De Sclessin à la Coupe du monde

Champion de Belgique en 2009, Hiraç Yagan représente aujourd'hui l'équipe d'Arménie occidentale au Mondial des pays qui n'existent (officiellement) pas.

Hiraç Yagan


Né à Etterbeek
le 3 janvier 1989 (29 ans)
1,78m
Milieu défensif


Clubs successifs :

RRC Etterbeek, Lierse, Standard, Tubize, Gandzasar Kapan (Arménie), Union Saint-Gilloise, FC Meyrin (Suisse), Servette Genève (Suisse), Stade Nyonnais (Suisse)

Palmarès :

Champion de Belgique avec le Standard (2009)

Le rendez-vous est donné au rez-de-chaussée d’un hôtel aussi moderne que le quartier dans lequel il est situé. Loin du centre, sans âme, desservi par une seule station de métro, le Stay Club de Colindale accueille la majeure partie des équipes participantes à la troisième édition du Mondial de la ConIFA, la Confédération des associations de football indépendantes.

Fondée en Suède en 2013, elle vise à structurer entre elles les équipes qui ne peuvent pas intégrer la FIFA. Au sein de ses 47 membres, on trouve des profils plus que divers. Ici, des peuples sans Etats, comme les Kabyles qui souhaitent obtenir leur indépendance de l’Algérie, là des minorités culturelles, comme les Barawas de Somalie, représentés par leur diaspora londonienne et à ce titre, hôtes du tournoi, mais aussi des populations qui militent pour faire bouger les frontières.

C’est le cas de la sélection de l’Arménie occidentale, qui souhaite réintégrer son territoire à celui de l’Arménie centrale et quitter ainsi le giron de la Turquie, où elle est officiellement nommée Anatolie orientale. L’équipe existe depuis 2015 et a été fondée à l’initiative d’un homme d’affaires arménien basé en Suisse. Sportivement, son meilleur ambassadeur n’est autre que Hiraç Yagan. Etterbeekois de naissance, résidant helvétique, ancien champion de Belgique, footballeur semi-professionnel et donc capitaine de l’équipe d’un pays qui n’existe pas. L’homme multiplie les casquettes et garde toujours un oeil sur ses deux GSM qui vibrent en permanence.

Ce mardi, il a un quart de finale à jouer contre le Pays sicule, qui représente la minorité hongroise de Roumanie, dont est d’ailleurs issu László Bölöni, son ancien entraîneur au Standard. “Je ne crois pas qu’il soit encore là”, glisse Yagan après avoir appris la présence à Londres du T1 de l’Antwerp, venu saluer l’équipe de sa communauté lors du match précédent. “C’est dommage, ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu !”

L’asthmatique aux trois poumons

Pour rejoindre le stade de Bromley, au fin fond du Sud de Londres, il faut compter une heure et demi de bus depuis le Stay Club. Pas le temps de traîner, la journée est minutée. Après le petit-déjeuner pris en commun avec les autres équipes, c’est l’heure de la balade. Le groupe a ses habitudes dans un parc voisin, où de vastes pelouses permettent également de s'entraîner.

“Toi et toi, vous restez pour faire des exercices, les autres, vous allez faire un tour.” Dans un savant mélange d’arménien et de français, le coach Harutyun Vardanyan donne ses consignes au groupe. “Ici, tout le monde comprend l’arménien, mais la majorité des joueurs parle français”, explique Hiraç pendant la promenade. “On n’a pas de problème pour se comprendre, on est tous multilingues. Moi, je parle aussi l’anglais et le turc”, ajoute-t-il.

En dépit des tensions entre Erevan et Ankara, rien d’étonnant à ce que le milieu défensif soit à l’aise avec la langue de cette dernière : ses parents sont nés en Turquie. “Mon père vient de Muș, ma mère de Van. Là-bas, ils étaient fourreurs. Ils ont bougé en Belgique en 1985, fatigués des conditions de vie de l’ethnie arménienne. La plupart des nôtres vit de manière complètement cachée à cause des persécutions dont ils sont victimes. Pour leur propre sécurité, ils doivent parler turc, parfois se convertir à l’Islam et ne rien laisser transparaître de leur appartenance à la communauté arménienne.”

Mes parents sont nés en Turquie, mais ils ont fini par bouger en Belgique à cause des persécutions dont est victime la communauté arménienne là-bas.
Hiraç Yagan

A cette époque, l’Arménie est encore une république soviétique et les parents Yagan, comme beaucoup de leurs compatriotes, décident de mettre le cap sur l’Europe occidentale. Direction Bruxelles. Hiraç naît à Etterbeek en 1989.

