1. Les docteurs A.M. Rankin et P.J. Philip

J’étais dans mon cabinet lorsque j’ai reçu un Télégramme officiel du ministère de la Santé à Bukoba, ville du Tanganyika. “Docteur P.J.Philip, épidémie d’hystérie collective dans une commune située sur la rive occidentale du lac Victoria, dans la région de Kagera -STOP- La population appelle ça endwara ya Kucheka ou akajanja ce qui veut dire maladie du rire et folie, en langue Haya -STOP- Venez au plus vite, besoin d’expertise interne -STOP et FIN.”
Un certain A.M.Rankin, professeur de médecine, devait me rejoindre par avion. Il avait reçu les mêmes instructions via l’université de Makerere où il travaillait en Ouganda. Le pays voisin craignait une propagation transfrontalière. Nous nous sommes rencontrés à l’aérodrome. Là-bas, les autorités locales nous ont prêté une voiture et nous ont dit:
“Certaines régions pourraient bientôt être confrontées à plusieurs centaines de personnes infectées si vous ne trouvez aucune réponse.” Le ton était donné, pensais-je.
Si on nous avait dit, un an plus tard, que le New York Times en ferait un sujet mondial, Rankin et moi n’y aurions pas cru.

Sur la route vers Kashasha, nous avons échangé sur nos pays. Le Tanganika, indépendant depuis le 9 décembre 1961, venait à peine de célébrer sa liberté vis-à-vis du régime colonial britannique. Alors que son pays, l’Ouganda, devait encore attendre pour fêter la sienne. Lorsque nous sommes arrivés au collège où les premières victimes avaient été recensées, les couloirs étaient calmes, aucun incident n’était à déplorer. La maladie n’était pas visible tout le temps. Les spasmes s’arrêtaient, et laissaient quelques moments de répit aux filles qui étaient touchées.
Quand le phénomène s’est vu pour la première fois, les professeurs ont dû penser à des agissements d’étudiantes dissipées qui ne voulaient pas assister au cours. Mais, quand la situation s’est étendue à d’autres filles du pensionnat, les missionnaires ont pris la chose au sérieux.
Pour Rankin et moi, les symptômes étaient clairs, à chaque fois, les débuts étaient soudains. C’étaient des crises de rires, parfois de pleurs qui pouvaient durer quelques minutes ou quelques heures. A cela, s’ajoutaient des gestes violents et des agitations. Et tout cela pouvait s’éterniser jusqu’à deux semaines, au maximum, 16 jours. Il est à noter que chaque patiente visitée avait eu des contacts très récents avec un individu souffrant de cette maladie. Elles n’avaient jamais de fièvre.

Quelques mois plus tard, nous avions envoyé les premières analyses en laboratoire. Pendant ce temps, la maladie était en pleine propagation, et cela interférait avec l'éducation des enfants. La population était déjà effrayée. Le collège avait déjà fermé ses portes une fois, 95 élèves sur 159 avaient été touchés. Puis il a rouvert en mai.
Aujourd’hui, nous sommes fin juin 1962, le collège et 13 autres écoles ont été fermés définitivement. C’était une erreur de renvoyer les élèves chez eux, maintenant, la maladie touche encore plus de monde, de tous les sexes et de tous les âges. Cette hystérie est contagieuse! Quand les parents ont repris leurs enfants, ils se sont mis à rire, m'a-t-on dit.
Heureusement, aucun mort n’est à déplorer mais certains patients rechutent. Je me pose une question, comment est-il possible qu’aucun cas n'a été recensé chez les professeurs, les policiers ou encore les chefs de village?


Aussi, nous avons reçu les résultats des tests de l'institut de recherche de virus d’Entebbe: tous négatifs. Aucun virus n’a été identifié, et il n’y a pas d’infection virale dans le sang des malades. On peut aussi écarter l'hypothèse de l’intoxication. La contagion semble émotionnelle dans une population particulièrement “susceptible”.
Les autorités nous ont confirmé qu’une autre équipe avec une approche neuropsychiatrique allait être envoyée. Ils seront déployés en Ouganda, pour l’année 1963. Rankin s’est effondré en apprenant que la maladie avait aussi été aperçue là-bas. Si seulement un agent pathogène avait été identifié… Nous préparons dès à présent notre article pour le journal de médecine: The Central African.

2. Le psychiatre Benjamin H. Kagwa

“Rappel des faits -STOP- Epidémie de rire confirmée à Mbale, Ouganda -STOP- Approche Psychosociale d’urgence et suivi psychiatrique -STOP- Prière de confirmer réception -STOP- Salutations distinguées, Benjamin H.Kagwa -STOP et FIN.”
Au moment d’envoyer ce télégramme, je finissais à peine ma journée. En réalité, on n’arrête jamais vraiment de travailler vu l’état d’urgence. Je devais continuer la mission qui avait débuté au Tanganyika avec Rankin et Philip. Ils avaient d’ailleurs écrit un article que je connaissais par cœur. A cette époque, un passage avait retenu mon attention:“Le Moyen Âge en Europe a connu plusieurs épidémies d'hystérie collective, dont les plus connues sont les danses en Allemagne et en Italie (Major, 1954). Hecker (1844) illustrait comment la tendance à la sympathie et à l'imitation s'accroît sous l'effet de l'excitation.” L’hystérie collective n’était donc pas culturellement spécifique.

