Wonder Woman est-elle une icône féministe ou un reliquat sexiste ? Alors que sort dans les salles sa première adaptation cinématographique, le débat va à nouveau faire rage, même si les premières critiques du film penchent en faveur de la première option.
Si l'Amazone consoeur de Superman au sein de la maison d'édition DC Comics ne fut pas la première super-héroïne de l'histoire, sa longévité et son succès depuis trois quarts de siècle en font un symbole.
Au même titre que son homologue masculin, même ceux qui n'ont jamais lu une page de ses aventures connaissent son nom et son image : short bleu, bustier rouge et or, diadème. Les plus avertis connaissent son lasso d'or et ses bracelets qui dévient les balles d'un moulinet du bras.
On y voit un symbole des Etats-Unis. Pas faux. Wonder Woman est apparue dans les pages du numéro 8 de la revue "All-Star Comics" en décembre 1941 - le mois même de l'attaque japonaise sur Pearl Harbor et de l'entrée en guerre des Etats-Unis.
En octobre 2016, encore, elle divisa lorsque les Nations unies la nommèrent ambassadrice pour les femmes. Une pétition circula pour protester : "Wonder Woman est l'incarnation de la pin-up: une femme blanche à la poitrine opulente et aux mensurations improbables", vêtue d'un costume moulant aux couleurs du drapeau des Etats-Unis.
Elle n'est pourtant pas Américaine. Diana est la fille de la reine Hippolyte, qui règne sur une communauté d'Amazones immortelles, vivant cachées sur une île mythique depuis l'époque de la Grèce antique. Dans l'histoire d'origine, les Amazones ont été vaincues par Hercule. Diana a été créée à partir d'argile à laquelle les dieux ont donné la vie.
Quand Diana sauve un pilote américain, le capitaine Steve Trevor, en mission secrète, elle décide de l'accompagner dans le monde des hommes. Sa mère lui donne mission d'aider les États-Unis. Elle confectionne pour sa fille des vêtements portant les symboles de la "dernière citadelle de la démocratie".
Une Amazone portant les couleurs des Etats-Unis.
Mais avant d'être pensée comme le pendant féminin de Superman ou de Captain America dans la lutte contre les forces de l'Axe, Wonder Woman fut envisagée comme une figure de promotion féminine. De sa création, en 1941, au présent blockbuster hollywoodien, l'évolution du personnage a aussi été le reflet des luttes féministes, de la libération des moeurs ou, à l'inverse, de la résilience des normes et de la domination masculine.
Le communiqué publié lors de la création de Wonder Woman précisait sa vocation : "Wonder Woman a été conçue dans le but de promouvoir au sein de la jeunesse un modèle de féminité forte, libre et courageuse, pour lutter contre l'idée que les femmes sont inférieures aux hommes et pour inspirer aux jeunes filles la confiance en elles et la réussite dans les sports, les activités et les métiers monopolisés par les hommes."
Dans l'Amérique en guerre, Wonder Woman va incarner la mobilisation des femmes, mais au prix d'un paradoxe. Sous son identité secrète, Diana Prince, elle est successivement infirmière dans un hôpital militaire, puis secrétaire au sein de l'Armée de l'Air. La fière guerrière sous les atours de Wonder Woman est réduite aux rôles subalternes auxquels les femmes restent alors cantonnées dans la société.
Première apparition de Wonder Woman (décembre 1941).
Quelques mois après sa création, elle intègre la Justice Society of America, un collectif de super-héros où, en terme d'aptitudes physiques, elle surpasse Green Lantern, Flash ou Hawkman. Elle est la seule femme du groupe. Devinez qui en devient secrétaire ?
C'est toute l'ambiguïté du personnage : pionnière féministe dans une société encore patriarcale, Wonder Woman a été créée par des hommes, certes avant-gardistes, mais encore soumis aux normes et pétris de préjugés. Et pas moins complexes voire ambigus.
Wonder Woman naît durant "l'âge d'or" des comic books. Jusqu'en 1933, les bandes dessinées paraissaient exclusivement dans les journaux quotidiens et leurs suppléments du week-end. Un certain Maxwell Charles Gaines a alors l'idée de les réunir en fascicules de 64 pages.
