Lalibre.be Il était une fois

Henry Ford,
un industriel visionnaire,
mais controversé

Première chaîne de montage

Il y a un peu plus de cent ans, la première chaîne de montage voyait le jour dans les usines Ford, à Détroit. À sa tête, Henry Ford, symbole du rêve américain et pionnier de la consommation de masse, célèbre pour avoir révolutionné le mode de vie de tout un peuple. Comment son génie a-t-il contribué à la révolution industrielle ? En quoi son modèle est-il aujourd’hui dépassé ? Et pourquoi a-t-il reçu le 30 juillet 1938 la plus haute décoration nazie pour les étrangers ? « Il était une fois », la série dominicale de LaLibre.be, vous raconte l’histoire de ce personnage controversé.

Découvrir son histoire
Henry Ford
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L’automobile pour tous

Né en 1863 dans le fin fond du Michigan, rien ne prédestinait Henry Ford à devenir un des hommes les plus puissants au monde. Fils d’un immigrant irlandais, il passe le plus clair de son enfance à la ferme familiale, où ses perspectives d’avenir se limitent au dur travail des champs, ce qui ne l’enthousiasme guère. Vouant une passion sans limites aux machines agricoles, il n’a qu’un rêve : devenir mécanicien.

Très vite, il décide de délaisser les cours et, du haut de ses seize ans, quitte le cocon familial pour rejoindre Détroit, une ville en pleine effervescence. Seulement voilà, ses débuts sont difficiles et, ne parvenant pas à subvenir à ses besoins, au bout de trois ans, il se voit contraint de rentrer dans sa ferme natale. Il y développe un véritable champ d’expérimentation avant de décrocher un emploi stable d’ingénieur mécanicien à l’Edison Illuminating Company, en 1891. Fasciné par l’invention de la première automobile américaine de Charles Duryea, il ne tarde pas à mettre au point sa première création :un quadricycle conçu à partir d’un châssis de landau monté sur quatre roues de bicyclette. C’est le début d’une incroyable success-story.

C’est en 1908, cinq ans après la création de la Ford Motor Company, que l’automobile entre véritablement dans l’ère de la grande série. Ayant la ferme intention de rendre l’automobile accessible à tous, Henry Ford met au point le Modèle T, une voiture rudimentaire, simple à conduire et peu coûteuse à réparer, capable d’arpenter les chemins de campagne les plus tortueux. Initialement commercialisée à 850 dollars, elle reste cependant trop onéreuse à produire.

C’est alors qu’Henry Ford a son idée de génie. S’inspirant de l’organisation scientifique du travail, il met au point une technique de production révolutionnaire, qui consiste à rationaliser les gestes de l’ouvrier et à standardiser les pièces de production. En 1913, il invente la première chaîne de montage, qui permet de réduire considérablement le temps de fabrication de la Ford T, faisant chuter son prix à 300 dollars.

« Route américaine :
l’automobile dans la vie américaine »

Un an plus tard, il décide d’augmenter la paie de ses ouvriers à 5 dollars par jour, près du double de ce qu’offre la concurrence. Il réduit également la journée de travail de 9 à 8 heures, ce qui lui permet de décupler sa productivité en passant de 2 à 3 shifts quotidiens jour. Une politique de rémunération qui stimule immédiatement la demande et réduit l’absentéisme et le turnover dans son usine. La Ford T se vend comme des petits pains, Henry Ford est vu comme un héros national, son rêve se réalise enfin. Les Américains peuvent désormais voyager à moindres frais tandis que le commerce explose.

La révolution industrielle est en marche. Si bien qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, une voiture américaine sur deux est une Ford T et son succès est tel qu’elle sera vendue à 15 millions d’exemplaires avant que sa production ne s’arrête en 1927. Du jamais vu !

