Le voyage d’affaires en avion est-il mort ?

Des femmes et hommes d’affaires qui se bousculent aux portiques ou dans les lounges des aéroports. Ces images paraissent appartenir à une autre époque, celle d’avant l’arrivée de la pandémie du Covid-19. Partout à travers le monde, les voyages professionnels en avion ont chuté drastiquement depuis mars dernier. Il y a différentes raisons à cela, selon l’expert aéronautique français Xavier Tytelman. “En cette période de crise, les entreprises ont d’autres priorités que d’aller à la conquête de nouveaux marchés. Dans la mesure du possible, elles ont aussi remplacé leurs déplacements habituels par des réunions en visioconférence”, souligne-t-il.
1. Des voyages professionnels réduits comme peau de chagrin
Mais la principale raison de cette chute brutale des déplacements “business” est simple : même avec la meilleure volonté du monde, il est très difficile de voyager en avion actuellement. “À titre personnel, j’ai dû annuler quatre voyages professionnels importants depuis septembre à cause des différentes restrictions sanitaires, indique notre expert. Les frontières sont quasiment fermées. Dans ce contexte d’incertitude extrême, beaucoup d’entreprises interdisent tout voyage à leurs employés.”
Habituelle destination d’affaires et institutionnelles, Bruxelles est particulièrement touchée. Les voyages business depuis et vers la capitale belge ont chuté de 94 % par rapport à la même période de l’année en 2019, selon les chiffres du cabinet Forwardkeys.
Au sein de l’aéroport de Bruxelles, les différents lounges sont quasiment tous fermés depuis des mois. Seule Brussels Airlines maintient l’un de ses trois “salons” (Le Loft) accessibles à ses voyageurs, mais les heures d’ouverture sont réduites. “Pour l’instant, seuls les voyages professionnels essentiels ont lieu, comme ceux des techniciens, diplomates, militaires ou médecins, constate Nathalie Pierrard, porte-parole de l’aéroport. On voit aussi certains entrepreneurs de petites et moyennes entreprises ; mais les grandes multinationales limitent au maximum tout déplacement.”
Chez Brussels Airlines, on estime que les voyages d’affaires constituent normalement environ 30 % du trafic total en nombre de passagers.
Même constat du côté de Brussels Airlines, principal client de l’aéroport. “Les voyages d’affaires ont connu une grande chute et ce segment ne se rétablit pas vraiment en ce moment, en raison des nombreuses restrictions de voyage”, déplore la porte-parole Kim Daenen .La compagnie plaide pour “une vaste stratégie de testing, qui rend les vols encore plus sûrs et qui peut remplacer la quarantaine”.
2. Classe affaires : le jackpot s’envole pour les compagnies traditionnelles
Dans une industrie où les marges bénéficiaires sont étroites, les classes affaires sont fondamentales pour les transporteurs aériens dits “traditionnels”, tels que Brussels Airlines, Lufthansa ou British Airways. “Les gens qui voyagent en business sur le long-courrier peuvent représenter jusqu’à 80 % des marges d’une compagnie comme Air France”, assure M. Tytelman.
Selon lui, la situation actuelle représente la “double peine” pour les compagnies, puisqu’en plus d’être privées de la manne financière des voyages d’affaires, elles le sont aussi massivement des billets long-courrier “beaucoup plus lucratifs” que les vols à courte distance. “Les compagnies perdent la catégorie de gens qui leur rapportent le plus d’argent.” Chez Brussels Airlines, on estime que les voyages d’affaires constituent normalement environ 30 % du trafic total en nombre de passagers. “Ce segment contribue d’habitude davantage aux revenus totaux, car les voyageurs d’affaires optent pour des tarifs plus flexibles et donc plus élevés”, confirme Kim Daenen.
De manière globale, 28 % des voyages réalisés depuis l’aéroport de Bruxelles le sont pour des raisons professionnelles, contre 52 % pour du tourisme et 20 % pour des visites familiales ou de proches. “C’est ce dernier segment de voyage qui résiste le mieux à la crise”, souligne Nathalie Pierrard.