Le succès fulgurant du comic book est digne d'une start-up moderne : mis en vente dix cents dans les épiceries, ils se vendent comme des sucreries auprès des kids. Des centaines de titres apparaissent en l'espace de cinq ans.
En 1938, après des séries classiques d'humour, d'aventure ou de western, deuxième révolution : Superman bouleverse la donne de ce nouveau marché. C'est encore Gaines qui en est en partie à l'origine : il a accepté la création de John Shuster et Jerry Siegel, que tous les éditeurs avaient moqué.
Action Comics n°1, avec Superman (juin 1938).
En moins de quatre ans, l'homme d'acier est suivi de toute une Olympe moderne de héros, masqués ou non, en survêtements colorés, qui appliquent une justice expéditive dans l'Amérique du New Deal de Roosevelt : Batman, Hawkman, The Flash, Green Lantern... Les rares femmes de la confrérie n'ont que des rôles secondaires et ponctuels.
Mais ce qui préoccupe les ligues de vertu ou des quotidiens conservateurs comme "The Chicago Daily News", en 1940, ce n'est pas l'absence de femme dans les comics. "Dix millions d'exemplaires de ces séries pleines d'horreur et de sexe sont vendues chaque mois" dénonce le quotidien, qui engage les parents à sévir "si nous ne voulons pas l'avènement d'une génération encore plus brutale que la présente".
Un docteur en psychologie, William Moulton Marston, réagit. Dans un entretien paru en 1940 dans la revue "Family Circle", Marston, interrogé sur la violence infligée aux femmes dans les comics, il rétorque : "Oui, mais le lecteur n'attend qu'une chose : c'est qu'elle soit secourue au plus vite, pas qu'elle souffre."
Fameuse figure que William Moulton Marston. Né le 9 mai 1893 à Saugus (Massachusetts), licencié en arts, en droit et en psychologie, diplômé d'Harvard, il a mis au point en 1922 le test de pression sanguine systolique (vulgairement appelé sérum de vérité), qui a débouché sur la création du polygraphe (ou détecteur de mensonge).
Il a aussi mené une étude pour démontrer que le jugement des femmes dans les jurys populaires est plus avisé et réfléchi que celui des hommes.
Ses tests de pression sanguine sont parfois utilisés à des fins très particulières. Il affirme par exemple que, face à certains types de scènes, au cinéma, les femmes blondes seraient plus émotives que les brunes ou les rousses...
William Moulton Marston effectuant un test de pression sanguine pour démontrer que les blondes sont plus émotives que les brunes.
Max Gaines est néanmoins impressionné par les prises de position de Marston en faveur des bandes dessinées. Il l'engage comme conseiller éditorial. Que faut-il faire pour améliorer l'image des super-héros, lui demande-t-il, en substance. C'est simple, lui répond le psychologue : ajoutez une femme au milieu de vos machos bouillonnants. Et Marston a même une proposition : Wonder Woman.
Esquisse de Wonder Woman, annotée par William Moulton Marston.
Wonder Woman, explique Marston, est originaire d'une communauté exclusivement féminine d'Amazones qui trouve son origine dans la Grèce antique. Elles se sont jadis libérées de l'esclavage des hommes et se sont réfugiées sur l'île Paradise. Là, au fil des siècles, elles ont acquis immortalité, force surhumaine et pouvoirs psychiques. Dans son argumentaire, Marston écrit à l'époque que Wonder Woman symbolise "un grand mouvement en émergence : l'émancipation féminine".
Gaines, qui se souvient qu'avant lui aucun éditeur n'avait cru en Superman, se dit que l'idée de Marston pourrait être tout aussi révolutionnaire et fructueuse. Il donne le feu vert à Marston, qui signera les scénarios du pseudonyme Charles Moulton. Le dessin est confié à H. G. Peter, qui lui donne au début les traits de la Première dame Eleanor Roosevelt.
Le succès est immédiat. Wonder Woman a sa propre série dès l'été 1942. En 1944, dix millions d'exemplaires se vendent chaque mois.
Les bracelets de Wonder Woman (qui détournent les balles) sont le symbole des chaînes brisées des femmes. Son fouet contraint ceux qu'elle en attache à dire la vérité (clin d'oeil sans doute au détecteur de mensonges). Elle prône l'amour et la paix contre la violence et la guerre.
