
Pourtant, ces vitrines muettes cachent des histoires. Ceux qui tiennent ces épiceries sont souvent des Pakistanais, des Indiens, des Bangladais ou des Afghans qui ont fui leur pays. Lorsqu’un soir, un de leurs employés m’a tendu mon soda en me demandant “Ce sera tout?”, j’ai eu envie de lui répondre “Non, racontez-moi votre vie”.
Qu’ont-ils traversé pour ouvrir ces commerces? Quels chemins ont-ils empruntés? Comment vivent-ils en Belgique? Pour mettre en lumière ces récits trop peu entendus, j’ai choisi trois communes de la capitale, trois nationalités, trois destins. Au-delà du “paki”, moi aussi j’ai voulu, éclairer la nuit.

1. Un indien dans
la ville
Il est 17h30, je rentre dans le magasin situé à Etterbeek. A l’intérieur, Gurwinder est postée derrière le comptoir, cachée par une étagère. Elle a une cinquantaine d’années, la peau caramel et les cheveux noirs. Au son de la clochette de la porte, elle tourne la tête pour saluer du regard chaque client. A cette heure, elle croise rarement un inconnu : les grandes surfaces sont encore ouvertes et proposent des prix plus avantageux. Ici les produits débordent jusqu’au plafond, la lumière du jour a du mal à filtrer. Heureusement, la porte reste toujours entrouverte. Malgré les couleurs des bonbons, des chips, des sauces et des bouteilles d’alcool, tout semble fade et artificiel. Les frigos bourdonnent, la climatisation souffle à plein régime : autant de détails qu’on n’entend ni ne voit plus avec le temps. C'est la loi de la continuité. Ici, chaque jour ressemble au précédent.
Après ma demande d’interview, la famille apparait derrière le comptoir: deux filles de 13 et 14 ans qui se cachent timidement et le mari, Gurpal, un homme à lunettes, d'une cinquantaine d’années, les cheveux et la barbe grisonnants. Les parents m’ont invité à passer à l’arrière tandis que les filles gardent la caisse enregistreuse. On me sert une tasse de thé et une pâtisserie traditionnelle indienne. Cette situation résume toute leur vie : le travail acharné, la famille et un attachement profond aux racines.

De 7h30 à 18h30, Gurwinder tient le magasin de jour, sauf le lundi où elle prend congé pour ranger la maison. Voici sa vie. “Quelle vie?”, me dit-elle. Chaque matin, pour amener des ondes positives, elle allume l’ordinateur et met la prière sur Youtube. “Je n’ai pas le temps de le faire à la maison et, ici, j’aime bien mettre quelque chose de relaxant.”
Puis elle attend les premiers visiteurs. Tout au long de la journée, les clients passent, mais n’affluent pas. Les commerces de proximité permettent de ne pas se déplacer loin de chez soi pour acheter des produits de premières nécessité, des boissons ou des cigarettes surtout. Pour Gurwinder, chaque jour est l'occasion de faire fonctionner sa mémoire en donnant les prix par cœur. Elle vérifie aussi les rayons à réapprovisionner et anticipe les commandes. Contrairement aux apparences, dans son commerce, elle ne s’ennuie jamais. Et si le moment le permet, elle appelle sa famille qui se situe aux quatre coins du globe.

