Il faut repeupler le Japon
Le Japon, d'une ère à l'autre (4)
Le 30 avril, l’empereur du Japon Akihito, 85 ans, abdiquera en faveur de son fils Naruhito, 59 ans. Au terme des trente ans de son règne, appelé ère Heisei, La Libre explore dans une série de reportages les mutations et les défis qu’affronte la société japonaise à l’aube de l’ère Reiwa. Ce reportage a été réalisé avec le soutien du Fonds Marilo, géré par la Fondation Roi Baudouin.
Japon de l'envers et de l'endroit
L’ère Meiji, qui coïncide avec la modernisation et l'industrialisation du Japon, à partir de 1865 et sa transformation, en puissance militaire d'abord (1904-1941), économique ensuite (de 1947 à 1990), engendre l’exode des ruraux vers le ruban littoral du Pacifique et ses centres industriels et portuaires. Elle contribue à la densification de la métropole formée par Tokyo, Nagoya et Osaka, qui croît encore aujourd'hui.
Cette “modernisation” a provoqué une scission démographique du Japon entre un littoral pacifique hyper-peuplé, le Japon dit de l’endroit (omote nihon) et une côte dépeuplée faisant face à la Corée, dite Japon de l’envers (ura nihon).
Si les traductions françaises sont a priori neutres, la signification japonaise est péjorative, comme on dirait "France d'en haut" et "France d'en bas". Cette opposition, bien connue des Japonais et des chercheurs, se renforce dans la perspective du dépeuplement et de la concentration de 70% de la population dans les centres urbains.
En 1998, la ville de Nagano accueillait les Jeux olympiques d’hiver. À cette occasion, une nouvelle ligne de Shinkansen, le train à grande vitesse japonais, fut inaugurée, désenclavant cette région montagneuse. Vingt ans plus tard, les localités de la région, comme Yamagouchi, Tsunan ou Tokamachi, font grise mine.
Les boutiques à l’abandon se succèdent sur leur artère principale. Elles reflètent ce phénomène que les Japonais ont baptisé shutterdori (de shutter, volet en anglais, et dori, rue en japonais). À Tsunan, derrière la mairie, quatre devantures sont définitivement closes. Une note apposée indique que la dernière fermeture remonte à août 2018, à peine. À la mi-journée, cette localité de 9 000 âmes ressemble à une ville fantôme.
Tsunan : un air de ville fantôme. (Photo Alain Lorfèvre)
Tsunan : un air de ville fantôme. (Photo Alain Lorfèvre)
Ces dix dernières années, Rémi Scoccimarro, docteur en géographie et chercheur à la Maison franco-japonaise de Tokyo, a observé ces mutations : "Dans les villes de 10 000 à 20 000 habitants, c’est le même phénomène qu’en France : des entrées de ville avec des centres commerciaux composés de chaînes, et un centre historique où tout ferme."
La "bifurcation démographique"
Avec près de 43 millions d’habitants, le grand Tokyo reste la ville la plus peuplée du monde - reflet inversé de la réalité démographique du Japon, qui perd 250 000 habitants par an. "La majorité de la population japonaise se concentre sur moins de 10 % de son territoire, dans les zones urbaines", relève la Française Sophie Buhnik, auteure d’une thèse sur l’aire métropolitaine d’Osaka, Métropole de l’endroit et métropole de l’envers.
La densité moyenne nationale de 336 habitants au km² masque une concentration de plus de 75 % de la population dans des villes où la densité excède 4 000 habitants au km². Cette différence, considérable, est visible dès que l’on quitte le bipôle urbain des mégapoles Tokyo et Osaka. Au-delà, c’est le "Japon du vide", comme l’écrit Rémi Scoccimarro, dans son récent Atlas du Japon (éd. Autrement, 2018).
Les "shutterdori" se multiplient au Japon. (Photo Alain Lorfèvre)
Les "shutterdori" se multiplient au Japon. (Photo Alain Lorfèvre)
Sophie Buhnik décrit le Japon comme "un pays en bifurcation démographique : depuis 2008, la population totale décroît à un rythme qui s’accélère. […] Les dynamiques spatiales des métropoles […] se caractérisent par un puissant mouvement de réurbanisation des centres des métropoles" alors que des cités-dortoirs ou des banlieues industrielles développées à l’époque de la croissance d’après-guerre "sont soumises à des processus cumulés de déclin de grande ampleur".
