Les Tour et Taxis
La famille qui envoyait les lettres de nos ancêtres

Pour beaucoup de Belges, "Tour & Taxis" renvoie aujourd'hui à un ancien site industriel, réhabilité en lieu événementiel, commercial et administratif à Bruxelles. Mais derrière ce nom particulier se cache d'abord une famille. Les Tassi élaborent au 16e siècle le tout premier service postal moderne d’Europe, et c’est à Bruxelles qu’ils établissent leur siège. Ils y passeront plus de deux siècles.
Les Tassi de Cornello
Des experts de la communication

L’histoire des Tour et Taxis débute au 12e siècle, dans le nord-ouest de l’Italie. A cette époque, la famille s’installe dans le hameau de Cornello dei Tasso, en Lombardie. Elle y fait construire un château-fort et prend le nom de “Tasso” comme patronyme - qui prendra plus tard le pluriel “Tassi”. Le blason familial représente d’ailleurs le fameux “Tasso”, la traduction italienne du “blaireau”.
Cornello étant situé sur la route du trafic commercial entre la Méditerranée et les pays cisalpins, les Tassi décident de proposer leurs services comme voituriers ou conducteurs de mules. Petit à petit, la famille se spécialise dans les transports et jouit d’une belle renommée. Elle est chargée de collecter, véhiculer et remettre en main propre le courrier de la seigneurie de Venise. S’il est important pour les empereurs à cette époque de confier leur courrier à des personnes de confiance, c’est avant tout parce qu’il s'agit de la seule manière de rester informé. “Celui qui a la poste a le monopole de l’information”, indique Vincent Schouberechts, auteur du livre "Les 500 ans de la poste en Europe" (éditions Lannoo). “Avec les nombreuses invasions de l’époque, c’est important d’être au courant de ce qu’il se passe aux frontières.”
En 1477, Maximilien de Habsbourg épouse Marie de Bourgogne et hérite de la régence des Pays-Bas, alors qu’il se prépare à prendre la succession de son père à la tête du Saint-Empire romain germanique. Il requiert plus tard l’organisation d’une nouvelle liaison postale, pour relier la cour impériale des Habsbourg, située à Innsbruck, à la cour de Marguerite d’York, à Malines, où se trouvent ses enfants. La mission, confiée aux frères Janetto et Francesco Tasso, aidés de leur neveu Jean-Baptiste, débute en 1489.
Quelques années plus tard, Philippe Le Beau, le fils de Maximilien Ier, prend en main le gouvernement des Pays-Bas espagnols. Il nomme Francesco “capitaine, chief et maistre” et lui concède le monopole des postes officielles au sein de toutes ses possessions. L’accord, prévoyant une rémunération annuelle, marque le début d’un long partenariat entre les Tassi et les Habsbourg. Le service postal qu’organise la famille se fait en quarante-quatre relais entre Bruxelles et Vienne, et n’est alors réservé qu’aux messages impériaux. Une nouvelle liaison verra le jour entre les Pays-Bas et l’Italie, faisant étape à Trèves, Spire, le Wurtemberg, Augsbourg et le Tyrol.

La commune de Camerata Cornello où se trouve le hameau Corneillo dei Tasso, au nord de l'Italie.
La commune de Camerata Cornello où se trouve le hameau Corneillo dei Tasso, au nord de l'Italie.

Façade de la maison Tasso, avec les armoiries de la famille. © Luca Giarelli
Façade de la maison Tasso, avec les armoiries de la famille. © Luca Giarelli

Portrait de Francesco Tasso au musée du château de Duino. © DR
Portrait de Francesco Tasso au musée du château de Duino. © DR
Voici quelques exemples du "service express" qui pouvait être rendu à l'époque par différents prestataires de la poste en Europe.