Gurpal, qui ouvre le magasin de nuit situé en face, se lève aussi très tôt. Il doit faire les courses pour réapprovisionner en marchandises. Tous les jours, il se rend dans des grandes surfaces et il remplit le coffre de la voiture. A l’occasion, ses filles l’accompagnent. Il rit: “Souvent il n’y a plus de place dans la voiture, alors elles rentrent à pied avec des paquets”. Ce genre de moments sont les seuls qu’elles partagent avec leur papa … “Ou alors quand on nettoie”, précise la maman en souriant.
Après qu’il soit rentré, Gurpal mange en vitesse avec sa famille avant d’ouvrir le magasin à 18h30. La soirée ressemblera sensiblement à la journée de sa femme. Sauf que la nuit, quand tous les autres commerces ont fermé, ce sont les jeunes qui frappent à sa porte. Alors, la vente de vapes, de cigarettes et de boissons s’accentue. L'alcool est le produit sur lequel il fait le plus de bénéfice, contrairement aux cigarettes que tous les commerces doivent vendre au prix indiqué sur le paquet.
A la fin de sa longue journée, il rentre chez lui, à 3 kilomètres. Demain, un jour identique se lève. Cette routine, Gurpal l’exerce depuis 2021, lorsque, avec un ami, ils ont repris les commerces de son cousin. Ils se sont alignés sur les prix des concurrents et l’affaire a continué de fonctionner. “C’est un très grand businessman”, plaisante un client fidèle. Quand peu de temps plus tard, l’associé a fichu le camp, réalisant l’ampleur du travail, Gurwinder a été obligé de le remplacer. Les filles ont aussi commencé à aider et, depuis, il n’y a plus que la famille qui y travaille. “Engager quelqu’un, c’est trop cher. Et puis, on tombe sur des gens qui ne veulent pas travailler ou qui sont souvent malades.”
Il y a 16 ans, elle était encore en Inde. Gurpal, lui, est parti en Belgique en 1990, après avoir entamé un voyage de 9 mois. L’objectif était de rejoindre la Suisse, où une connaissance pouvait lui offrir un travail. Finalement, il a arrêté sa course à Bruxelles et a enchaîné les petits boulots: laveur de voitures, plongeur dans l’horeca, jardinier… Avec la barrière de la langue et sans éducation, les métiers manuels sont la seule issue viable.

En 2009, leurs parents ont organisé un mariage arrangé et Gurpal est retourné en Inde pour la cérémonie. Ensuite, selon sa culture, Gurwinder savait ce qui l’attendait. Elle a quitté sa famille et s’est envolée pour Bruxelles. Pourtant elle garde la tête haute: “Triste? Non ! Chez nous, on suit le mari, c’est tout”.
C'est cette séparation qui l’a empêchée d’être présente lors du décès de ses parents. Toute la famille s’est réunie pour l’enterrement de son père. Pour celui de sa mère, elle a dû faire son deuil à distance, en Belgique, là où elle a dû réapprendre à vivre.
Pour elle, la nourriture reste le lien le plus tangible qu’elle conserve avec ses origines. Gurwinder cuisine quasi exclusivement indien ; si les filles veulent autre chose, elles doivent se débrouiller. Ce n’est pas du repli sur soi, mais la seule façon, à portée de main, de se reconnecter à ses racines. A Bruxelles, le couple ne partage pas cette culture avec les autres. Il n’a pas vraiment socialisé, même avec les autres patrons de commerces alimentaires. “On n’a pas le temps, on doit travailler.” Pour eux, les interactions récurrentes se manifestent surtout par les allers et venues des clients du quartier qui viennent par habitude.
Cette vie faite de sacrifices a permis à leurs enfants d’être éduqués et de rêver à un avenir meilleur. “Mes filles sont très intelligentes, la plus petite veut devenir dentiste!”. Pour les parents, il est hors de question qu’elles reprennent l’affaire familiale, parce que cela demanderait trop de travail. Pour eux, les chances de trouver une voie plus tranquille s'amenuisent. Gurwinder espère cesser son activité dans deux ans, sans pour autant avoir prévu un plan B...


2. Itinéraire
d’un enfant gâté

Sam a 36 ans, il est “couleur café”, a le sourire au coin des lèvres et sa vapoteuse illuminée en main. Chaque matin, à 10h, il ouvre son commerce qu’il gère avec son frère. En cette période estivale, les ventilateurs tournent à plein régime, tandis que les grandes vitrines laissent entrer le soleil et les regards des passants.
À première vue, rien ne distingue cette échoppe des autres commerces de dépannage. Il y a toujours les réfrigérateurs aux couleurs des marques de boissons et les étagères chargées des produits de premières nécessité. “Mon papa dit que quand c’est rempli, ça donne envie d’acheter”, lâche Sam. Pourtant, à l’intérieur, l’atmosphère dénote. Une vitrine de figurines fait face à l’entrée, des lanternes chinoises sont suspendues et des posters de Bruce Lee décorent les murs. Contrairement aux apparences, ces accessoires ne rendent pas hommage aux anciens gérants chinois: “Mon frère est parti en Chine pendant 7 ans et il s’est marié avec une Chinoise”.