« Une poignée d’hommes parvient à s’enrichir simplement
en prêtant attention aux détails que la plupart des gens négligent » Henry Ford

Une exigence draconienne

Si le fordisme a largement contribué à la révolution industrielle, il n’a pas toujours fait l’unanimité au sein du collectif d’ouvriers. En effet, Henry Ford est un homme d’affaires individualiste exigeant, et sa politique de rémunération lui permet de dicter des conditions de travail insoutenables à long terme.

Interdiction de discuter avec ses collègues, rythme endiablé, contrôles incessants, pas de syndicat, ses ouvriers sont considérés comme des robots. En 1936, Charlie Chaplin ne manque d’ailleurs pas de dénoncer l’inhumanité de ce travail à la chaîne dans son dernier chef-d’œuvre, Les Temps modernes.

« Les Temps modernes »

Mais là n’est pas sa seule obsession, car Henry Ford veut aussi contrôler l’entièreté de sa production. En 1928, refusant de dépendre des producteurs de caoutchouc asiatiques, il décide de bâtir Fordlândia, une ville industrielle en pleine Amazonie.

Il achète plus de 10 000 km2 de terrain au bord du Rio Tapajós et y construit un vaste complexe calqué sur le modèle américain. Salle de fêtes, hôpital, usine dernier cri, habitations avec électricité et eau courante pour les ouvriers, villas pour les cadres : des millions de dollars sont investis dans ce projet faramineux. Obsédé par la discipline et désireux de perpétuer des valeurs puritaines qu’il voit alors peu à peu disparaître de son propre pays, Henry Ford impose des règles très strictes à son personnel.

Il interdit la consommation d’alcool et de tabac, ferme systématiquement les maisons closes et va jusqu’à vérifier comment le linge propre est séché dans les habitations. Un régime autoritaire qui n’est pas du goût des Brésiliens, qui en ont assez de travailler dans la canicule amazonienne à une cadence effrénée.

De nombreuses manifestations éclatent. Comble de l’ironie, non seulement Henry Ford s’est trompé en pensant pouvoir convertir les Brésiliens au capitalisme américain, mais il a aussi sous-estimé la difficulté de récolter du latex dans un tel environnement. Suite à de multiples erreurs d’appréciation de sa part, ses plantations seront une à une dévastées par les champignons et les chenilles, si bien qu’il n’arrivera jamais à en extraire le moindre litre de latex. Fordlândia est un échec cuisant et, en 1945, son petit-fils cède finalement la ville au gouvernement brésilien pour une bouchée de pain.

« La plus haute finalité de la richesse n’est pas de faire de l’argent,
mais de faire que l’argent améliore la vie » Henry Ford

Le Juif international

Grâce au succès de la Ford T et avant que sa vision du travail ne devienne un problème sociétal, Henry Ford est considéré comme un héros pour des millions d’ouvriers. Une aura qui fait de lui une des personnalités les plus influentes de ce début de siècle. Il n’hésite d’ailleurs pas à se prononcer sur des sujets divers et variés, jusqu’au jour où ses propos vont soudainement se radicaliser.

Inquiet de la force économique des Juifs, Henry Ford se sent menacé et n’hésite pas à les déclarer responsables de la Grande Guerre et de la montée du communisme. Le 11 janvier 1919, il rachète le journal hebdomadaire The Dearborn Independent, lu à l’époque par des centaines de milliers d’Américains, et le transforme en journal antisémite.

Entre mai 1920 et janvier 1922, quelque 91 articles à propos racistes y seront publiés et largement relayés par son réseau de concessionnaires. Au milieu des années 20, il publie même un livre sous forme de compilation de ces articles, Le Juif international. Traduit en plus de 20 langues, il est distribué un peu partout en Europe. S’appuyant sur Les Protocoles des Sages de Sion, un faux texte accréditant l’idée secrète d’un complot juif à échelle mondiale, Henry Ford accuse les Juifs de tous les maux sociétaux. On y lit notamment :

« L’objectif des Juifs est plus que politique ; s’assurer que les riches et puissants fonctionnaires de la cité sont des leurs n’est pas leur but final ; New York, le centre de l’Amérique, a viré au rouge : c’est là que la plupart des trahisons étrangères dirigées contre les États-Unis prennent leur source. »

L’élite intellectuelle sanctionne immédiatement ses propos, à l’instar de certaines personnalités politiques, mais pour des millions d’Américains aveuglés, Henry Ford a raison. Cependant, les Juifs boycottent ses voitures et la pression médiatique se fait oppressante.