L'arrivée en Belgique
De Malines à Bruxelles

Voyageant de plus en plus dans toute l’Europe, Francesco modifie son nom selon les pays où il travaille, passant de François de Tassis aux Pays-Bas et en France, à Franz Von Taxis en Autriche et en Allemagne.
Dès le début du 16e siècle, les Tassis s’installent en Belgique. François achète d’abord une maison à Malines, près de la cour des Habsbourg, puis déménage à Bruxelles pour les suivre. Il y acquiert quelques années plus tard un palais, situé en face de l’église Notre-Dame du Sablon, où d’autres familles aristocratiques s’installent, comme les Egmont. Il dispose alors d’un jardin réputé comme l’un des plus beaux de la ville, et dont les statues sont récupérées à la fin du 18e siècle pour l’aménagement du parc de Bruxelles.

Arrivée de l’empereur Léopold Ier devant le palais des Tour et Tassis en 1686. © Gravure de Romeyn de Hooghe.
Arrivée de l’empereur Léopold Ier devant le palais des Tour et Tassis en 1686. © Gravure de Romeyn de Hooghe.
Grandement satisfait du travail des Tassis, l’empereur Maximilien Ier leur confère la noblesse héréditaire et nomme chevaliers d’Empire huit membres de la famille.
Le 12 novembre 1516, Charles Quint, successeur de Maximilien Ier, signe un second traité avec la famille Tassis. Par cette “Magna Carta” - “Grande Charte” en latin -, les Habsbourg font de Bruxelles le centre des postes en Europe. Même si des liaisons postales existent déjà pour le pape, la république de Venise et la cour de France, cette charte constitue la base du système postal international, tant le territoire des Habsbourg est considérable. Ce traité prévoit également l'ouverture de la poste aux particuliers, et une réduction du temps de transport. De nouvelles destinations sont ajoutées comme Rome, Naples et Burgos.

Extrait de la Magna Carta de 1516. © Coll. V. Schouberechts
Extrait de la Magna Carta de 1516. © Coll. V. Schouberechts
Un an après cette grande nouvelle, François de Tassis meurt. N’ayant pas d’enfant, c’est son neveu Jean-Baptiste qui lui succède, et devient maître des postes à son tour. Lucas Faydherbes, maître flamand du baroque, construit pour les Tassis une chapelle funèbre dans l’église Notre-Dame du Sablon. Dix-neuf membres de la famille y reposent, dont François de Tassis.
Les Tassis continuent d’exercer leur monopole et leur palais devient le centre de leur empire postal. Selon l’historien Roel Jacobs, Bruxelles est à cette époque à son apogée. “Il y avait une volonté de faire de la ville un centre politique”, explique-t-il. Bruxelles se démarque aussi par son industrie de luxe : “Elle occupait presque un monopole avec la fabrication de magnifiques tapisseries, par exemple, qui coûtaient bien plus cher que les tableaux”, ajoute l’historien.
Deux siècles et
puis s'en vont
La fin de l'époque belge

Le 17e siècle sera vertueux pour les grands maîtres de la poste. En 1624, Lamoral de Tassis se voit octroyer le titre de comte du Saint-Empire, à valeur héréditaire, et devient un des personnages-clés dans l’ascension de la famille. Mais ce titre de noblesse, trop récent, ne suffit pas pour les Tassis, car plus la noblesse est ancienne, plus elle est reconnue. Son petit-fils, Lamoral-Claude, demande alors à un généalogiste de fausser leur ascendance. Ils vont s’affilier aux “della Torre”, une famille de comtes milanais dont le lignage est éteint. L’empereur Ferdinand III reconnaît cette filiation en 1650, et ils se feront désormais appeler “de Tour et Tassis”, “della Torre e Tasso” ou “von Thurn en Taxis” selon les langues.

Portrait du comte Lamoral de Tour et Tassis. © Gravure de Romeyn de Hooghe.
Portrait du comte Lamoral de Tour et Tassis. © Gravure de Romeyn de Hooghe.
Le début du 18e siècle est plus difficile pour les Tour et Tassis. Le monopole des postes leur échappe et leurs biens sont confisqués par le régime d'Anjou. Louis-Léon Pajot, contrôleur général des postes françaises, va alors enquêter sur le système postal des Pays-Bas. Il rapporte que les activités de la famille lui faisaient gagner 142 000 florins chaque année, mais qu'Eugène-Alexandre de Tour et Tassis n’avait versé au roi d’Espagne que 300 000 florins au total depuis son entrée en charge en 1676. Ce dernier se réfugie à Francfort en 1701, et leur hôtel du Sablon est vendu.