Enfin, ce qui le rend assez singulier, c’est le mur consacré à sa librairie et l’autre destiné à remplir les billets de loterie qu’il vend au comptoir. Ces spécificités ne lui permettent pas de gagner beaucoup d’argent mais d’ouvrir plus longtemps que les autres. Pour Sam, il faut savoir jouer et manier le business, mais ça ne veut pas dire qu’il accepte qu’on le pointe du doigt. “Les politiciens n’ont pas le droit de parler de blanchiment d’argent. Quand il manque des milliards dans les caisses de l'État, ce n’est pas à cause des pakis.” Néanmoins, il sait que le monde des indépendants est féroce et que le règne de la débrouille prévaut. “Mon prof d’éco nous disait: si tu déclares tout, t’es un con.”
Sam parle facilement et avec franchise. Son père dit qu’il manie les mots. Mais il a aussi son côté impulsif. “C’est familial”, plaisante-t-il. Durant notre discussion, un ivrogne a essayé de lui voler un paquet rempli de bières… Il finira à terre. “Je lui ai donné un de ces revers”! Mais bon, ça reste l’exception. En général, les clients sont honnêtes. Il y a les habituels qui se sentent uniques lorsque Sam sait exactement ce qu’ils vont prendre. Certains sont devenus ses amis, avec qui il passe certaines soirées. Mais il y a aussi les fêtards de fin de nuit attirés par la lumière du dernier magasin encore ouvert. Et puis, les nouveaux qui viennent chercher et déposer leurs colis. Ce jour-là, ils ont défilé, plus que pour des cigarettes. Entre ceux qui se trompent d’adresse de livraison, qui doivent être assistés et ceux qui n’ont pas leurs cartes d’identité, cela demande beaucoup d'énergie. Au moins, il gagne 50 centimes sur les colis déposés et mieux encore: “Sur les envois, je gagne 10 pour cent. En une journée, je peux me faire 50 euros.” C’est aussi un appât pour que les clients entrent dans son magasin et achètent autre chose, même si ce n'est pas systématique.


Ce sens du commerce, il dit le tenir de ses origines pakistanaises. “Historiquement, on est un peuple de marchands. C’est inné.” Mais Sam est né en Belgique. Son père est pakistanais, a immigré en 1975 et a rencontré sa mère, espagnole, à Bruxelles. Ce métissage, il ne s’en rendait pas compte. Enfant, il pensait que c’était la norme: “Je parle français avec mes parents et ma classe était de toutes les couleurs”. Sam s’est toujours senti belge : “Quand j’ai ouvert mes yeux c'était ici, mes premiers mots aussi… Et j’aime la bière”, explique-t-il en poussant l’accent brusseler. Dans sa jeunesse, ses origines n’avaient donc pas d’importance. “Quand j’avais 10 ans, je disais même à mes potes: on va chez le paki?”
En grandissant, les distinctions ont commencé à se faire remarquer, mais en aucun cas il ne se sent discriminé. Pour lui, “paki” n’est pas une insulte mais il comprend la frustration des étrangers arrivés en Belgique, qui paient leurs impôts, ouvrent un commerce et contribuent à la société, pour se voir ensuite accolés un terme réducteur.

