Le mythique "Boléro"
de Béjart de retour
à Bruxelles

Crédit: François Paolini

Crédit: François Paolini

Cinquante-sept ans après la première à La Monnaie, le magistral “Boléro” de Maurice Béjart revient à Bruxelles, dansé par le Béjart Ballet Lausanne (BBL).
Les spectateurs pourront aussi découvrir une création originale du Béjart Ballet : “t’M et variations…”.
A Forest National, du 18 au 20 mai.

Sur les eaux miroitantes au camaïeu de bleus du Lac Léman se reflètent les silhouettes effilées de bateaux d’aviron glissant avec grâce dans le clapotis cadencé des coups de rames. A l’horizon, dans la brume de cette chaude journée de printemps, se découpent sur un ciel d’azur les sommets enneigés des Alpes.

C’est dans ce havre de paix, sur les hauteurs de Lausanne, chemin du Presbytère, que le danseur et chorégraphe Maurice Béjart créa, il y a un peu plus de 30 ans, en 1987, la compagnie “Béjart Ballet Lausanne” (BBL), lorsqu’il claqua la porte du théâtre royal de La Monnaie à Bruxelles à la suite d’un gros différend avec son directeur de l’époque, Gérard Mortier.

Dix ans après la disparition de Béjart (le 22 novembre 2007), le Béjart Ballet Lausanne, dirigé depuis par le danseur et chorégraphe Gil Roman, continue de faire vivre la mémoire et le répertoire de cette icône qui a marqué à jamais l’histoire de la danse. Tout en cultivant ce qui fait l’essence même de toute compagnie de danse : imaginer, créer des chorégraphies, des spectacles.

Le Lac Léman, Lausanne
Crédit: Stéphanie Bocart

Béjart résiste au temps

Au festival d'Avignon, Maurice Béjart dirige les répétitions de son ballet "Ni fleurs ni couronne" le 21 juillet 1968.
Crédit: Reporters/Rue des Archives

Dans le long couloir qui mène au studio de danse, résonnent les notes du piano battant la mesure des exercices d’échauffement à la barre. La musique cesse. On entend Siner Gonenç Boquin, professeur invité,détailler à la trentaine de danseurs et danseuses de la troupe l’enchaînement à exécuter: “Picqué, cloche. Picqué, cloche. Keep point. Stay. Equilibre”. Le piano reprend.

Dans son bureau, à quelques pas du studio de danse,Gil Roman s’assied, s’allume une cigarette. Et dispose sur la table quelques bâtons d’encens. En fond sonore, la classe de danse se poursuit avec les ronds de jambe, les arabesques, les développés,… “Ce qui m’horripile, confie-t-il, c’est de ne pas comprendre ce qu’est la vie. Ça veut dire qu’il faut que les choses se passent et qu’elles circulent, qu’il faut qu’on les fasse exister".

"Il y a des ballets de “Maurice” (NdlR  : Maurice Béjart) qui vont résister au temps, qui sont une nourriture incroyable pour le public et pour les danseurs. Et il faut les faire exister avec un respect et un amour de l’œuvre”.
Gil Roman, directeur artistique du Béjart Ballet Lausanne

Le "Boléro", chef-d'oeuvre absolu

Parmi ces ballets intemporels figure en haut lieu le “Boléro”, imaginé par Béjart en 1961 à La Monnaie sur la musique composée par Maurice Ravel en 1928. “Le ‘Boléro’ est implacable, commente Gil Roman. Et l’œuvre résiste à tout. C’est incroyable ce que Maurice a réalisé là. C’est le chef-d’œuvre absolu  !”. Une chorégraphie mythique que le public pourra (re)découvrir, 57 ans après la première à La Monnaie, avec le Béjart Ballet Lausanne du 18 au 20 mai à Forest National.

A l’origine, Béjart a conçu le “Boléro” pour la danseuse Douchka Sifnios, et depuis, de grandes solistes l’ont interprété – Suzanne Farrell, Tania Bari, Maïa Plissetskaïa, Claude Bessy et Sylvie Guillem.

Pourtant, c’est un homme, un danseur hors norme, Jorge Donn, qui va à jamais rester lié à ce rôle magistral, puissamment érotique, lorsque Béjart décide de le faire danser sur la table en 1979.