3. Les jets privés, les grands gagnants de la crise
Comme dans toute crise, il y a des gagnants. Ici, ce sont les sociétés de jets privés qui n’ont connu aucune baisse de leurs chiffres d’affaires. Que du contraire, puisqu’elles ont trouvé une nouvelle clientèle. “Pour, par exemple, aller inspecter une usine en Russie, vous n’aviez comme seul choix pendant le confinement que de prendre un jet privé, explique M. Tytelman. Une bonne partie des professionnels sont passés à ce système de déplacement qui est plus sûr en termes sanitaires. En plus, les tarifs des jets privés ont fortement baissé et il est souvent plus intéressant de louer un petit avion plutôt que de payer le voyage en classe business à plusieurs employés.”
Autre atout de taille : certaines de ces sociétés de jets jouent clairement la carte “verte”, celle de l’écologie. Un argument de choc à l’heure où l’aviation est de plus en plus critiquée pour son aspect polluant. “Il y a déjà moyen de voler sur de petites distances avec des avions 100 % électriques, comme le fait la compagnie canadienne Harbour Air. En Europe, on attend l’homologation, en 2022, des premiers avions électriques de neuf sièges et pouvant parcourir 1 000 km. Je crois énormément à la multiplication de petits vols sur de petits avions entre de petits aéroports. Je m’attends au développement d’une large offre dans cette catégorie”. Et ce au détriment des classes business des compagnies traditionnelles. “Cela va contribuer à les mettre encore plus à genoux”, insiste l’expert.
4. La visioconférence va-t-elle remplacer le voyage ?
Qu’en sera-t-il une fois que la crise du Covid-19 sera derrière nous ? Les habitudes professionnelles acquises durant cette période difficile vont-elles rester ? La visioconférence va-t-elle supplanter les voyages professionnels ? “Il y a une évolution attendue de l’attitude des voyageurs, note Xavier Tytelman qui estime qu’une partie des voyages en avion va “disparaître”. “Je ne crois pas trop à une mutation des voyages en avion vers le train. Le ferroviaire reste beaucoup plus cher, plus lent et moins pratique que l’aérien. Mais tout ce qui est remplaçable par la visioconférence va l’être. Les entreprises ont envie de dépenser moins d’argent en déplacements et des professionnels seront bien contents de pouvoir rester chez eux.” Mais selon l’expert, 90 % des voyages ne peuvent pas être remplacés par les technologies de communication à distance. “Des études le montrent : l’effet du présentiel dans une réunion est souvent fondamental. Je pense aussi que les commerciaux vont continuer à aller sur le terrain.”
Brussels Airlines est sur la même ligne au niveau des chiffres. “Nous estimons que les voyages d’affaires vont connaître une baisse de 10 % “après Corona” due au succès des solutions digitales comme Zoom et Skype”, conclut Kim Daenen.
Affaiblis par cette crise, les voyages business en avion ne risquent pas de disparaître de sitôt.


“Je crois énormément à la multiplication de petits vols sur de petits avions entre des petits aéroports.”
Xavier Tytelman
Consultant aéronautique pour CGI Consulting

Les entreprises ont mis les voyages professionnels en mode “pause”… Et réfléchissent à demain
Sans surprise, les différentes entreprises et institutions que nous avons contactées pour réaliser ce dossier limitent au maximum les voyages professionnels. Les raisons invoquées sont diverses, mais la principale reste la protection de leurs employés et les restrictions de voyages dues à la crise sanitaire. Certaines, comme le consultant Deloitte, ont réduit de près de 96 % ces déplacements d’affaires. Mais qu’en sera-t-il après la crise ? La plupart des sociétés se sont rendu compte, en cette période corona, qu’elles pouvaient limiter certains déplacements grâce aux nouvelles technologies de communication. Mais pour beaucoup de managers, ce système de travail à distance a aussi ses limites et rien ne remplace un contact humain pour négocier un bon contrat. Voici quelques témoignages d’entreprises ou institutions, généralement grandes pourvoyeuses de voyages d’affaires en avion depuis la Belgique.

