Bernard Madoff

escroc en chaîne (de Ponzi)

« Un homme de confiance », « un génie de la finance », « un bienfaiteur ». Voilà comment des milliers de gens à travers le monde ont longtemps qualifié Bernard Madoff. Pendant des années, cet homme qui avait pignon sur rue à Wall Street a promis à ses clients de faire fructifier leur épargne. Comment ? Grâce à sa connaissance des marchés, à sa capacité à sentir les évolutions des cours, assurait-il. Une expérience gagnée au fil de son parcours dans les hautes sphères de la finance. Car, de 1990 à 1993, Madoff était le président du Nasdaq, le célèbre marché boursier de l’électronique américain.

Dans la foulée, il fonde son propre fonds d’investissement, le « Bernard L. Madoff Investment Securities LLC », et encourage les investisseurs à lui confier la gestion de leur fortune. Les taux affichés sont plus qu’alléchants : de l’ordre de 10 à 12% par an. Garanti! Que la bourse monte ou baisse, Madoff est toujours gagnant.

Jusqu’à ce jour de décembre 2008 où la star du New York Stock Exchange avoue : il n’a pas la capacité de rembourser les milliards de dollars que ses investisseurs lui ont confiés. Et pour cause : il ne les a plus. Ou plutôt n’a-t-il jamais vraiment possédé ces montants mirobolants qui ne faisaient qu’augmenter… en apparence seulement. Le scandale est mondial : on estime que trois millions de personnes ont été victimes directement ou indirectement de cette arnaque dite « chaîne de Ponzi ».

Le système doit son nom à Charles Ponzi, escroc italien qui a sévi à Boston au début du XXe siècle. Dans cette escroquerie, les investissements des plus anciens clients sont rémunérés grâce aux fonds apportés par les derniers arrivés.

La chaîne (ou pyramide) de Ponzi expliquée en moins d’une minute :



Le montant de la fraude est colossal : 65 milliards de dollars et des milliers de vies brisées, voire des suicides, en pleine crise économique de 2008. Comment expliquer cette ascension de Bernard Madoff… suivie d’une chute fracassante ? Pourquoi personne n’a-t-il dénoncé la supercherie plus tôt ? Retour sur l’une des plus grandes fraudes de notre siècle.

Le maître nageur devenu entrepreneur

L’histoire de Bernard Madoff commence en 1938 dans une modeste famille juive du Queens, à l’est de Manhattan. Le seul diplôme qu’il décroche sera celui de maître nageur, un métier qu’il exercera un temps le long des plages de Long Island. A l’âge de 22 ans, Madoff monte son premier fonds d’investissement avec son frère. Autodidacte, il gravit tous les échelons du monde de la finance, jusqu’à devenir le grand patron du Nasdaq. Il quitte cette fonction en 1993, en pleine gloire, à une époque où les cours de bourse sont informatisés.

La société que Madoff fonde ensuite gère des fortunes colossales. Installés dans l’impressionnant Lipstick Building, une tour de 138 mètres située sur la 3e avenue de Manhattan, entre les 53e et 54e rues, des centaines de traders travaillent pour lui. Le fonds détient plus d’actifs que la banque d’investissement Goldman Sachs. Les ordres placés par le « Bernard L. Madoff Investment Securities LLC » représentent 10% du volume quotidien des échanges à la bourse de New York.

Le banquier inspire le respect. « Tout le monde pensait que Madoff était un génie. Le meilleur financier du monde », se souvient Martin Gruss, PDG d’un fonds d’investissement interrogé dans un documentaire de France 3 en 2013. Madoff va de cocktail en cocktail pour chercher l’argent frais là où il se trouve : dans la poche des milliardaires, puis des millionnaires, puis des petits épargnants. Son terrain de chasse s’étend du très select Palm Beach Country Club, un club privé situé en Floride, jusqu’à la Côte d’Azur, en passant par les salons feutrés des œuvres de charité new-yorkaises.

Son réseau devient tentaculaire. Investir chez Madoff, c’est l’assurance d’un revenu confortable et assuré. A Palm Beach, on se passe le mot parmi les riches veuves : quand votre mari décède, confiez votre argent à Bernard. Il saura quoi en faire. Banques, fonds spéculatifs… tout le monde se laisse tenter.