Son enfance heureuse s’accompagne de journées passées à l’école arménienne située dans le quartier Schuman le mercredi et le samedi. Il y apprend la langue, l’alphabet, l’histoire et la culture. “Evidemment, parfois ça me saoulait quand j’étais plus jeune, mais avec le temps, je ne regrette vraiment pas d’y être allé. Ca m’a tellement appris sur mes origines...”

Quand il n’est pas sur les bancs de l’école, Hiraç s’adonne à sa plus grande passion : le foot. “Et pourtant, au départ, le médecin ne voulait pas que j’en fasse, à cause de mon asthme. Mais pour mes parents, c’était inconcevable que leurs enfants ne pratiquent aucun sport, qu’ils ne se dépensent pas. Je suis donc allé faire des tests au RRC Etterbeek avec la ventoline cachée dans ma poche. Ca s’est tellement bien passé que les autres m’ont surnommé 'trois poumons'.”

Alors qu’un jour il oublie son précieux puff, il décide de ne rien dire à son entraîneur et monte au jeu l’air de rien. Le résultat : “J’ai couru comme d’habitude. C’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était bidon”, rit-il sur le chemin du retour.

Soudain, il s’excuse : le briefing d’avant-match se fait à huis-clos. Les joueurs ont beau ne pas être professionnels, l’encadrement, lui, l’est totalement.

Vingt-sept minutes et un titre plus tard

“Trois poumons” reste à Etterbeek jusqu’à ses douze ans, avant de gravir une à une les étapes qui doivent le mener au monde des pros.

D’abord au White Star, puis au Lierse, qui met un bus à disposition des kets qui devaient rentrer à Bruxelles en fin de la journée. Dans le même temps, il fait ses premiers pas avec la vareuse des U16 nationaux sur le dos et fait la connaissance de quelques noms qui deviendront rapidement célèbres : Odjidja, Carcela, Alderweireld et Witsel, pour ne citer qu’eux.

A la suite de l’affaire Zheyun Yé, les lignes commencent à bouger au Lierse et Hiraç sent qu’il doit changer d’écurie. Plusieurs clubs lui tendent les bras et c’est finalement sur le Standard qu’il jette son dévolu : “Bizarrement, en foot, je préfère la mentalité wallonne, plus axée sur le boulot. Nous les Arméniens, on est des bosseurs, on est connus pour ça. A Bruxelles, on dirait parfois que seul le talent individuel suffit”, raconte Hiraç devant l’assiette de pâtes au poulet qu’ingurgite l’équipe dans un petit restaurant à proximité du Stay Club.

“On vient manger là chaque jour de match. À l’hôtel ils ne nous donnent que des sandwichs, ça ne suffit pas !”, glisse-t-il avant de lancer une playlist musicale sur son baffle portatif.

Poliment, le patron de l’établissement coupe la radio pour laisser place aux chansons arméniennes qui rythment la vie du groupe à table, comme dans le bus et le vestiaire. “Il y en a traditionnelles et d’autres plus contemporaines. Mais elles ont toutes un point en commun : elles parlent de combat, de lutte, de résistance. Ca nous aide à se mettre en condition et ça nous donne de la force avant chaque match”, lâche Hiraç entre deux bouchées. “Armen Valter, j’aimerais bien rentrer en contact avec lui pour qu'il nous écrive une chanson. Ça pourrait être chouette, et surtout, ça nous aiderait à être encore plus connus.”

Une fois le repas avalé, notre homme prend le temps de terminer de raconter sa carrière belge. Montre en main, car il n’a que peu de temps pour se reposer avant d’affronter les bouchons londoniens sur la route du stade. “Au Standard, j’ai terminé ma formation chez les U19 avant de rejoindre le groupe pro de László Bölöni. J’ai joué un match de coupe et deux en championnat.”

Vingt-sept minutes de temps de jeu effectif, un but contre Tubize en prime, suffisant pour être sacré champion de Belgique au terme de l’épopée 2009. “Pour être honnête, j'étais clairement remplaçant, mais j’ai fait pas mal de déplacements avec le groupe, même en Coupe d’Europe.”