GSK : Respecter les règles et protéger le personnel
Avec plus de 9 000 employés (dont une petite moitié de cadres) en Wallonie, la multinationale pharmaceutique GSK a été directement confrontée à la problématique des voyages d’affaires. C’est d’autant plus le cas que GSK compte un grand nombre de collaborateurs étrangers actifs en Belgique (plus de 80 nationalités travaillent sur les sites de Rixensart et Wavre). “Depuis le début de la pandémie, notre attitude a consisté, d’une part, à suivre et respecter les réglementations mises en place par les autorités de chaque pays où nous sommes actifs et, d’autre part, à veiller au maximum au bien-être et à la santé de nos collaborateurs et de leurs familles en évitant de les exposer à des risques”, explique Elisabeth Van Damme, directrice de la communication externe chez GSK Belgique.
En conséquence, le groupe pharmaceutique a adapté sa politique en interdisant la majorité des déplacements professionnels, tant en avion qu’en train. “En cas de nécessité, le voyage à l’étranger doit impérativement faire l’objet d’une approbation au plus haut niveau hiérarchique de l’entreprise.”
GSK Belgique ne donne aucun chiffre sur le budget alloué, en temps normal, aux voyages d’affaires de ses collaborateurs et l’impact qu’a eu, à ce jour, la crise sanitaire. “Le volume des voyages a été considérablement réduit, tant en Belgique qu’au niveau du groupe, et les voyages restent, en grande majorité, interdits”, se limite à dire Mme Van Damme.
Dans un avenir proche, le télétravail restera la norme pour les fonctions qui le permettent. La combinaison du télétravail et de l’interdiction de la majorité des voyages d’affaires a conduit GSK Belgique, comme de très nombreuses entreprises, à renforcer et à développer davantage l’usage de technologies performantes pour permettre au groupe pharma de continuer à fonctionner de la manière la plus normale possible. “Il est actuellement difficile de se projeter dans l’après-pandémie,ajoute Elisabeth Van Damme, mais nous supposons d’ores et déjà que l’utilisation accrue de certaines technologies pourrait remplacer une partie des déplacements professionnels.” Dans quelle proportion ? Il est trop tôt pour le dire.

Otan : Suspension de certains déplacements
Le siège de l’Otan, à Evere, a mis en place des mesures préventives pour réduire le risque d’infection au Covid-19 en son sein. “Ces mesures comprennent la suspension temporaire de certains déplacements du personnel et l’encouragement du personnel à travailler à domicile”, explique un officiel de l’Organisation politico-militaire. “Depuis mars, toutes les réunions ministérielles de l’Otan se déroulent par vidéoconférence sécurisée.” Et d’insister : “Nous avons mis en place de solides mesures et plans de continuité des activités, garantissant ainsi la poursuite de nos travaux”.

Commission européenne : Tous les voyages non essentiels sont annulés ou reportés
À la Commission européenne, seules les missions essentielles sont autorisées. “Les missions non essentielles doivent être reportées, annulées ou remplacées par une vidéoconférence, explique une porte-parole. Les missions essentielles pour le personnel sont définies comme des missions qui sont nécessaires dans l’intérêt du service en raison d’obligations légales fondées sur les traités ou le droit dérivé (par exemple, participer à une audience de la Cour, inspecter des centrales nucléaires, participer à un audit sur place, etc.), ou qui sont absolument essentielles pour le fonctionnement d’une direction générale (par exemple, une négociation internationale importante est en cours et la vidéoconférence n’est pas une option, etc.)”.
En ce qui concerne les différents commissaires, la Commission insiste sur “le rôle de représentation” qu’exercent ces derniers dans les États membres.

Engie : Le top management doit valider chaque voyage
Du côté d’Engie, on n’autorise que les voyages essentiels, ce qui implique de recevoir un feu vert du top management. En outre, les voyages en avion sont interdits pour des destinations où le confinement est d’application sur place.Le groupe enjoint son personnel à évaluer si le voyage ne peut pas être reporté, remplacé par une réunion virtuelle ou confié à une entité déjà présente dans le pays. Au retour du voyage, Engie demande de respecter les normes mises en place par le ministère des Affaires étrangères.Sans surprise, l’énergéticien considère que la digitalisation, accélérée par le coronavirus, aura un impact sur les voyages d’affaires.

Orange : Aucun voyage pour le moment ?
Sécurité avant tout. “Aucun voyage d’affaires n’est autorisé pour le moment, ni au sein d’Orange Belgique ni au sein du groupe Orange et ce depuis le début de l’épidémie de Covid-19 en Belgique”,nous dit-on du côté de l’opérateur télécom Orange.“La sécurité des employés d’Orange reste notre priorité absolue”, ajoute le groupe qui précise que les frais de voyages pour la filiale ont diminué de moitié en 2020 par rapport à 2019.
Alors, cette crise marquera-t-elle un tournant dans la politique de mobilité de l’entreprise ? C’est probable. “Nous observons actuellement les avantages de la vidéo et de la téléconférence, il est donc possible que cette forme de communication continue à occuper une place plus importante qu’avant le Covid-19”,commente le groupe.

