Entre nuisances sonores et dangers pour la sécurité routière, les “rodéos urbains” se retrouvent régulièrement au cœur de l’actualité. La Libre a cherché à comprendre pourquoi ces jeunes hommes et femmes choisissent de braver l’interdit pour quelques minutes d’adrénaline. Décryptage avec Youssef Faraj, expert éducation jeunesse et professeur de sociologie à la Haute École Provinciale de Hainaut-Condorcet.
Les participants à ces rodéos urbains sont plutôt des jeunes âgés entre 18 et 30 ans. Quel est leur profil ?
Ils sont avant tout des passionnés de voitures et de motos. Ils ont un véritable amour de la ferraille. Ils connaissent chaque pièce d’un moteur, chaque réglage, chaque détail. Ce sont presque des ingénieurs automobiles sans le diplôme. Ces événements sont aussi une manière pour ces jeunes de se valoriser. Les voitures sont exposées comme des trophées, à l’image des collections du musée Autoworld de Bruxelles ou du grand prix du Zoute. Mais ils font avec les moyens du bord. Je rappelle que la voiture reste un outil d’émancipation et de reconnaissance sociale. Pour des jeunes de quartiers, posséder un beau véhicule permet d’améliorer l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Il y a une recherche d’affirmation de soi. Les sociologues parlent parfois de “consumérisme déviant”. Ce sont des jeunes avec un faible indice socio-économique qui s’offrent des marques de luxe, des vêtements chers… C’est une manière d’exister, de retourner le stigmate. Dans les années nonante, par exemple, la marque Lacoste était portée par des adolescents de banlieue. C’est pareil ici, mais avec des BMW ou des Audi.
Au-delà de la possession d’une voiture, il y a surtout son usage dangereux : drifts, courses, burn…
La question est de savoir à quoi répond cette illégalité ? Est-ce que ces jeunes ont des espaces pour assouvir leur besoin d’adrénaline ? Ce besoin peut être canalisé de différentes manières : l’escalade, le parachute, la plongée ou… le circuit. Ces jeunes n’ont pas les moyens de s’offrir ces sensations fortes. Gardons bien en tête que la recherche d’adrénaline est universelle. Ce qui varie, ce sont les moyens pour y parvenir. Or, il est plus simple de vivre sa passion de l’automobile quand on a des moyens financiers que quand on est un adolescent ou un jeune adulte fauché. Dans un contexte où l’espace public urbain se réduit et où ces jeunes peuvent se sentir stigmatisés, ces rassemblements deviennent des lieux d’expression. Pour beaucoup, c’est une manière de dire : 'C’est notre terrain, personne ne le touche'. Conséquence : ils provoquent des nuisances et sont des dangers pour la sécurité routière.
La police explique vouloir serrer la vis face à ces rassemblements dangereux. Est-ce une solution ?
Non, au contraire. La logique uniquement répressive risque d’alimenter le phénomène. Aux yeux des participants, défier la police et braver l’interdit renforce les sensations fortes. Plus vous interdisez à un jeune de faire quelque chose, plus il aura envie de faire des dégâts.
Les riverains et les policiers répondront que ces pratiques sont égoïstes, dangereuses et les empêchent de dormir…
Je ne le nie absolument pas. Je pose la question de l’encadrement. L’idée serait de proposer d’autres voies que la répression. Prenons l’exemple du foot de rue. À partir du moment où des espaces adaptés, comme les agoras, ont été créés, les nuisances ont diminué. Cela pose la question de l’appropriation de l’espace public. Certaines activités l’occupent déjà sans que cela pose problème : parade, courses, fêtes… Car ces événements sont encadrés. La difficulté reste que la voiture a toujours été liée à la problématique de la sécurité routière. C’est la question du danger collectif. Mais est-ce que ce risque doit automatiquement conduire à une interdiction ? Ou doit-il être mesuré et encadré ? Ce travail doit se faire en concertation avec les deux parties. En discutant, en expliquant et en faisant de la prévention, certains jeunes se rendront peut-être compte de la dangerosité de leurs actes.
Les rodéos ne sont pas nouveaux. Mais les réseaux sociaux semblent leur avoir offert une véritable caisse de résonance. Pourquoi ?
De nombreux phénomènes se sont amplifiés avec les réseaux sociaux. Les algorithmes mettent en avant les contenus les plus spectaculaires qui deviennent des trends (des modes, NdlR). Les jeunes, confrontés à ces contenus, commencent à regarder. Ils vont assister à un rodéo. Puis, ils finissent par vouloir reproduire ce qu’ils ont vu. Sans compter l’impact de la culture populaire comme les films Fast and Furious ou les jeux vidéo Need for Speed. Ce sont des images et des références qui unissent aussi cette génération âgée de 18 à 30 ans.