Et puis les blessures s’en sont mêlées, couplées avec une baisse du niveau de jeu, l’intéressé ne s’en cache pas : “Après ma dernière saison au Standard, je me suis engagé avec Fleurus en D3.”

Il fallait une étincelle pour relancer cette carrière de jeune prodige. La solution est venue d’Arménie.

Au-delà du retour aux sources

“Quand j’ai eu 19 ans, j’avais le choix entre être pré-sélectionné avec les espoirs belges ou être titularisé avec ceux d’Arménie. J’ai fait le choix des racines”, explique Hiraç dans le bus pour Bromley. De quoi lui permettre de se rapprocher d’un pays dont il n’a entendu parler qu’à travers l’école arménienne et les récits familiaux.

“Par la suite, j’ai rebondi en club au Gandzasar Kapan. Ca n’a duré que sept mois, mais symboliquement c’était la première fois que je vivais en Arménie. La ville était très éloignée de la capitale et même si c’était très beau, il n’y avait rien à y faire.”

Alors Hiraç retourne à Bruxelles. D’abord pour trois mois de chômage, puis deux saisons pleines à l’Union. Au Parc Duden, ses potes s’appellent Sadin, Cabeke ou Cocchiere.

“Igna, c’est moi qui lui ai conseillé de jouer en attaque. Avant il était ailier. Je lui ai dit : “Il faut que tu changes de poste. Tu ne sais pas dribbler mais tu es excellent pour garder un ballon.” Il m’a écouté et on dirait bien que ça lui a réussi !”, se marre-t-il pendant que le chauffeur s’engage sur l’autoroute.

Finalement, en 2014, Hiraç pose ses valises en Suisse romande et commence une nouvelle vie, partagée entre le football semi-professionnel et un job chez l’horloger Frank Muller. Une situation qui lui convient parfaitement et lui permet de développer le projet qui l’occupe principalement aujourd’hui : celui de la sélection d’Arménie occidentale.

La sélection permet de faire connaître notre combat : celui de la réunification de nos terres au sein d’une seule Arménie
Hiraç Yagan

“L’idée est venue d’un célèbre homme d’affaires de notre communauté, basé en Suisse. Il m’a demandé de prendre en charge l’intégration à la ConIFA et de monter un groupe pour participer à la Coupe du Monde 2016 qui avait lieu en Abkhazie (une province séparatiste de la Géorgie, ndlr).”

C’est d’ailleurs de ce tournoi qu’il garde l’un de ses meilleurs souvenirs : “La communauté arménienne est énorme là-bas. Après notre défaite en quarts de finale contre le Panjab, ils étaient des centaines à nous acclamer jusqu’à l’entrée du bus. Je n’avais jamais vu ça nulle part.”

Quand on lui demande d’expliquer ce que représente cette équipe, Hiraç est intarissable : “En fait c’est simple. Nous autres Arméniens considérons que notre territoire comprend trois zones : l’Arménie centrale, dont la capitale est Erevan. Ensuite, il y a la région du Haut-Karabagh, qui appartient officiellement à l’Azerbaïdjan. Et enfin, l’Arménie occidentale, qui représente environ un tiers de la superficie de la Turquie. D'après le Traité de Sèvres signé en 1920 (et qui a sacré la fin de l’Empire ottoman après la première guerre mondiale, ndlr), elle nous appartient, mais les Turcs refusent de le reconnaître. La sélection permet de faire connaître notre combat : celui de la réunification de nos terres au sein d’une seule Arménie”, développe-t-il, avant de sortir la carte d’identité symbolique, émise par le gouvernement provisoire de la région.

“Tous les joueurs en ont une. C’est symbolique, mais ça nous permet de mettre nos racines en avant. Quand on a créé l’équipe, on a reçu des centaines de candidatures et ça continue encore aujourd’hui, parfois même d’Argentine ou d’Australie ! Mais pour des raisons pratiques, on a commencé par se limiter à des joueurs européens. C’est plus facile de se rassembler pour jouer des matchs ensemble.”

Le calme...

Après avoir terminé en tête de sa poule, l'Arménie occidentale s'apprête à vivre un quart de finale tendu, au vu du bon niveau affiché par le Pays sicule. “Moi je suis ultra motivé”, confie Raffi, qui évolue en D4 suisse et vient d’arriver à Londres en raison d’une fin de saison tardive. “Mon tournoi commence aujourd’hui, j’ai hâte de m’y mettre !”