Deloitte : 96 % de voyages en moins
“La santé et la sécurité de nos collaborateurs constituent notre priorité absolue”, dit-on chez Deloitte. “Cela se fait aussi, naturellement, dans le respect des recommandations d’organisations en charge de la santé comme l’Organisation mondiale de la santé ou le Service public fédéral belge de la Santé, nos collaborateurs ne peuvent effectuer des déplacements internationaux non essentiels jusqu’à nouvel ordre”, poursuit-on chez Deloite, où on explique aussi que “concernant les voyages d’affaires critiques (en voiture inclus), une double approbation est requise : premièrement, celle du responsable département, et deuxièmement, celle du département Risk interne”.
De plus, un processus de vérification proactive sur les mesures de santé et de sécurité additionnel a été mis en place. Par exemple, avant approbation, “il faut compléter une analyse des risques afin de vérifier si les mesures de santé et de sécurité pendant le voyage, au lieu de travail et au logement sont conformes aux normes Deloitte pour effectuer les tâches en toute sécurité”.
Dans quelle proportion les voyages ont-ils été réduits ? “Il y a eu 96 % de voyages en moins dans la période avril-septembre 2020 comparé à la période avril-septembre 2019.”
“L’objectif est de retrouver un équilibre entre ce qui importe pour réussir dans the next normal, le contact humain, entre collègues et avec les clients, et le télétravail/travail à distance. La transition vers le télétravail – nouvelle réalité favorisant la sécurité des employés – s’est déroulée rapidement et sans heurts chez Deloitte. En effet, nous disposions des infrastructures nécessaires et une politique de télétravail flexible existait déjà. Cependant, nous nous rendons compte du fait que le contact humain reste très important pour notre business. Nous sommes toutefois en train de réfléchir à des pistes d’améliorations pour permettre à nos employées d’organiser facilement des réunions hybrides (une partie des participants étant physiquement présents en nos bureaux et une autre partie des participants s’y joignant à partir d’un autre endroit). Nous voulons améliorer et promouvoir nos technologies de communication et permettre à tous nos employées de se connecter directement et facilement.”

Besix Group : “Difficile de négocier via un écran, d’établir de nouvelles relationsou de mener des entretiens prospectifs”
Les voyages en avion, le personnel de Besix les pratique au quotidien. Et au loin puisque le groupe belge et ses nombreuses filiales sont présents dans 25 pays et qu’il ne s’agit pas parfois de trajets d’un pays à l’autre mais aussi, dans certains pays (Canada, Australie) d’une ville à l’autre.
Tant et si bien qu’il est impossible d’évoquer un coût travel global et, dans la foulée, une chute globale. “Le fait de voyager est tellement habituel dans certaines fonctions qu’il est parfois inclus dans les coûts opérationnels ou de business development”, indique la porte-parole du groupe, qui juge qu’une division des frais par dix suite au Covid est néanmoins sans doute correcte. “Les voyages d’affaires sont ‘rythmés’ par les mesures prises par les états et régions où nous sommes présents, indique-t-elle. Autant de réalités différentes auxquelles nous nous conformons. Rien qu’en Australie, les restrictions de voyage sont différentes d’un territoire à l’autre. Les règles de quarantaines peuvent aussi différer d’un endroit à l’autre.” Lorsque voyager n’est pas possible, le groupe passe tout naturellement par la case digitale. Ce qui, compte tenu du gain de temps de déplacement, s’avère parfois… “beaucoup plus efficace”.
Au point d’enclencher un glissement vers le tout au virtuel ? “Les périodes de lockdown ou de mobilité restreinte nous ont montré les possibilités et les limites des outils de travail à distance, précise encore la porte-parole de Besix. Ce fut une grande leçon qui nous aidera à économiser du temps et de l’argent dans nos développements futurs tout en réduisant notre empreinte carbone individuelle. Nous avons même réussi à clôturer des deals à distance, avec des séances de signatures officielles virtuelles ! Cependant, si Teams est un excellent outil de contact, il reste très difficile de négocier via un écran, d’établir de nouvelles relations ou de mener des entretiens prospectifs. Dans le monde d’après, les voyages resteront donc à l’ordre du jour.”

