Juin 1462, le prince de Valachie Vlad Basarab repousse une armée ottomane bien supérieure en nombre sans livrer le moindre combat. Août 2014, l'État islamique glace le sang du monde entier en diffusant la vidéo de la décapitation du journaliste James Foley. Deux époques, deux atrocités, mais un seul modus operandi: utiliser une violence bestiale et primaire pour terroriser et ainsi maintenir l'audience dans un état de soumission.
Du cœur des Carpates roumaines au fin fond du désert, de la fin du Moyen Age à nos jours, l'odeur du sang est toujours aussi vivace... et parfois efficace pour maintenir une population civile sous contrôle ou des ennemis à distance. Pour mieux le comprendre, cap sur la Valachie, petite principauté roumaine qui a vu ses plaines recouvertes de sang. Et de pieux. Ces fameux pals qui permettront d'écrire le nom de Vlad III Tepes en lettres rouges dans le livre de la grande Histoire.
"Il fit décapiter plusieurs de ses nobles et utilisa leur tête comme appât pour les écrevisses ; après quoi il invita leurs amis chez lui, leur offrit ces écrevisses à manger et leur dit : 'Vous êtes en train de manger les têtes de vos amis’. Après quoi, il les fit empaler."
- Chroniques hongroises
Au XVe siècle, les mœurs roumaines sont un peu rudes. Surtout à la cour de Vlad Basarab, voïvode de Valachie. Mieux connu sous le nom de Vlad Tepes (l'Empaleur), le seigneur valaque fait frémir des générations de lecteurs depuis que Bram Stoker a affublé le héros de son ouvrage le plus célèbre du nom de Dracula en hommage à Vlad. Celui-ci hérite de ce sobriquet grâce à son père, membre de l'ordre du Dragon ("dracul", en roumain), crée par le roi de Hongrie. Dracula viendrait également du roumain "drac", signifiant le Diable. "Fils du Diable" ou du "Dragon", la légende est en marche jusqu'à la fin du XIXe siècle, date de sortie de l'œuvre qui permettra à Stoker d'atteindre l'immortalité, à l'image de son personnage principal.
Si Vlad III de Valachie (né en 1431) n'a sans doute jamais bu le sang de ses victimes, son goût pour l'hémoglobine a traversé les siècles, grâce notamment aux chroniques de l'époque. Au cours de son règne sur ce qui constituait alors le sud de la Roumanie actuelle, ces textes décrivent avec moult détails le "raffinement" dont il fit preuve pour asseoir son autorité, tant auprès de son peuple que de sa cour: condamnés ébouillantés, rôtis, taillés en pièces, brûlés, et bien sûr empalés (la "marque de fabrique" de Vlad III), sans distinction d'âge ou de sexe, ces récits regorgent d'exemples pour démontrer la cruauté du seigneur des Carpates. Cette liste exquise est notamment éditée par Matthias Corvin, roi de Hongrie et surtout rival de Vlad à l'époque. Bénéficiant d'une invention révolutionnaire appelée imprimerie, le pamphlet du souverain magyar est surtout censé discréditer le voïvode voisin. Mais si les textes exagèrent l'imagination de l'Empaleur en matière de mise à mort, l'utilisation à outrance du supplice du pal est historiquement reconnue.
Il n'est pas le premier à utiliser cette technique pour tuer les criminels qui sévissent sur son territoire. Mais la systématisation de ces mises à mort et l'absence de mansuétude de Vlad ont marqué les esprits six siècles durant. Il n'empêche, ces spectacles morbides avaient un sens. Et un objectif bien précis.La Valachie, une terre ingrate mais enviée
Après avoir figuré dans le top des plus grands bouchers de l'Histoire, Vlad Tepes a vu son procès rouvert par plusieurs historiens. Ceux-ci expliquent que ce sadisme était surtout une façon pour l'accusé d'affirmer son autorité sur le trône de Valachie. Sur la carte, cette terre ne représente pas grand chose avec ses 200 à 300 000 habitants. "Elle fait office de lieu de transit pour le grand commerce international", explique cependant Matei Cazacu, docteur en Histoire et auteur de plusieurs ouvrages sur Vlad Tepes. "Le commerce qui vient de Chine vers l'Europe centrale et d'autre part, celui qui vient de Constantinople et d'Afrique pour aller vers la mer Baltique passait par ce territoire". Un territoire pris en étau entre la Hongrie et le vorace Empire ottoman, qui s'empare de Constantinople en 1453.
