Le droit de cuissage

Un mythe savamment orchestré ?

Credit: Jules Garnier

Le droit de cuissage demeure un mythe qui interpelle autant qu’il répugne. Si beaucoup d’auteurs ont écrit à son sujet, aucun d’entre eux n’a été capable d’attester de son existence.

Plus encore, ces dernières années, tous s’accordent à reconnaître qu’il s’agirait en réalité d’une invention, liée toutefois à certains faits avérés. Entre mythe et légendes, qu’est réellement le controversé droit de cuissage et comment de ce qui semble être un mensonge est né un symbole ? Analyse dans notre dossier "Il était une fois".

Un symbole du Moyen Age...

Credit: Vassili Polenov

Le Moyen Age fait certainement partie des époques soulevant le plus d’interrogations. Documenté par des témoignages écrits malgré tout, il reste un temps qui inspire de nombreuses spéculations et autres fabulations. Parmi ces dernières, figure le droit de cuissage. Lié directement à la soumission totale des serfs (NDLR: paysans, non-libres, au statut de quasi-esclaves) et des vassaux (NDLR: homme lié à un suzerain qui lui concède ses terres) à leurs seigneurs, il vient asseoir l’emprise de ces derniers sur leurs sujets et ce, jusque dans leur couche. En effet, cette "tradition" donne au seigneur le droit de passer une jambe nue dans le lit de l’épouse d’un vassal ou même d’avoir une relation sexuelle avec elle, lors de la première nuit de ses noces. 

C’est en 1505 qu’est pour la première fois mentionnée une telle pratique dans les écrits du jurisconsulte Jean Papon, qui fut notamment maître des requêtes auprès de Catherine de Médicis. Mais le droit de cuissage reste peu documenté et fait surtout l’objet de récits de fiction auxquels il se prête fort bien. Ainsi, Beaumarchais, Molière et Michelet font partie de ceux qui vont donner vie à cette coutume jusqu’alors théorique.

...Ou mensonge savamment orchestré ?

Crédit: Anicet Charles Gabriel Lemonnier

Mais qu’en était-il dans la réalité? Les seigneurs s’adonnaient-ils réellement à de telles pratiques, s’accordant les faveurs des promises de leurs sujets, alors même que ces derniers venaient de leur mettre la bague au doigt? Rien n’est moins sûr. En effet, plusieurs historiens postulent que ce droit de cuissage n’a tout bonnement jamais existé. 

Comme l’a notamment expliqué Alain Boureau, historien français spécialiste du Moyen Age, il pourrait s’agir d’une invention remise au goût du jour dans des écrits du XVIIIème siècle pour décrédibiliser la seigneurie. "Tout cela aurait commencé avec le discours des Lumières vers 1750, particulièrement anticléricaux et opposés au Moyen Age qu’ils considéraient comme une époque sombre et barbare", explique Paul Bertrand, professeur spécialiste du Moyen Age à l’UCLouvain. Les deux historiens s’accordent pour dire qu’une image tyrannique et cruelle des seigneurs médiévaux a été mise en place à cette époque. Celle-ci accommodait les grands penseurs du XVIIIème siècle à un moment où la Révolution française pointait le bout de son nez et qu’un nouveau régime allait voir le jour. "Les érudits vont attester dans leurs écrits de l’existence d’un droit de cuissage au Moyen Age à un point tel que tout le monde finira par croire qu’il s’agit d’un fait avéré", souligne Paul Bertrand. 

Peut-on dès lors parler de mensonge savamment orchestré ? En partie vrai, ce postulat est tout de même à nuancer. En effet, si la légende donnant droit aux seigneurs de profiter de l’épouse de leurs vassaux lors de leur nuit de noce est imaginaire, les faits qui ont donné naissance à ce mythe ne le sont pas. La notion de droit de cuissage pourrait être une dérive d’une pratique qui était bel et bien d’usage à l’époque: le formariage ou cullage. Cette dernière offrait au seigneur le droit d’accepter ou non le mariage d’un de ses sujets, qui devait parfois lui fournir une compensation pécuniaire. "Nous sommes dans le même état d’esprit que pour le droit de cuissage: le seigneur s’insinue dans le mariage de ses serfs et a un droit de regard sur la vie des gens qu’il domine, détaille Paul Bertrand. Il se pourrait donc bien que la légende vienne en partie de là."

Balance ton droit de cuissage

Credit: AFP

S’il est bien un mythe, le droit de la première nuit n’en est pas moins une notion qui a marqué les esprits, au point de faire encore énormément parler de lui de nos jours. "Cela vient de la transgression totale qu’il représente, explique Paul Bertrand. Tout d’abord, nous sommes face à un seigneur qui a tous les pouvoirs, même le plus terrible, qui va au-delà de la morale religieuse :celui d’avoir une relation sexuelle hors mariage avec l’épouse d’un autre. Mais qui plus est, tout cela est présenté comme un droit, comme quelque chose qui est codifié et donc admis par la société." Pour le professeur, le fait de prêter cette coutume au Moyen Age vient également lui donner un aspect plus légitime, tirant de sa soi-disant ancienneté une raison d’exister.  

Paul Bertrand (Photo : Youtube LabEx HaStec)

Paul Bertrand (Photo : Youtube LabEx HaStec)

Toutes ces allégations ont donc participé à ce que la légende du droit de cuissage traverse les âges, connaissant dernièrement un regain d’intérêt. "La libération de la parole des femmes a exposé au grand jour, ces dernières années, des actes de harcèlement sexuel et de domination masculine dans le monde du travail, donnant naissance au mouvement MeToo, explique le professeur de l’UCLouvain. Les sombres histoires du passé ont alors été déterrées et la légende médiévale du seigneur qui se réserve le droit d’avoir une relation sexuelle avec celle qu’un de ses serfs vient d’épouser a été remise au goût du jour." Si pour Paul Bertrand, l’expression a désormais été transposée dans notre vocabulaire et adaptée aux réalités actuelles, il est toutefois regrettable qu’elle renvoie dans l’esprit d’un grand nombre à une pratique médiévale. "Il s’agit là d’une erreur historique, regrette-t-il. Je peux comprendre qu’on utilise cette expression pour mettre des mots sur un fait qu’on cherche à dénoncer. Mais là où je ne suis pas d’accord c’est quand on y fait référence comme à quelque chose ayant réellement existé."