Sur le terrain, la communauté autochtone peu éduquée était effrayée. Leurs enfants se retrouvaient en transe, riaient et pleuraient dans tous les recoins du village. Avec leurs maigres connaissances, Ils cherchaient des réponses. Peut-être cela vous semble-t-il absurde, pourtant, lorsqu’un mystère s’invite chez vous, le seul remède pour l’esprit en proie à la peur est de lui donner un nom aussi fantastique soit‑il. Alors, ils ont tout naturellement évoqué un “ poison atmosphérique”, hypothèse déjà écartée par Rankin et Philip. Ils parlaient aussi de sorcellerie et de la colère des esprits. En bon scientifique qui a étudié en Occident, j’ai écarté ces hypothèses.
Pour moi, la raison ne pouvait être que rationnelle et émotionnelle. Au XVIᵉ siècle, Strasbourg avait été déchirée par famines et épidémies, si bien que ses habitants avaient eux aussi connu des hystéries collectives musculaires. Alors, ici, qu’est-ce qui pouvait expliquer ces mois de fou rire?

Durant deux années, j’ai enquêté sur cette hystérie qui avait maintenant touchée l’Ouganda au Sud-Ouest et à l’Est. De mes recherches, j’en ai tiré quelques conclusions. Lorsque j’arrivais le matin, mes patients étaient en pleine agitation, en rechute ou en total apaisement. C’étaient les trois uniques phases psychomotrices. J’ai constaté que la majorité était issue du peuple Gisu, comme s’ils étaient culturellement conditionnés. Chaque tribu présentait les mêmes symptômes, les crises se transmettaient entre eux. J’ai pensé qu'ils avaient un vécu collectif, que derrière cette hystérie se cachait une histoire plus complexe. C’est en les accompagnant que j’ai compris.

Je suis moi-même ougandais. Je connaissais les ravages de la domination coloniale, de cette prétendue “mission civilisatrice occidentale” qui nous avait arrachés à nos traditions. A cela s’ajoutait notre récente proclamation d’indépendance, en octobre 1962. J’ai pensé que l'humain n’était pas capable de réagir correctement à des changements aussi violents. Dès lors que les racines culturelles et les croyances d’un peuple étaient brutalement ébranlées, des bouleversements émotionnels, souvent liés à l'hystérie, ne pouvaient que surgir. J’ai appelé cela: le conflit mental post-colonial.
18 mois après les premières contagions, la maladie semble s’être épuisée d’elle-même. Aujourd’hui, plus personne ne rechute. Nous travaillons pour en comprendre davantage. On ne sait pas de quoi l’avenir sera fait.

3. Un sujet convoité

Depuis 1962, les chercheurs n’ont eu de cesse d’enrichir les travaux de Rankin, Philip et Kagwa pour élucider ce qu’on désigne en swahili sous le terme “omumnepo ”, que l’anthropologue Inès Pasqueron de Fommervault définit comme des comportements absurdes et éphémères à l’origine mystérieuse.
En 2007, le linguiste Christian Hempelmann affirmait que les changements culturels et sociaux étaient bien la cause de ces troubles. Pour lui, les habitants ont souffert de psychose collective (MPI) dont l’origine n’est pas organique. Ce stress psychosocial est surtout survenu chez les personnes de faible statut social car, à l’époque, elles n’avaient pas les ressources pour exprimer autrement leur malaise. Pour Hempelmann, la MPI était leur dernier recours.
L’isolement et la sévérité scolaire pourraient aussi être une piste. Loin de leurs parents, les élèves du pensionnat étaient davantage exposés à la crise qui les touchait en cascade. Pour Rugeiyamu Kroeber, un psychiatre originaire du village voisin de Kashasha, l’origine de l’épidémie se trouvait dans cet enfermement et la maltraitance: “Je connaissais de réputation la directrice, c’était une femme très stricte.”

En 1996, Robert Bartholomew et François Sirois distinguaient trois formes d’hystérie de masse: l’hystérie motrice, anxieuse et la pseudo-hystérie. Toutes présentaient des critères partagés comme l’anxiété de groupe, des symptômes bénins et transitoires et une prépondérance féminine parmi les victimes. L’anthropologue Lévi-Strauss dira quant à lui que les hommes de haut statut et les guerriers méprisent le rire, qu’ils tiennent pour un comportement féminin.
Si pendant toutes ces années les experts ont essayé de théoriser profondément les raisons de ces hystéries collectives, il n’en est pas moins difficile de les éradiquer. A l’ère du numérique, des mécanismes similaires de contagion psychogène se propagent désormais via les réseaux sociaux. Chez certains adolescents, des contenus anxiogènes peuvent induire des symptômes corporels ou comportementaux.