“Donn reste Donn. Toute ma jeunesse, c’est Donn qui a dansé le ‘Boléro’ ; ça reste dans ma tête”.
Gil Roman

Comment dès lors succéder à une telle force d’interprétation ? “Notre compagnie jouit de la transmission d’un savoir-faire, d’une manière de faire qui est assez particulière”, estime Gil Roman. Elisabet Ros et Julien Favreau, qui ont tous deux bien connu Béjart, se partagent en alternance le rôle principal.

Elisabet Ros, du Béjart Ballet Lausanne, dans le "Boléro". Crédit: Marc Ducrest.

Elisabet Ros, du Béjart Ballet Lausanne, dans le "Boléro". Crédit: Marc Ducrest.

“Le ‘Boléro ’, je le veux d’une certaine manière. Je veux protéger ma compagnie, explique Gil Roman. Souvent, les gens dansent le ‘Boléro’ trois fois, quatre fois alors que l’interprétation vient du fait de le pratiquer beaucoup sur scène".

"Souvent, on voit le vernis des choses, mais il n’y a pas de profondeur."
Gil Roman

"Maurice laissait la place à l’interprète, mais pour pouvoir interpréter, il faut maîtriser. Donn l’a beaucoup dansé. Quand on le pratique beaucoup, on arrive à le doser, à le vivre vraiment. La pratique du répertoire fait souvent la différence avec les autres compagnies.”

Julien Favreau, danseur au Béjart Ballet Lausanne, dans le "Boléro". Crédit: Ilia Chkolnik.

Le besoin vital de créer

Le directeur artistique du BBL Gil Roman répète sa nouvelle création "t'M et variations..." avec ses danseurs. Crédit: Grégory Batardon.

Le directeur artistique du BBL Gil Roman répète sa nouvelle création "t'M et variations..." avec ses danseurs. Crédit: Grégory Batardon.

Préserver le répertoire béjartien, c’est l’une des missions du Béjart Ballet Lausanne. Mais pas que  ! “Il y a une troupe, qui a le répertoire de Maurice comme formation, base, enseignement et transmission, rappelle son directeur artistique, mais qui dit transmission, dit aussi évolution. Avec Maurice, nous avons toujours eu dans l’idée que la compagnie ne pouvait être vivante que si on créait dans la compagnie. Et pas se contenter de se reposer sur le passé”.

Aujourd’hui, la grande majorité des danseurs du BBL n’ont pas connu Maurice Béjart. Mais “ce qui est miraculeux, se félicite Gil Roman, c’est que le roulement au sein de la compagnie se fait de manière tellement organique que chaque fois que je reprends un ballet sur le style de Maurice, on a le temps de le travailler".

"C’est vraiment la troupe de Maurice. Mais pour moi, c’est essentiel de créer. Je n’aurais jamais pris la direction de la compagnie si je ne créais pas.”
Gil Roman

“L’habit ne fait pas le moine”, “Aria”, “Syncope”,“Anima Blues”, “3 danses pour Tony”, “Tombées de la dernière pluie”,…, Gil Roman compte à son actif de nombreuses créations, dont la dernière en date,“t’M et variations…”, dédiée à Maurice Béjart à l’occasion des dix ans de sa disparition et des 30 ans du BBL.

"t'M et variations...", lettre ouverte à "Maurice"

Le long des miroirs du grand studio de danse, de drôles d’instruments ont pris place, dont  un scribophone, une poutre à une note,…, inventés tout spécialement pour “t’M et variations…” par les musiciens de Citypercussion, jB Meier et Thierry Hochstätter. “OK  ! Allez, on y va”, lance Gil Roman. La répétition commence. Des sons graves, aigus, caverneux, mélodieux s’entremêlent, s’entrechoquent avant de s’éclipser dans une douce harmonie, ensuite bousculée par de nouvelles notes plus fortes puis plus légères. Pas de cinq, pas de deux, pas de trois, solo,… “t’M et variations…” se décline en 14 séquences, 14 variations autour du thème de l’amour et de Maurice Béjart.

“Ce spectacle est une passation, entre ce que Maurice a transmis à Gil et ce que Gil nous transmet car nous n’avons pas connu Maurice", décrit Lisa Cano, qui a intégré la troupe en 2008.