Avoir confiance dans le sommet de la pyramide

Mais celui qu’on appelle affectueusement « oncle Bernie » a un vilain secret niché au 17e étage du Lipstick Building. A cet endroit, 12 de ses 200 employés planchent sur des activités frauduleuses. La chaîne de Ponzi construite au fil des ans par Madoff devient de plus en plus énorme. Une bombe prête à exploser à tout instant. C’est tout le secret du système : pour que la pyramide tienne debout, il faut que les gens aient une confiance absolue dans celui qui se trouve à son sommet. Madoff, avec son bon sourire sympathique et son visage ovale, a le physique de l’emploi.

Être accepté dans le fonds aux performances miracles devient un privilège. « Ceux qui avaient investi chez Madoff pensaient être chanceux parce qu’il avait accepté leur argent. Il avait établi cette aura, ce sentiment d’exclusivité autour du fond », ajoute Martin Gruss. D’ailleurs, tout semble en ordre sur les extraits de compte savamment falsifiés. Et les investisseurs qui souhaitent récupérer leur argent y parviennent sans problème, parfois même avec une généreuse plus-value en guise de cadeau de départ. Il se murmure même que le fonds serait garanti par le Trésor américain. Ce qui est bien sûr totalement faux.

Les soupçons n’ont pas tardé à poindre autour de cette success-story trop belle pour être vraie. Bernard Madoff fait-il dans le délit d’initié ? L’homme répond à ses détracteurs que tout est une question d’instinct. Des journalistes spécialisés tirent la sonnette d’alarme. Leurs appels à la vigilance passeront inaperçus.

Jusqu’au jour où la poule aux œufs d’or a arrêté de pondre. C’était en 2008. Crise des subprimes, dégringolade des bourses, panique générale comme on en avait rarement connu depuis les années 30. Dans les Hamptons, chic lieu de villégiature des riches New-Yorkais, à Palm Beach et sur la Côte d’Azur, c’est la panique. Tous les clients de Madoff veulent récupérer leur argent en même temps. Au Lipstick Building, on est obligé de reconnaître que les caisses sont bien moins remplies qu’on ne voulait le faire croire. D’un coup, la pyramide s’effondre.

Madoff est entendu par le FBI. Il fait des aveux circonstanciés. Le scandale éclate au grand jour, entraînant son lot de drames. Ainsi, Thierry Magon de La Villehuchet, un homme d’affaires français établi à New York a beaucoup perdu dans cette histoire. Ce financier proche du gotha européen, véritable « homme d’honneur » selon son frère, met fin à ses jours en se taillant les veines. Le monde du show business n’est pas épargné: Steven Spielberg, John Malkovitch et Kevin Bacon ont aussi perdu de l’argent à cause de Madoff.

Seul à plonger

Une question centrale se pose alors : pourquoi la Securities and Exchange Commission, l’organisme fédéral américain chargé de contrôler les marchés financiers, n’a-t-il rien vu venir ? Pour Helen Chaitman, avocate de victimes, les choses sont claires : « De nombreux cadres chez le régulateur protégeaient Madoff. A chaque fois qu’un jeune employé allait voir un cadre et disait ‘M. Madoff me ment’ ou ‘Je voudrais assigner Madoff pour être sûr qu’il achète vraiment des actions’, le cadre trouvait systématiquement une excuse pour déssaisir le jeune enquêteur ou pour annuler les procédures. »

D’autres acteurs sont pointés du doigt. Quel est le rôle des banques, parmi lesquelles JPMorgan chez qui Madoff avait ses comptes ? Et les sociétés intermédiaires qui ont pris leurs commissions sur des investissements frauduleux ? Le système était-il vérolé jusqu’à la moelle au point que tout le monde a préféré fermer les yeux ?

En tout cas, Bernard Madoff est le seul à avoir payé le prix de ses erreurs. Sa femme a nié toute complicité. Tout comme ses deux fils. Ceux-ci travaillaient avec leur père… mais pas au même étage. L’un s’est suicidé en 2010. L’autre est mort d’un cancer en 2014.

Le 29 juin 2009, Bernard Madoff a écopé de la peine maximale : 150 ans de prison ferme. Il purge sa peine dans un établissement pénitentiaire de Caroline du Nord. Selon un ancien détenu, ses conseils en matière financière y sont très appréciés.

EQUIPES

Ambroise Carton

Journaliste

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