Rémi Scoccimarro pose le même constat : "La baisse démographique se double d’une baisse des emplois dans les campagnes : commerces et infrastructures ferment. Même les centres industriels locaux perdent leur main-d’œuvre. Ce qui accélère la dépopulation. Les jeunes migrent vers les centres urbains, comme en Europe occidentale. Mais les personnes âgées les quittent à leur tour : elles cherchent dans les villes une socialisation qu’elles ne trouvent plus dans leur village."
50 % des localités menacées
À la suite de son hémorragie démographique (lire La Libre du 23/04), le Japon subit le kaso (le "dépeuplement") révélé en 2014 dans le rapport Masuda, du nom de son auteur Masuda Hiroya, ancien gouverneur de la préfecture d’Iwate. Selon ce document, rédigé pour le Conseil pour la revitalisation du Japon, la moitié des 1800 communes japonaises perdent plus de la moitié de leur population de femmes âgées de 20 à 39 ans, ce qui leur vaut de faire partie de la liste des villes "en possible voie d’extinction".
La moitié des banlieues des métropoles japonaises pourraient perdre 50 % d’habitants à l’horizon 2050 et subir un vieillissement de 40 %.
L’électrochoc provoqué par le rapport Masuda a amené la création d’un ministère de la Revitalisation régionale - qui est devenue un slogan politique. Mais un peu vain, estime Rémi Scoccimarro. "La méthode est toujours la même : on envoie des universitaires, qui font une étude, pour identifier les forces et les potentiels, puis on met en valeur une spécificité locale - culinaire, patrimoniale, artistique. Parfois, ils l’inventent de toutes pièces. On donne des subsides pour faire une campagne de communication, on rénove une voirie ou une infrastructure… Ce sont des concepts pour créer de la notoriété."
Le cercle vicieux du regroupement
Le dépeuplement engendre un cercle vicieux, nous explique le professeur Masazumi Nakajima de l’université Kyoto Seika. Pendant trois ans, il a observé cette spirale décliniste. "Quand on commence à rationaliser une municipalité en déficit, on supprime ou regroupe les services, afin de réduire les dépenses."
Les trois structures touchées en priorité sont les écoles, les services de santé et les transports publics. Les écoles sont regroupées. Privatisés, les deux autres services subissent des coupes claires (suppression d’hôpitaux, de lignes de chemin de fer ou de gares). "Les fermetures d’école suivent les suppressions de lignes de chemin de fer. Selon moi, la corrélation entre les deux est claire, même si elle est difficile à démontrer. "
En 2004, une loi organisant la fusion des petites municipalités a été votée. Les fusions devraient réduire leur nombre de moitié, soit un millier. Il est probable que certaines disparaîtront simplement, dès lors que des services minimums n’y seront plus assurés.
Masazumi Nakajima relève l’effet contradictoire des rationalisations sur la revitalisation : "Un jeune couple qui s’installe en zone rurale cherche deux infrastructures de base : l’école et l’hôpital. Et, éventuellement, une gare, pour ses navettes vers la ville la plus proche. L’impact des regroupements est énorme : les familles déménagent afin d’être à proximité d’une école", dit-il. "Si les fusions se poursuivent, il y aura de plus en plus de villages en extinction."
À 50 kilomètres du célèbre site touristique de Nara, le village de Kawakami en est devenu un exemple. Durant les trois décennies de l’ère Heisei, sa population a diminué de moitié, tombant à 1 400 habitants.
En 2045, Kawakami ne comptera que 270 âmes. Lorsqu’on demande à ses habitants les désavantages qu’il y a à y résider, ils citent prioritairement l’éloignement des commerces et des écoles.
Etre payé pour occuper une maison
Les maisons à l’abandon font partie du paysage rural et urbain du Japon. Selon une étude nationale de 2013, il y aurait quelque huit millions de domiciles inoccupés au Japon (soit 13,5% du parc total), dont trois millions sont des biens non repris par les descendants de propriétaires partis ou décédés. Un quart serait abandonné, sans même être remis sur le marché de l’immobilier. Rien qu’à Tokyo, où 70% de la population vit en appartement, plus d’un domicile sur dix est vide - un taux plus élevé qu’à Londres, New York ou Paris.
Parmi les générations nées à partir des années 1970 et arrivées sur un marché du travail précarisé dans les années 1990, beaucoup n’ont pas reproduit le modèle de leurs aînés : mariage, formation d’une famille dont le revenu dépend d’abord du salaire du mari, achat d’une maison ou reprise de celle des parents. Les taxes sur l’héritage sont élevées. Ceux qui acceptent néanmoins la propriété terrain préfèrent y laisser un bien à l’abandon - car la taxe sur les terrains bâtis ne représente qu’un sixième de celle des terrains non bâtis. Mais les maisons mal entretenues font baisser la valeur des terrains alentours, et des municipalités.