Le personnage ne se contente pas d'arrêter les criminels. Elle veut aussi les réformer : près de Paradise Island, il y a Transformation Island, sur laquelle se trouve un centre de réhabilitation. Marston forge l'expression "soumission par l'amour", qui fera beaucoup gloser par la suite...
Le quatuor d'hommes ayant présidé à la création de Wonder Woman.
Selon Sheldon Mayer, responsable éditorial de All-Americain, "William Moulton Marston était un féministe de la première heure, cela ne fait aucun doute. Il pensait qu'un jour une femme pourrait et devrait diriger le pays."
"William Moulton Marston était un féministe de la première heure, cela ne fait aucun doute. Il pensait qu'un jour une femme pourrait et devrait diriger le pays."
En 1937, Marston écrit : “Les cent prochaines années verront l'avènement d'un matriarcat américain - un nation d'Amazones. Dans cinq cents ans, il y aura une guerre des sexes. Et dans mille ans, les femmes dirigeront définitivement ce pays." L'auteur mettra en scène sa prophétie dans le numéro 7 de la série Wonder Woman, où celle-ci est élue à la présidence des Etats-Unis en l'an 3000.
Wonder Woman n°7, 1942.
Mais il n'y a pas que de la science-fiction dans Wonder Woman : en 1943, chaque numéro de la série était accompagné en son centre d'un supplément éducatif de quatre pages. Sous le titre "Wonder Women of History”, on y narrait le destin de femmes célèbres : Jeanne d'Arc, Florence Nightingale ou même Madame Chiang Kai-chek.
Dans ses aventures, Wonder Woman reproduit parfois des propos ou de pensées des premières féministes, notamment Margaret Sanger (dont elle prendra un temps les traits), militante de la contraception et initiatrice du planning familial, instauré aux Etats-Unis en 1942.
Atypique pour un homme de sa génération, le féminisme de Marston ne tombe pas du ciel. L'historienne Jill Lepore, auteure de "The Secret History of Wonder Woman" (2014), rapporte que la mère de Marston était issue d'une fratrie composée de cinq soeurs. La femme de Marston, Sadie Elizabeth "Betty" Holloway, rencontré à l'âge de 14 ans, était la première fille en quatre générations dans sa famille. Betty avait étudié le droit, comme William, à une époque où seul deux pour cent des juristes aux Etats-Unis étaient des femmes.
D'un côté, un garçon érudit entouré d'un gynécée, de l'autre une jeune fille pétrie de culture gréco-latine qui avait dû s'imposer dans un monde d'hommes : Wonder Woman paraît comme une fille naturelle de ce couple progressiste.
Mais il y avait une autre féministe au-dessus du berceau de l'Amazone - un secret qui fut gardé, longtemps après la mort de Marston en 1947. Gaines ignorait que la fameuse interview de Marston qui avait attiré son attention était une fabrication. L'auteure de l'entretien, Olive Richard, s'appelait en réalité Olive Byrne. Elle était la nièce de Margaret Sanger, la maîtresse de Marston et vivait en concubinage avec lui et Betty - pratique évidemment illégale dans les Etats-Unis de 1940.
Née en 1904, placée dans un orphelinat à l'âge de deux ans, Olive Byrne ne découvrit l'existence de sa mère, Ethel, et de sa tante, Margaret Sanger à l'âge de douze ans, lorsque celles-ci furent arrêtées pour distribution de tracts pro-contraception.
Pour protester contre son arrestation, Ethel fut la première femme américaine a entreprendre une grève de la faim. Afin de faire pression sur les juges, Margaret retrouva la trace d'Olive qui se découvrit une famille - et les raisons pour lesquelles elle en avait été privée. Elle embrassa la cause de sa tante.
Au cours de ses études, elle entama une relation avec un de ses professeurs : le psychologue William Moulton Marston. Olive l'assistera à plusieurs reprises durant ses expériences et démonstrations de son détecteur de mensonges.
Marston (à droite) lors d'une démonstration du polygraphe, avec Olive Byrne (à gauche, avec un carnet)... et ses bracelets.