C’est ce qu’a vécu son père. Il y a 50 ans, il entrait dans la vingtaine. On lui avait dit qu’il y avait du travail en Belgique, mais sans certitude. “Au Pakistan, les hommes partent pour subvenir aux besoins de la famille”. Durant 15 ans il a enchaîné les petits boulots, parfois deux par jour. Il a commencé à la plonge, jusqu'à devenir chef du restaurant dans lequel il travaillait. En 1991, alors qu’il avait amassé assez d’argent, il a pu ouvrir son magasin. Sam a toujours connu cette échoppe. “C’est comme ma deuxième maison.”
Dans leur culture, on se sacrifie pour sa famille. Le couple a tout fait pour que ses enfants ne manquent de rien et soient bien éduqués. Alors, Sam est parti à Londres puis est revenu en Belgique dans une école privée. Il n’était pas destiné à reprendre le commerce familial. “Mon papa a bossé toute sa vie pour ne pas qu’on gaspille nos vies ici.” Sam n’avait pas d’autres plans en tête: “J’étais comme un enfant de riches, du coup j’ai eu un désintérêt total pour tout”. Pour sa famille, c’est un talent gâché, mais il le dit lui-même, il est feignant et il se satisfait de ce qu'il a. Alors, arrivé à sa majorité, il lui a fallu trouver un travail. Et si sa mère voulait absolument qu’il quitte le cocon familial, le côté trop protecteur de son paternel a pris le dessus: “Il a dit: je vais pas laisser un connard dire à mon fils ce qu’il doit faire!”. Depuis, 18 ans sont passés, et Sam est toujours derrière le comptoir.
Et si, par ses origines, il porte avec fierté l’héritage des Pakistanais venus chercher un meilleur avenir, il se sent pourtant à part: “Je ne m'entends pas avec eux, même ceux qui naissent ici, parce qu’ils sont sclérosés et enfermés dans leur communauté”. Pour Sam, son cocon familial métisse a beaucoup joué dans son intégration et son ouverture d’esprit. “Il y a eu des concessions, c’est une richesse d’avoir plusieurs cultures”.


3. Rien à déclarer
Autour de la grand-place de Bruxelles, boutiques, cafés et night shops s’empilent. La vitrine de l’un d’eux se démarque. Elle exhibe des verres de bières belges et des bibelots pour appâter les touristes en quête d’un souvenir. A l’intérieur, par contre, tout est fidèle aux commerces de dépannage habituels: néons jaunâtres, frigos hurlants contre les murs et étagères débordant de nourriture. Derrière le comptoir, celui que je nommerai Fahim pour des raisons d’anonymat est un Bangladais d’une quarantaine d’années, arrivé il y a 20 ans. Il trône sur une chaise de bureau délabrée, témoin des nombreux va-et-vient dans les recoins du magasin.

De l'autre côté, une personne visiblement ivre est plantée devant le congélateur à l’entrée. “C’est un gars sympa, il reste pour boire.” Lors de ma visite, il passera à plusieurs reprises dans les frigos, avant de revenir à sa position initiale. Fahim le croise presque tous les matins depuis qu’il a commencé ce job au début du mois de juillet .“Il ne travaille pas au black, il est déclaré”, lance l’ivrogne, caché par le rayon central. C’est sa sœur et son beau-frère qui lui ont offert ce poste, son premier travail déclaré depuis qu'il est arrivé en Belgique. Il me confie qu’il est rattaché fiscalement au Portugal depuis peu, mais reste flou. Ce stratagème lui permettrait à présent de travailler légalement en Belgique.
Un peu plus tard, un autre individu tout aussi éméché semble reconnaître l’autre buveur: “Pablito tu as maigri comme un suppositoire!” Si ces hommes n'ont pas l'air de poser problème, le centre de la capitale n’est pas le lieu le plus sûr pour un commerçant. On y croise toutes sortes de visages et parfois pas les plus rassurants, mais Fahim ne se plaint pas. De toute façon, le magasin ferme à 20h, ce qui lui permet d’échapper aux débordements nocturnes. Mais c’est peut-être un manque à gagner. “Nous on fait rentrer 600-800 euros par jour. Ceux qui restent ouverts, jusqu’à 3000-4000”, estime-t-il à la grosse louche.