Dans le vestiaire, rien ne différencie les minutes qui précèdent le coup d’envoi d’un match de la “vraie” Coupe du monde. On se fait masser, on se concentre, on répète les dernières consignes tactiques, avant d’aller s’échauffer sur le terrain. Quelques exercices où le T2 Ara Adamyan et Hiraç se relaient pour donner le tempo. La tension monte, le soleil tape dur et les tribunes sont presques vides. Il faut dire que l’horaire avancé (17h) et l’éloignement géographique du stade n’aident pas à mobiliser les foules.

Tout ça, les joueurs n’en ont cure, trop concentrés sur la partie qui approche. Retour au vestiaire, on coupe les chansons traditionnelles qui motivent, on décroche les drapeaux qui seront affichés sur le terrain. Puis on se rassemble en cercle et on écoute Hiraç qui, en bon capitaine, lâche un dernier discours de motivation. Tout est en place. Maintenant il faut y aller.

La tempête...

Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Raffi est expulsé au bout de dix minutes seulement. “Il m’ont niqué mon tournoi, putain !”, lâche-t-il fou de rage au moment de rentrer au vestiaire. Les buts s’enchaînent, les esprits s’échauffent. Ara est expulsé à son tour et Hiraç prend lui-même un carton vert dans les derniers instants.

Cette fantaisie, introduite par la société de paris qui sponsorise le tournoi, sanctionne les simulations et les comportements anti-sportifs, obligeant le joueur à être remplacé immédiatement. “Vous êtes des amateurs !”, lâche Hiraç au jeune arbitre abkhaze, visiblement dépassé par les événements et qui peine à communiquer avec ses assistants espagnols.

La fin de la rencontre est rythmée par les cris des quelques spectateurs arméniens, qui tentent de se faire entendre face au petit groupe d’ultras hongrois qui encouragent le Pays sicule

Score final : 4-0. L’Arménie occidentale est sèchement battue et devra se rattraper avec des matchs de classement. Ironie du sort, les arbitres, qui ont effectué le trajet aller avec les perdants du jour, sont priés de rentrer avec les vainqueurs.

Et l'avenir.

La frustration est encore palpable. Dans le bus, les mines sont déconfites, le silence règne. Axel, benjamin du groupe et stagiaire au Paris FC, essaie tant bien que mal d’étudier ses examens. Le bac commence deux jours après la fin du tournoi. Mais l’heure n’est pas aux révisions. Alors le voyage se termine devant une partie de Football Manager avec le gardien remplaçant. Les sourires commencent alors à revenir. Il est déjà temps de se préparer pour le prochain duel.

Après le souper, Hiraç prend l’air sur le toit-terrasse de l’hôtel. “Je me suis fait super mal au genou, je ne vais même pas pouvoir terminer la compétition”, peste-t-il, dégoûté. L’arbitre de la rencontre le croise et engage la conversation : “Qu’est-ce que tu aurais fait à ma place ?”, lui demande-t-il. “Une jaune ou une verte, mais pas une rouge après dix minutes. Tu as tué le match d’entrée de jeu”, lui répond Hiraç.

Finalement, les deux hommes discourent cordialement, se donnant des conseils mutuels et échangeant leurs idées pour améliorer le fonctionnement de la ConIFA, encore relativement inconnue du grand public et dans laquelle ils occupent chacun un poste à responsabilités.

Avant d’aller se coucher, Hiraç termine en faisant le bilan de cette aventure. À la question de savoir ce qui le motive tellement à s’engager en parallèle de sa carrière personnelle, pour un combat que d'aucuns considéreraient perdu d'avance, il ne réfléchit pas : “C’est une initiative qui sert toute l'Arménie, mais aussi son football. Peu le savent, mais la situation au pays est catastrophique. Le président de la fédération est au pouvoir depuis 15 ans et bloque toute réforme qui permettrait de se développer pour l’avenir”, dénonce-t-il, rejetant ainsi le postulat selon lequel le ballon rond et la politique n’ont rien à faire ensemble.

“Le football est politique par essence. Et nous en sommes la preuve. Sur le terrain on est là pour gagner des matchs, mais tout ce que l'on représente au-delà sert de caisse de résonnance à la cause de l’Arménie occidentale.” Et de montrer les nombreux messages qui lui sont adressés par des membres de la diaspora. Europe, Amérique du Nord et du Sud… les exemples ne manquent pas.

Autant de preuves du pouvoir qu’a le football pour changer les choses. Peu importe leur degré d’exposition.