Les collectivités locales ont longtemps eu peu de marges de manœuvre face aux héritiers qui ne réhabilitent pas un bien immobilier. Une loi sur les maisons vacantes entrée en vigueur en 2015 permet d’imposer une taxe supplémentaire sur les maisons vides jugées dangereuses. Elles peuvent aussi faire payer les frais de démantèlement par les propriétaires déclarés, à condition qu’ils soient solvables.
Pour contrer ce phénomène, les collectivités offrent parfois des subsides pour la rénovation et la réoccupation des maisons. La préfecture de Gifu offre jusqu’à un million de yens (environ 8000 euros) d’aide aux non-résidents qui occupent des maisons abandonnées. Wakayama soutient la rénovation ou le nettoyage de celles-ci. En avril 2016, la préfecture de Kyoto a lancé un programme de promotion de l’habitat dans une série de régions rurales prioritaires.
Le "retour à la terre"
Il existe toutefois un courant de "retour à la terre", le furusato, chez les moins de 40 ans, bien que marginal. "C’est un phénomène limité, qui ne pourra pas inverser la tendance du dépeuplement", note M. Scoccimarro.
À Tokyo, le centre Furusato Kaiki Shien a été créé en 2012 dans le but de fournir des informations et de faciliter les démarches administratives des personnes souhaitant s’installer dans les régions rurales.
Cette plateforme réunit une quarantaine de préfectures et municipalités qui tentent de séduire les candidats au furusato - parfois avec des reprises gratuites d’habitat abandonné. Selon un sondage, nous explique son directeur et fondateur, Takahashi Hiroshi, "40 % des répondants de la génération des baby boomers rêvent de retourner en zone rurale pour leur retraite". Mais, depuis 2014, évolution notable, "70 % des demandes émanent des moins de 50 ans".
"Avant le tremblement de terre de 2011, les gens vivaient pour gagner de l’argent. Aujourd’hui, ils gagnent de l’argent pour vivre.
Selon les observateurs, le tremblement de terre et la catastrophe de Fukushima, en 2011, expliqueraient cette tendance. D’après l’Institut de recherche pour les communautés durables, un tiers des 800 municipalités menacées d’extinction voient augmenter l’installation de jeunes femmes de moins de 30 ans. Selon le directeur de l’Institut, Ko Fujiyama, "avant le tremblement de terre et le tsunami, les gens vivaient pour gagner de l’argent. Aujourd’hui, ils gagnent de l’argent pour vivre".
Tokyo grandit encore
Reste que Tokyo conserve la croissance démographique la plus élevée. "Les tours d’habitations s’y sont multipliées, avec des blocs de 6 000 habitants, note Rémi Scoccimarro. La tour résidentielle de grande hauteur , située en centre-ville, à proximité des centres d’affaires, facilite la vie professionnelle pour les mères de famille. C’est dans ces tours qu’on enregistre les indices de fécondité les plus élevés du Japon." Cela se traduit jusque dans les sitcoms télévisées : s’il y a un jeune couple dans l’histoire, il habite une tour urbaine.
Les préfectures qui forment la capitale et sa périphérie sont les seules, avec celles d’Osaka, d’Aichi (Nagoya) et de Fukuoka à connaître un solde démographique positif. Toutes les autres préfectures du Japon subissent l’hémorragie. D’après Rémi Scoccimarro, les discours de revitalisation volontaristes cachent une temporisation politique : "On sait très bien, au niveau officiel, qu’on ne pourra pas sauver certains hameaux. Avec la baisse de la natalité, imaginer faire revivre ces zones est illusoire. Le but est de permettre aux populations résiduelles de vieillir tranquillement - sachant aussi que le suicide est une des premières causes de mortalité dans les campagnes. Mais les autorités savent que ces zones vont mourir. La revitalisation est une forme d’accompagnement thérapeutique."
Au-delà, c’est aussi un équilibre économique qui est en jeu. Le dépeuplement touche l’industrie agricole, qui a perdu 60 % de sa main-d’œuvre durant les trente ans de l’ère Heisei. Elle souffre déjà d’un déficit de 70 000 temps plein. Un chiffre qui pourrait doubler d’ici cinq ans. Cruciale dans un pays déjà dépendant des importations, elle repose déjà largement sur les travailleurs étrangers - dont la présence et le statut représentent l’autre défi du Japon de l’ère Reiwa.