L'ancien hôtel des postes de Francfort, habité par les Tour et Tassis au 18e siècle.
L'ancien hôtel des postes de Francfort, habité par les Tour et Tassis au 18e siècle.
En 1748, le prince Alexandre-Ferdinand de Tour et Tassis s’installe à Ratisbonne, en Allemagne. La famille y fait restaurer un ancien couvent désaffecté en immense palais, “plus grand que Buckingham palace” assure Roel Jacobs.
La poste étant gérée en fonction des armées qui occupent le territoire, le monopole de Bruxelles échappe de nombreuses fois aux mains des Tour et Tassis. La poste devient française, puis néerlandaise, et ce n’est que vers les années 1830 que l’administration belge récupère le flambeau.
L’année 1867 signe la fin de toute activité postale pour les Tour et Tassis : l’Etat allemand leur rachète le dernier “Land” dont ils s’occupent. Quelques années plus tard, ils vendent également les terrains qu’ils possèdent à Laeken et Molenbeek. Il semblerait que ces 25 000 m² de terres, achetées par la Ville de Bruxelles, aient servi de pâtures pour les chevaux de la famille, mais personne ne peut le certifier à ce jour.
La naissance de "Tour & Taxis"
Des pâtures
aux gigantesques entrepôts


L'intérieur moderne de l'Entrepôt royal. © Reporters
L'intérieur moderne de l'Entrepôt royal. © Reporters

Le Château de Duino, près de Trieste en Italie, appartenant au Prince Carlo Alessandro della Torre e Tasso. © Jonas Legge.
Le Château de Duino, près de Trieste en Italie, appartenant au Prince Carlo Alessandro della Torre e Tasso. © Jonas Legge.
A la toute fin du 19e siècle, la Ville de Bruxelles investit cet espace. Elle y fait construire plusieurs entrepôts et une gare de marchandises, pour desservir le trafic du canal de Willebroeck. Les Bruxellois appellent ce complexe ferroviaire “Tour et Taxis”, mélange latin et germanique du nom de la famille.

Gare maritime de Tour et Taxis.
Gare maritime de Tour et Taxis.
Cet ensemble de bâtiments servira principalement au dédouanement et à l’entreposage de marchandises durant près d’un siècle. “A l’époque, Bruxelles est le second pouvoir industriel du monde avant les USA”, confie Roel Jacobs. C’est donc naturel d’avoir ici une des plus grandes gares de marchandises d’Europe. “La toiture en shed et l’intérieur des bâtiments, fait d’acier et de verre, c’est très moderne pour l’époque”, ajoute-il.
Le site sera désaffecté en 1980, avec la suppression des barrières douanières. Aujourd’hui, une quarantaine d’entreprises ont réinvesti l’Entrepôt royal, et chaque bâtiment a repris une activité propre. De nombreux événements comme la Foire du livre ou la Foire des Antiquaires y attirent tous les ans près de 700 000 visiteurs.

Vue aérienne de Tour & Taxis. © Reporters
Vue aérienne de Tour & Taxis. © Reporters
La famille Tour et Tassis possède à ce jour encore plusieurs propriétés, dont le château de St-Emmeram à Ratisbonne, ou celui de Duino près de Trieste en Italie. “Lors du décès du prince Johannes von Thurn und Taxis en 1990, sa fortune a été estimée entre un et deux milliards et demi d’euros”, conclut l’historien.

Le château de St-Emmeram à Ratisbonne en Allemagne, propriété des Thurn und Taxis. © Reporters
Le château de St-Emmeram à Ratisbonne en Allemagne, propriété des Thurn und Taxis. © Reporters