Hollywood menace même d’utiliser des Ford dans des carambolages en guise de protestation. En 1927, sept ans après les débuts de son mouvement, il finit par céder et présente ses excuses en public, prétendant qu’il ne connaissait pas les messages véhiculés dans son journal. Beaucoup de Juifs ne lui pardonneront pas, mais le peuple américain passe l’éponge. Il ne s’exprimera plus ouvertement à ce sujet, mais de nombreux éléments indiquent qu’il n’a jamais abandonné ses croyances antisémites.

Des liens étroits avec le régime nazi

De nombreux spécialistes se sont penchés sur le passé obscur d’Henry Ford. C’est le cas de Max Wallace, qui prétend que l’industriel américain aurait financé le parti nazi à ses débuts. Il aurait d’ailleurs largement inspiré Hitler et fourni de nombreux véhicules à l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.

D’après lui, il aurait même été jusqu’à refuser de fournir des centaines de moteurs d’avion aux forces anglaises sous prétexte d’être neutre, tandis que son usine allemande tournait à plein régime pour réapprovisionner les nazis. Toutefois, cette théorie est à considérer avec précaution, puisqu’aucune preuve écrite n’a été retrouvée, de nombreux documents ayant disparu durant la guerre. Henry Ford a pour sa part toujours prétexté avoir perdu le contrôle de ses usines européennes.

Quoi qu’il en soit, nul doute qu’il a bel et bien reçu la plus haute décoration nazie pour les étrangers le 30 juillet 1938, et qu’il est le seul Américain à figurer dans Mein Kampf. Un reporter du Detroit News a d’ailleurs affirmé en 1931 avoir vu son portrait suspendu dans le bureau d’Adolf Hitler lors d’une interview, une source d’inspiration lui aurait-il alors dit à son propos. Les deux hommes entretenaient-ils des liens étroits ? Le mystère reste entier.

Aujourd'hui

Vers une troisième
révolution industrielle ?

À partir des années 60, avec l’arrivée du toyotisme et des mouvements ouvriers, le fordisme a petit à petit disparu de notre paysage économique. La consommation de masse, en revanche, est toujours d’actualité. Dans sa récente interview consacrée à La Libre Belgique, Jeremy Rifkin, que certains considèrent comme le Henry Ford du 21e siècle, affirme toutefois qu’une troisième révolution industrielle est imminente.

Persuadé que les nouvelles technologies de l’information et de la communication vont révolutionner notre manière de consommer l’énergie, il voit dans le principe des biens communs l’unique moyen de respecter les engagements mondiaux en matière de lutte contre le réchauffement climatique et pointe la Belgique du doigt au sujet de sa politique énergétique conservatrice.

« On peut faire toutes les politiques d’austérité qu’on veut, modifier le marché du travail autant qu’on veut, on ne trouvera plus jamais le chemin de la croissance si on ne change pas les paradigmes fondamentaux de notre économie. » (Jeremy Rifkin)

LaLibre.be

Dossier réalisé par

Journaliste : Adrian Jehin (St.)

Webdesigner : Nicolas Jacquet

Chef de projet : Pauline Oger

Rédacteur en chef : Dorian de Meeûs

Crédits

Wikipedia - Photo News - Reporters - Documentaire « Legende Henry Ford »
Interview de Greg Gandin
Livre « Le ‘fascisme’ américain et le fordisme»
Reportage Arte : « Fordlândia – Ruines modernes, le grand fiasco de Henry Ford »