La situation est d'autant plus complexe que la Valachie n'a pas de succession héréditaire. C'est aux boyards, la classe nobiliaire, d'élire des princes parmi les grandes familles. Chez les Basarab, ce sera Vlad. Mais celui-ci peut tout aussi bien être "déposé" par ces mêmes boyards. "Il faut être un bon funambule pour régner entre les boyards, les Turcs, les Hongrois, les Saxons etc.", continue M. Cazacu.
L'ordre par le sang, la terreur par la cruauté
Parmi ceux qui auront à subir sa cruauté, on retrouve les fameux boyards... qui ne se sont pas montrés plus magnanimes envers le père du voïvode, Vlad II, ni envers son frère aîné Mircea, qui seront tués dans d'atroces conditions. Grâce à son éducation ottomane, il apprend que le sultan était le maître absolu de ses sujets, qu'il règne sur une méritocratie et non une société basée sur les privilèges et la noblesse. "En Valachie, la conscience de classe était beaucoup plus forte. Pour Vlad, les boyards étaient ses sujets. Mais pour eux, ils étaient la classe dirigeante par excellence, qui élisait et démettait les princes", analyse Matei Cazacu. Deux conceptions du pouvoir qui vont forcément se heurter durant le règne de Vlad III.
"J’ai moins peur de vous que de mon prince"
- Un soldat valaque, au moment d’être interrogé par le grand vizir
Dès son deuxième couronnement en 1456, il "fait le ménage" au coeur de sa propre cour et instaure un climat de peur au sein de sa communauté. En avril 1458, il donne un banquet pour fêter la Pâques. Mais si ce jour-là les boyards pensent fêter la résurrection du Christ, ils ne se doutent pas qu'eux aussi vont subir un supplice au moins aussi douloureux que celui enduré par le Nazaréen quinze siècles plus tôt. Les chefs de famille sont emportés par les gardes, empalés et leur dépouille est exposée aux yeux de tous.
Il joint même l'utile à l'agréable en forçant les jeunes habitants de sa capitale Târgovişte à gravir des kilomètres de montagne pour bâtir la forteresse de Poienari, un château sis dans les Carpates escarpées. "Leur punition était d'autant plus pénible qu'elle s'accompagnait de la condamnation de porter toujours les mêmes vêtements, au point qu'ils étaient tous en haillons ou pratiquement nus lorsque les travaux furent terminés", écrit Matei Cazacu dans la revue Le Monde littéraire. Ces nobles, plutôt pro-Turcs et prompts à accepter de payer le tribut aux Ottomans en échange de la paix afin de protéger leurs terres, sont prévenus, le voïvode compte bien mater cette aristocratie bien trop puissante à son goût.
Mais les nobles orthodoxes ne sont pas les seuls à déstabiliser son autorité. En effet, les mesures protectionnistes prises par Vlad sclérosent le commerce si juteux des Saxons de Transylvanie. Vlad veut réduire leurs libertés de marchander. Un manque à gagner terrible pour eux, qui les pousse à évincer le prince coûte que coûte. "Pour se venger, ces derniers ont abrité chez eux et ont installé dans les fiefs de Transylvanie appartenant à Vlad d'autres prétendants au trône valaque", explique l'historien. "C'était la plaie de tous les souverains du pays. Dès qu'un prince montait sur le trône, dix autres fuyaient, car dans le meilleur des cas, ils étaient mis au couvent, ou étaient défigurés avec le nez coupé ou étaient même décapités". C'est notamment pour lutter contre ces renversements de pouvoir que Vlad Tepes se lancera dans des campagnes de pillages... et d'empalements pour calmer ses opposants.
Cette campagne de terreur porte ses fruits, comme le prouve l'épisode de la coupe d'or: "Dracula avait placé près de cette fontaine, sise en un lieu désert, une grande coupe en or merveilleusement taillée, et celui qui voulait boire devait utiliser cette coupe et la remettre là où il l'avait trouvée. Et tant qu'elle exista, nul n'osa la voler", relate un incunable russe.
Les liaisons dangereuses
Si la Valachie est rongée de l'intérieur, elle compte deux grands rivaux à ses frontières: la Hongrie, qui déteste Vlad, cet orthodoxe peu charitable, et l’Empire ottoman. Ce dernier est le plus coriace, lui qui vient de poser le croissant sur la basilique Sainte-Sophie de Constantinople. En 1458, Vlad est attaqué par le grand vizir sur son propre territoire et refuse dès lors de verser le "rachat de la paix", une sorte de racket imposé par les Turcs pour assurer la sécurité des frontières communes aux deux entités.