Fahim s’est rapidement familiarisé avec son nouvel environnement. Il décharge la marchandise, remplit les rayons, note ce qu’il manque et ainsi de suite. “Puis je rentre à la maison, je mange et je dors. C’est comme ça depuis 20 ans: travail-maison-travail-maison!”
Avant, il était vendeur. Pour un étranger sans titre de séjour, trouver un tel emploi relève de l’impossible, mais Fahim a pu compter sur le soutien des gérants pakistanais d’un magasin de vêtements qui ont directement fait appel à ses services. Les années ont passé et le commerce a brûlé dans un incendie en 2010. Fahim a cru devoir revivre les recherches pénibles d’emploi: “Qui veut d’un sans papiers? Personne”. C’était sans compter sur le restaurateur d’en face qui l'a pris sous son aile. A l’époque, il lui avait même promis un contrat de travail officiel dès qu’on lui aurait accordé un statut légal.
Alors, inéluctablement, il ne pensait plus qu'à cette promesse écrite qui avait circulé entre les mains de l’employeur, de l’avocate, jusqu'au “gouvernement belge” affabule-t-il. Mais cet espoir de régularisation fut de courte durée : en plein essai, un inspecteur des services publics fédéraux s’est présenté au restaurant. Il a demandé à voir le contrat qui n’existait pas et a interrogé Fahim en l’absence de son employeur. Finalement, le rapport a été défavorable. “J’ai tout donné à la Belgique, et la Belgique ne m’a rien rendu.”

Cet enchaînement malchanceux lui aura au moins permis de se rapprocher davantage de sa sœur avec qui il vit depuis quatre ans. Elle a eu les papiers, lorsqu’elle s'est mariée, et a été autorisée à s’installer en Belgique. Autour de lui, son entourage semble mieux réussir : “Une amie a eu les papiers après trois ans. Elle s’est mariée, a un travail et des enfants. Ca c'est la vie… Moi, ma vie, c’est quoi?”. Pour lui, tout part d’un manque de chance.
“Tout ça, c’est à cause du système au Bangladesh.” Quand Fahim était encore dans son pays d’origine, il était apprécié et promis à un bon avenir. “J’avais un magasin, plusieurs maisons, mon papa était un grand politicien respecté du quartier.” Fahim aussi faisait de la politique, mais à plus petite échelle: “j’étais au Parti nationaliste”.
Alors, quand la crise au Bangladesh est survenue en 2006, tous ses rêves ont explosé en mille morceaux. Après la défaite de son camp, un gouvernement intermédiaire appuyé par l’armée a pris le pouvoir. Des émeutes ont éclaté, l’état d’urgence a été proclamé, et la police a procédé à des arrestations massives : “Le parti au pouvoir voulait me faire tuer, alors je suis parti”. Entre procès expéditifs sous couvert de lutte anticorruption et purge politique, Fahim n’a eu d’autre choix que l’exil. Il a mis trois mois pour arriver en Belgique. C’est peut-être peu par rapport à d’autres, mais suffisant pour comprendre qu’il ne retrouverait plus jamais sa vie d'antan. Aujourd’hui sa mère est morte, il ne reste plus que son papa au pays. Il ne sait pas s’il le reverra un jour.


Lorsqu'il évoque le système belge - le pluralisme, les aides sociales, l’égalité devant la loi - il ne peut s'empêcher de soupirer. Il regrette cette crise qui a tout gâché. “S’il n’y avait pas de corruption, vous partirez là-bas tellement c’est beau”. Il répète que le système ne reflète pas l'état d’esprit de la population et que les peuples d’Asie du sud ont toujours eu le cœur sur la main. Cette générosité, il l'a emportée avec lui : il fait crédit aux plus démunis, essaie à satisfaire chacun des clients… “Même si j'en ai besoin aussi, si j’ai vingt euros, je t'en donne dix parce que vous êtes mon frère.”
C’est dans ce sens qu’il espère un jour lancer sa propre épicerie de quartier. A Bruxelles, là où il connaît tout le monde et toutes les rues.“Je fais un bon service client, les gens sont contents de moi.” Avec son état d’esprit, un inconnu peut rapidement devenir un ami et donc, un client fidèle. Ce sens du business, il le doit à ses ancêtres:"Mon grand-père et mon père étaient de grands commerçants”.