"C’est une lettre ouverte, on se livre, on se met à nu. Donc, c’est une pièce assez intime."
Lisa Cano, danseuse au BBL

"C’est aussi une énorme chance en tant que danseur car on peut remercier Maurice Béjart. Pour ma part, il m’a guidée et inspirée. Et dix ans après sa disparition, la compagnie vit encore, il y a une énergie, des rencontres, des échanges.”

Gabriel Arenas Ruiz, jeune danseur belge de la compagnie, enchaîne  : “le travail a été super riche parce que chaque danseur a pu investir de sa personne, dans le sens où nous sommes tous des personnalités différentes dans la compagnie et où venons tous d’horizons différents. Du coup, nous avons vraiment été la matière pour construire ce spectacle. Gil nous a donné une totale confiance car il nous a donné les directives par rapport au chemin à prendre. Mais, en même temps, dans ce chemin, qui était très large, nous avons eu cette liberté de pouvoir écrire, nous aussi, notre petit mot à Maurice”.

Lisa Cano, "t'M et variations...". Crédit: Grégory Batardon

Répétition de "t' M et variations..." avec Gil Roman. Crédit: Grégory Batardon.

Si Lisa et Gabriel interprètent des rôles importants du répertoire de Béjart, Gabriel précise par ailleurs : “nous sommes dans la compagnie de Maurice Béjart; il y a l’âme de Maurice, les spectacles, les chorégraphies que nous apprenons, où il y a tout ce sens et ce parfum de Maurice".

"Mais, en même temps, ce qui est vital pour un danseur, c’est de pouvoir aussi créer avec d’autres chorégraphes."
Gabriel Arenas Ruiz, danseur belge au sein du BBL

"C’est donc une opportunité de fou de pouvoir créer avec Gil dans le studio.”

Lisa confirme  : “pour les créations de Gil, on part d’une page blanche et c’est très excitant. Il y a cette relation d’humain à humain où chacun doit se livrer, ce qu’on n’a pas quand on interprète des spectacles remontés”.

"Le public ne ment pas"

Entré en 1979, à l’âge de 19 ans, au “Ballet du XXe siècle” de Béjart, Gil Roman ne cache pas être “très attaché à la Belgique et Bruxelles”. C’est donc non sans une certaine émotion qu’il présente pour la première fois en dix ans au public bruxellois une création propre (en l’occurrence “t’M et variations…” à Forest National). “Ce qui est fantastique dans une salle de spectacles et qui en même temps fout la trouille, c’est qu’il y a de tout, continue-t-il. Il y a des gens tellement concentrés qui sortent en pleurant, d’autres qui s’endorment après cinq minutes, d’autres encore qui ne tiennent pas en place, etc. Que tire-t-on d’un spectacle  ? Ça a toujours été un mystère pour moi. Mais en même temps, je sais que ce genre de ballet demande une attention parce que c’est aussi le plaisir de voir ces formes qui vous mettent dans un certain état et déclenchent un imaginaire”.
Dix ans après la disparition de Béjart, “la compagnie du BBL est bien vivante, témoigne Lisa Cano. Gil Roman chorégraphie chaque année un ballet. Gabriel et moi participons souvent à ses créations et nous avons vu l’évolution. Ça progresse; c’est toujours différent. Et le public est là  ! Et le public, il ne ment pas  : s’il aime, il est là”.

"t' M et variations...", répétitions. Crédit: Grégory Batardon.

En pratique

Quoi  ? En janvier 2017, le Béjart Ballet Lausanne (BBL) venait interpréter à Forest National une création grandiose de Maurice Béjart, “La IXe Symphonie”. Forte de ce succès, la troupe dirigée par Gil Roman revient, en accord avec Music Hall, sur la scène de Forest avec, en première partie, une création exclusive, “t’M et variations…”, suivie de l’œuvre mythique du répertoire de Béjart  : le “Boléro” de Ravel. Cette seconde partie sera accompagnée de vingt danseurs locaux et de l’orchestre symphonique belge La Passione dirigé par Paul Dinneweth.

Quand  ? Les vendredi 18 et samedi 19 mai à 20 h, et le dimanche 20 mai à 15 h.

Infos et rés.  : 070.345.345. – www.musichall.be