Seul face à ses ennemis en raison de l'apathie du roi chrétien de Hongrie (dont Vlad est le vassal), qui tarde à envoyer des troupes pour l'aider à contrer les Turcs, le voïvode est en très mauvaise posture. Mais il sait quel argument utiliser contre son ennemi. Un argument éprouvé par ses six années passées au pouvoir: la terreur du pal. Après avoir exécuté Hamza Pacha et sa suite, envoyés par le sultan Mehmet II pour assassiner Vlad (raffinement ultime, Hamza sera lui planté sur un pieu de couleur or et plus haut que les autres), il récidive avec des milliers et des milliers d'autres Turcs et Bulgares devant sa capitale de Târgovişte. Ceux-ci forment une véritable forêt de pals qui marque l'entourage du maître de la Sublime porte. Ce dernier rebrousse chemin et rentre dans son empire.
"Après la conquête de Zvornik, il se déchaîna. Rompant en morceaux de ses propres mains les corps des Turcs capturés, il les empalait en disant: 'Lorsque les Turcs les verront, ils s'enfuiront de terreur'. Car c'est lui qui dressa des forêts de gens empalés."
- Gabriel Rangoni, légat envoyé par le Pape en Bosnie
Quatorze ans plus tard, cette stratégie se retourne néanmoins contre Vlad Tepes, qui devient lui-même le "héros" d'un sinistre spectacle sur les murs du sérail impérial de Mehmet II. Ou plutôt la tête d'affiche. Au cours d'une bataille entre guerriers valaques et turcs, Vlad III voit son règne et son existence s'achever à cause d'un coup d'épée vengeur qui le décapite. Son scalp et la peau de son visage sont amenés à Mehmet II, qui s'empresse de les exhiber pour prouver à son peuple que le "monstre de Valachie" est mort.
Véritable "salaud" sadique avide de violence gratuite comme le veut la vision occidentale ? Protecteur des pauvres, des justes, vrai réformateur de son État comme le veut l’historiographie roumaine, mâtinée de patriotisme ? Aujourd'hui encore, la vérité se situe entre les deux.
Mais la mise en spectacle de l'agonie de ses ennemis a contribué à façonner sa légende. Et sa mainmise sur cette région si particulière du cœur des Carpates.
Six siècles après le règne sanglant de Vlad l’Empaleur, d'autres organisations se servent (entre autres) de l’ultra-violence pour montrer à leurs ennemis de quoi elles sont capables. C'est le cas de l'État islamique, aussi connu sous le nom de Daech. Ce groupe terroriste, mieux organisé que le tyran de Valachie, dispose surtout des moyens de communication actuels pour filmer l'horreur et la rendre libre d'accès sur Internet. "Un terrifiant mariage entre une barbarie anachronique et les technologies connectées", résume Arnaud de La Grange, écrivain et grand reporter
Si les médias traditionnels ont pour la plupart refusé de faire la propagande des décapitations en ne relayant pas les vidéos, elles sont néanmoins facilement dénichables sur le net. Dans celles-ci, dont la première a été publiée quelques jours après l’annonce des frappes aériennes contre l'État islamique par Obama, on peut y entendre, en anglais, un "message à l’Amérique". "Si vous n’arrêtez pas vos attaques, il y aura un carnage parmi votre peuple", promet un bourreau masqué vêtu de noir situé à proximité de sa victime habillée, elle, d’une tenue orange. A genoux sur le sable, l’otage est obligé de réciter quelques mots appris par cœur avant que le couteau ne se pose contre sa gorge. Celui-ci se met alors en marche s’enfonçant lentement dans le cou du condamné. Quelques secondes insoutenables ponctuées par un fondu noir. Le "spectacle" est terminé. Durant les quelques minutes de cette démonstration morbide, l’on peut voir combien l'État islamique maîtrise les codes de l’audiovisuel. Les experts ont d’ailleurs pointé que ces mises en scène se rapprochent étrangement du film Seven avec Brad Pitt et Kevin Spacey.
Comme des épisodes d’une série atroce, ils "teasent" également la suite en montrant, en fin de vidéo, les images d’un otage encore en vie sous-entendant ainsi qu’il sera le prochain. Une promesse tenue puisque, dans le film de la décapitation de l’Américain James Foley, l’on pouvait apercevoir le visage du journaliste Steven Sotloff qui a fini par être tué de la même manière.