La réaction des échevins

Les commerces de jour, qui peuvent rester ouverts jusqu’à 21h, sont plutôt simples à contrôler. Il en va autrement des night shops…
En 2017, Hub Brussels recensait 221 night shops à Bruxelles. Cinq ans après, ils n’étaient que huit de plus. Cette stabilisation est sans doute dûe à un règlement toujours plus dissuasif, que les communes fixent sur base des lois fédérales. “ Avant, ils ouvraient n’importe comment ”, raconte Didier Wauters, actuel échevin du commerce à la ville de Bruxelles. Lui et l’ancien échevin des affaires économiques, Fabian Maingain, l’affirment, ces règles sont dissuasives pour éviter leur prolifération.
A la ville de Bruxelles en tout cas, c’est comme ça: d’abord, chaque magasin ne peut excéder 150 m² de surface de vente et doit se limiter à l’alimentation et aux articles ménagers. Ensuite, des distances minimales de 400m doivent être respectées entre deux night shops afin d’éviter une densité trop forte. Les implantations dans les zones purement résidentielles sont proscrites. On ne trouve ces établissements que sur un liseré commercial ou en zone mixte, conformément au plan régional d’affectation du sol (PRAS).

Les taxes jouent aussi un grand rôle même si, pour Fabian Maingain, cela n’a jamais empêché un magasin d’ouvrir. “7132 euros pour ouvrir son commerce et 4750 de taxe annuelle”, confie Didier Wauters. Cette redevance varie toujours en fonction des communes et ne porte que sur les magasins qui s’identifient en tant que night shop. Une identification qui leur permet d’ouvrir plus tard. Selon la loi fédérale, la limite fixée est de 18h à 7h du matin, maximum. Pourtant, dans le centre, la limite est fixée à 3 heures.
Enfin, la commune étudierait un nouveau périmètre de protection qui limiterait encore le nombre d'emplacements possibles. “On réfléchit à une mesure dissuasive qui empêcherait l’installation des night shops à au moins 200 m des lieux sensibles comme les écoles et les hôpitaux”.
Mais tout reste une affaire de réalités locales: Ixelles n’est pas Etterbeek, et Etterbeek n’est pas la Ville de Bruxelles. Chaque bourgmestre adapte l’arsenal dont il dispose pour préserver l’ordre, la tranquillité et l’équilibre commercial bruxellois. “Ces magasins sont souvent décriés. Les autres commerçants et les comités de quartier ne les aiment pas, surtout à cause des nuisances sonores et du trouble à l’ordre public que les clients causent”, souligne Fabian Maingain. C’est pour ces raisons que les arrêtés frappent fort.


En plus de cela, les soupçons de blanchiment d’argent ou de trafic de stupéfiants, tout comme le non-respect des heures d’ouverture, nourrissent l’inquiétude des autorités. Malheureusement, il est difficile de vérifier ces infractions le soir venu: “ Après 22 h, les agents administratifs ne sont plus là et la police a d’autres priorités ”, rappelle Fabian Maingain. Néanmoins, quand il rencontrait encore les commerçants en tant qu'échevin, il assure qu’ils se montraient coopératifs pour éviter tout problème.
En accord avec Didier Wauters, il confirme la situation: les night shops et commerces de jour demeurent difficiles à encadrer. Il n’existe pas d’union professionnelle structurée, et leur intégration aux associations de quartier est quasi inexistante. Pourtant, une Fédération belge des night shops existe bel et bien. Son secrétaire, Gurmeet Singh, épaulé par Muhammad Yasar Raza, déplorent un régime réglementaire trop contraignant. “Il y a trop de taxes, on ferme trop tôt. On a engagé un avocat pour arranger les choses. On perd notre boulot”, affirme l’associé.
Et s’il est évident que toutes ces mesures visent à restreindre l’influence de ces magasins de dépannage, l'échevin du commerce reste positif. Il souhaiterait même accompagner ceux qui resteront implantés pour renforcer leur offre et leur qualité. “Il faut comprendre qui ils sont, comment ils vivent et améliorer l’offre puisqu’on veut limiter leur nombre”, explique t-il. “Mais il faut être honnête, on est bien content quand on a besoin d'une boisson ou qu’il manque quelque chose à la maison!”, conclut Didier Wauters.