Lors de la remise du diplôme d'Olive, Marston était présent, accompagné de Betty. Selon l'historienne Jill Lepore, Marston aurait alors donné le choix à Betty : soit Olive s'installait avec eux, soit il la quittait. Betty accepta et, toujours selon Lepore, y trouva son compte : voulant mener une carrière et avoir des enfants, elle vit en Olive une parfaite supplétive.
Les deux femmes furent mères la même année, en 1933. Officiellement, Olive était la nourrice du ménage. Pour expliquer sa maternité, Olive inventa un mari défunt. Et portait en sa mémoire deux bracelets - comme Wonder Woman plus tard.
Les deux enfants d'Olive furent adoptés par William et Betty, qui en avaient deux de leur côté. Tous ne découvrirent la vérité qu'à l'âge adulte, dans les années soixante. Les deux concubines continuèrent à cohabiter après la disparition de Marston. "William Moulton Marston avait cent ans d'avance sur son temps" aurait déclaré Betty Holloway Marston à ses enfants.
La famille Marston-Byrne. Debout : Byrne et Moulton Marston, Olive Byrne. Assis : Marjorie Wilkes, Olive Ann Marston, William Moulton Marston, Donn Marston et Elizabeth Holloway Marston.
La féministe Wonder Woman a donc un pedigree complexe. Les bonnes intentions affichées de Marston et de l'éditeur n'empêchèrent pas les interrogations et les critiques.
Wonder Woman sera plus souvent qu'à son tour, ligotée, baîllonnée, enchaînée, torturée... Dans le troisième épisode de sa série, c'est la super-héroïne elle-même qui prend le dessus, ligotant des femmes. Les scénarios de Marston décrivaient dans le détail le type de liens, de noeuds et la posture des personnages - au point qu'on l'a soupçonné d'avoir été adepte du bondage.
Wonder Woman, une pro du ficelage...
La proximité physique de Wonder Woman avec les autres Amazones suscita des doutes sur sa sexualité dès les années quarante. En 1954, le psychiatre américain Fredric Wertham publia un livre extrêmement critique sur les bandes dessinées, "The Seduction of Innocent" (qui ébranla un temps l'industrie du comic book). Il dénonçait entre autre l'homosexualité cryptée de personnages comme Batman ou Wonder Woman.
Fin 2016, le scénariste Grant Morrison signe une mini-série revisant les origines de Wonder Woman, "Earth One". Il y tranche en faveur de la bisexualité de l'héroïne - et de pratiques sexuelles complexes, fruit de trois millénaires d'isolement entre femmes sur Paradise Island. Ce qui, somme toute, parut cohérent compte tenu de ses origines, de son histoire et de l'évolution des moeurs. Le film de 2017 va un peu plus loin, dans un échange cocasse : "Les hommes ne servent qu'à procréer, pas à donner du plaisir" dit Diana à Steve.
"J'ai essayé d'imaginer la chose : 3000 ans sur la même île avec les mêmes femmes. Elles ont dû passer tous les arrangements possibles entre elles et pratiquer tout ce qu'il était possible durant ces 3000 ans."
Tout le malheur de Wonder Woman est, surtout, qu'après la mort de Marston, en 1947, la sexualisation de son physique, dans des postures suggestives (ses consoeurs super-héroïques en sont tout aussi victimes) est dû plus aux fantasmes masculins des scénaristes et dessinateurs (et de leurs lecteurs) qu'à quelque revendication féministe... D'où l'accusation de n'être qu'une incarnation de la pin-up occidentale lorsqu'on a voulu en faire une ambassadrice des Nations unies.
Ms. Magazine n°1, 1972.
Mais le mythe féministe tient bon. En 1972, année électorale, "Ms. Magazine" la plaçait en couverture de son premier numéro sous le tire "Wonder Woman for President". Au gré de ses anniversaires, et jusqu'en 2012, la revue féministe a reproduit et actualisé cette une.
L'injonction reste valable : "Wonder Woman", le film sort l'année même de l'investiture de Donald Trump dans un monde où le sexisme subsiste et, même, s'accroît, et pas seulement du fait des obscurantistes religieux. Il souligne combien le message "d'amour et de sagesse" de Wonder Woman reste pertinent. Mais l'ambiguïté originelle de l'icône - féministe ou sexiste - persiste tout autant.