Abou Bakr al-Baghdadi, chef du califat auto-proclamé à cheval entre l’Irak et la Syrie, compte donc bien montrer à ses ennemis qu’il ne plaisante pas. Quiconque s’attaquera à son "Royaume" devra être puni. Une philosophie appliquée de tous temps dans l’Histoire des conflits. Mais la coalition internationale, composée de vingt-deux pays, plutôt que de craindre l’horreur, l’attaque, en poursuivant ses frappes aériennes contre les bastions de Daech.
"La marche des moudjahidine se poursuivra jusqu’à ce qu’ils atteignent Rome"
- Abou Bakr al-Baghdadi
Malheureusement, ces vidéos de propagande ont bel et bien un effet sur certaines organisations jihadistes. Ainsi, plusieurs groupes en quête de visibilité ont clamé leur soutien à l’EI, c’est le cas par exemple de la Phalange Okba Ibn Nafaâ en Tunisie, Jund al-Khilafa en Algérie et en Egypte ou Majlis Shura Shabab al-Islam en Libye. Plusieurs Européens, avides de violence, endoctrinés ou tout simplement perdus, ont également rejoint les rangs de Daech.
Des tyrans qui s’en prennent aussi à une partie de la population
L'État islamique ne tue pas seulement des étrangers, il fait aussi de nombreux prisonniers (surtout chiites et yazidis) dans les villes qu’il parvient à conquérir. Ainsi, en juin 2014, le groupe jihadiste affirmait avoir tué 1.700 soldats chiites. Si Human Rights Watch a confirmé la mort de plusieurs centaines de personnes, le nombre exact n’a toujours pas pu être établi. Les photos qui donnaient froid dans le dos montraient en tout cas des centaines d’hommes, tête baissée, les mains dans le dos, attendant leur mort. Sur d’autres clichés, on apercevait les mêmes hommes baignant dans une gigantesque mare de sang. Comme si ce spectacle ne donnait pas assez la nausée, certains jihadistes allaient jusqu’à prendre des selfies en compagnie des soldats morts.
Une commission d’enquête de l’Organisation des Nations Unies a récemment dénoncé les "spectacles du vendredi". En effet, à Racca, en Syrie, la population est "invitée" chaque semaine à assister à des exécutions publiques. "Les corps des civils sont ensuite abandonnés sur des crucifix pendant plusieurs jours. De quoi inspirer la peur à la population", explique le rapport.
Les jihadistes ont également partagé sur leur compte Twitter personnel des photos atroces de têtes empalées sur des piques, mais également des vidéos les montrant en train de terroriser hommes, femmes et enfants.
Là encore, le message est clair: gare à ceux qui ne se rendent pas et ne respectent pas leurs règles. Pour rester en vie, mieux vaut donc se plier à leurs exigences. Quand tel est le cas, l'État islamique peut en effet se montrer généreux en offrant de la nourriture à la population, comme il l’a souvent fait vis-à-vis des sunnites. Car la violence ne constitue pas à elle seule la clé du "succès" de l'État islamique. En effet, une large partie de la population sunnite le soutient étant donné qu’elle a été traumatisée par les régimes du Président syrien, Bachar al-Assad et par celui du Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, tous deux chiites.
Nombreux sont donc ceux qui ont tenté de maintenir leur pouvoir en se servant notamment de la violence et en la mettant en scène. Une arme fréquemment utilisée par les sociétés ou organisations non-démocratiques qui inspire plus que jamais l’effroi à nos sociétés actuelles qui font du respect des droits de l’Homme un principe immuable.
Coppola F. F., "Bram Stoker's Dracula", 1992, Columbia Tristar (128 min)
Cazacu M., Veinstein G., Les Ottomans et la mort, Editions Brill, 1996
Cazacu, M., L'Histoire du prince Dracula en Europe centrale et orientale (XVe siècle), Librairie Droz, 2000
Goga M., La Roumanie, culture et civilisation, Presse de l'Université Paris-Sorbonne, Paris, 2007
Bustan R., Les relation roumano-hongroises dans la perspective de la construction européenne, Editions Publibook, 2007
Cazacu M., Vlad Tepes, l'immortalité par le pal, Le Magazine littéraire, 13 mars 2013
"La marche de l'Hsitoire - Vlad Tepes", France Inter, 21 octobre 2014
Entretien avec Matei Cazacu, docteur en Histoire, archiviste paléographe et ancien chercheur au CNRS, réalisé le 16 janvier 2015.
Entretien avec Didier Leroy, chercheur à l'Ecole royale militaire et assistant à l'ULB, réalisé le 21 janvier 2015.
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