 millions d'abonnés à son offre de streaming, dont 59,62 millions d'abonnés payants et 41,40 millions d'abonnés aux Etats-Unis. Depuis 2012, Netflix achète les droits de première diffusion à l'international de séries et les diffuse ensuite soit le lendemain de leur diffusion dans leur pays d'origine soit entièrement après la fin d'une saison. De plus, Netflix produit de nombreuses séries originales, directement disponibles sur le site, en anglais sous-titré français, dès la fin de leur production. C’est le cas de House of Cards, Orange Is The New Black et Narcos. Cela signifie que pour moins de dix euros par mois, tous les téléspectateurs peuvent potentiellement regarder ces séries en prime time sur leurs multiples écrans, dans une qualité intéressante et ce, en illimité. De plus, depuis janvier 2015, Netflix est disponible sur le décodeur de Proximus TV en Belgique, ce qui agrandit le confort de vision au maximum.
L'offre de Netflix s'enrichira rapidement et les inédits seront de plus en plus nombreux au fil des mois. Car pour les séries, le service est limité par les contrats de diffusion déjà conclus par les chaînes de télévision américaines avec les chaînes de télévision françaises. Mais désormais, le géant américain sera à la table des négociations aux côtés des géants français pour l'obtention des droits de diffusion. De quoi faire monter les enchères et contraindre les uns et les autres à améliorer leur service pour faire face à la concurrence.
Les séries TV, par leur succès, sont un vrai phénomène sociologique. Elles font désormais pleinement partie de notre quotidien de spectateur, elles sont arrivées à égalité avec les films en prime time à la télévision et concurrencent de plus en plus le cinéma et les émissions télévisées. Ces formats originaux posent des problèmes pour la programmation. Selon Sarah Sepulchre, spécialiste des séries télé et chargée de cours à l’UCL, « les chaînes européennes sont bloquées entre leur public âgé attaché aux séries traditionnelles qu’on voit sur TF1, France 2, RTL et, en même temps, elles doivent séduire un public plus jeune. Elles partent donc à la recherche de séries exigeantes sur les personnages, les scénarios ».
Cependant, la nouvelle génération de séries donne aux chaînes qui les diffusent un sacré coup de jeune, raflant un public branché pas nécessairement téléphile. Arte avec Borgen, Ainsi soient-ils et Top of the lake de Jane Campion a changé son image.Tandis que Canal Plus a fait quelques beaux coups en diffusant Homeland ou en produisant Mafiosa tout en confortant sa capacité d'innovation avec la diffusion de House of Cards, produite par David Fincher, la série révolutionnaire de l'année par sa réalisation, son format, son rythme, son scénario et sa diffusion, car produite par la plateforme américaine de vidéo à la demande Netflix.
Le genre est désormais dominant et participe du succès d'audience, d'image et d'identité des chaines de TV. D'une part, les séries permettent de faire le plein d'audience. Les plus anciennes, celles sans surprises, les séries mainstream, hyperformatées, assurent aux chaines un succès sans surprise : TF1 a pendant 12 ans, rassemblé en moyenne 7 à 9 millions de fidèles rivés sur les intrigues policières des Experts tandis que M6 réunit, depuis 2004, 6 millions de téléspectateurs avec NCIS. D'autre part, les séries permettent aussi aux chaînes d'asseoir leur réputation et leur image. AMC, une des plus petites du câble américain, s'est offerte une réputation internationale en lançant successivement Mad Men et Breaking Bad.
Pour ce qui est de l'industrie du cinéma, elle n’est pas menacée mais elle se transforme. Les studios ont abandonné les films de niche qui ciblaient des populations précises et stéréotypées (les westerns pour les hommes jeunes, les romances pour les femmes, les mini-séries pour ados), au profit de très grosses productions, essentiellement des comédies romantiques, des films d’action, de super-héros, dans une logique de blockbusters très grand public. La compétition avec les séries télévisées les incite aussi à miser sur des franchises qu'ils exploitent le plus longtemps possible. Etant donné les investissements énormes, les studios ne peuvent pas se permettre de rater leur coup. Les producteurs comptent sur des valeurs sûres, comme les Batman, Spider-Man et autres films de super-héros, dont ils multiplient les suites. Cela appauvrit le cinéma américain, lisse les scénarios, car les clés de la narration sont toujours les mêmes. La qualité des séries télé, elle, ne faiblit pas, au contraire. « Un film peut avoir un succès à un moment, mais une série est regardée sur plusieurs années », explique Mathieu Potte Bonneville, philosophe français qui s’est intéressé au sens caché des séries. C’est ce qui les rend révélatrices d’une époque. Elles font ressortir les questionnements d’une société sur le long terme.
« Malgré les annonces fréquentes de la fin de l’âge d’or des séries, et ce, depuis une demi-douzaine d’années au moins, force est de constater que les séries connaissent toujours un immense succès » conclut Mathieu de Wasseige. « Même si le marché s’est fragmenté, si les recettes publicitaires déclinent et si les moyens utilisés pour le visionnage rendent la définition de la télévision de plus en plus difficile, ces séries télévisées sont toujours massivement suivies, ce qui entraîne une somme considérable d’heures durant lesquelles jeunes et moins jeunes sont potentiellement influencés par une représentation fictionnelle du monde » ajoute l’auteur d’un des seuls ouvrages proposant une analyse complète sur l’impact social des séries américaines en Europe de l’ouest. Les séries télé font aujourd’hui partie de notre quotidien même de manière involontaire. Elles s’emparent de nos écrans, des conversations, font naître des expressions de langage, inspirent les plus inspirés et témoignent de la diversité grandissante de la société.
« Séries télé US : l’idéologie Prime Time » Mathieu de Wasseige et Barbara Dupont, Academia/Harmattan, IHECS (dot) Com, janvier 2014.
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