Dans l'intimité des eaux usées

D’abord, il y a les annonces dans la presse. Il fera chaud demain, protégez-vous. C’est ensuite que tout bascule. La chaleur accable, le métro brûle et le macadam fond. Un dimanche à 30°C où tout devient compliqué.

Lorsque les températures attaquent, boire devient une évidence. On ouvre le robinet. Un léger mouvement de poignet libère le flot. Le filet tombe dans l’évier, ricoche sur la bonde métallique et s’enfuit dans l’obscurité du tuyau.

Où disparaît cette eau que l'on voit couler, s’enlaidir, ramasser les déchets que l’on cache ? Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be vous emmène dans les coulisses d’une station d’épuration. 

L’odeur du sale

Neuf heures du matin à la frontière de Bruxelles. L’air est chaud. L’odeur prend légèrement au nez quand on s’approche. "Ça pue, c’est normal pour des eaux usées. Mais l’air est lavé pour qu’il soit respirable, je vous montrerai plus tard". Cette voix, c’est celle de Loc Ramboa, le responsable de la station d’épuration Sud (STEP Sud).

Le site est en chantier. On rénove pour être à la pointe. Avant sa construction en 2001, toutes les eaux usées partaient dans la Senne. La rivière de Bruxelles étouffait. Aujourd’hui, la STEP Sud couvre l’équivalent de 360 000 habitants et la Senne respire un peu. Ce n’est pas la seule station à assainir la région qui compte plus d’un million de citoyens.

Il y a l’odeur, mais aussi le bruit. Plus on s’approche, plus on l’entend. Comme une cascade, sans la beauté du spectacle. "Tout commence ici, avec les vis de relevage. Elles montent l’eau dans la station", décrit Loic Romboa. Le processus est dissimulé. On n’aperçoit que de larges rondins de métal peints d’un bleu azur. Avant d’atteindre la STEP Sud, les eaux usées se promènent dans le réseau d’égouttage de la ville.

Un exemple de vis de relevage qui permettent de faire monter l'eau d'un niveau à l'autre.

Un exemple de vis de relevage qui permettent de faire monter l'eau d'un niveau à l'autre.

Le tout à l’égout

Mais avant que l'eau sale n'arrive là, un autre spectacle se joue sous la ville. La représentation est continue. Un balai de travailleurs, de rats et d’eau qui coule. Sous le sol de Bruxelles, plus de 350 kilomètres de couloirs. Ce sont les égouts, construits à partir de la fin du 19e siècle. Y voyagent toutes les eaux, les déchets, les pollutions qui constituent la vie urbaine. En fonction de sa localisation, le flot descend vers l’une des deux stations d’épuration.

Car le réseau des égouts bruxellois est plutôt bien pensé. Solide et efficace. Mais pas inébranlable. "Quand ça fonctionne, on ne s’y intéresse pas. Ce n’est que depuis peu qu’on cartographie son état pour le rénover", explique Olivier Broers, directeur des études et des investissements de Vivaqua. En inspectant les sous-sols, il a rencontré des grottes remplies de rats, des fuites gigantesques et des espaces oubliés.

Aujourd’hui, la société de gestion de l’eau estime son taux de rénovation à 1% par an. Les travaux sont titanesques. Et, comme à la station d’épuration, on n’arrête pas le débit. Paralyser le réseau est impossible, il faut travailler les pieds dans l’eau.

Une chaîne qui piège

Pour obtenir l’eau de sortie, le circuit est encore long. D’abord, c’est le dégrillage. L'eau passe dans une série de grilles de plus en plus petites. Les déchets de grandes tailles sont coincés. À chaque fois que ça bouche, un racloir nettoie les grilles et ça recommence. Le tout part dans des bennes.

Ensuite, c’est le tamisage. Le principe reste le même, les grilles rétrécissent à un millimètre. Ce premier traitement allège l’eau de ses déchets macroscopiques. Et on trouve de tout : des emballages aux serviettes hygiéniques en passant par ce que la rue laisse aux égouttoirs. Après cette phase, c’est au tour de la décantation.

Décanter consiste à séparer des liquides à la densité différente. La première étape : le désablage-déhuilage. On injecte de fines bulles d’air dans l’eau. La densité du liquide change et le sable tombe au fond des bacs. Les bulles piègent les graisses qui remontent à la surface. Il ne reste plus qu’à racler pour obtenir les différents déchets et s’en débarrasser.

Les eaux passent ensuite dans un décanteur lamellaire. "L’eau circule de haut en bas dans une espèce de nid d’abeilles", décrit Loic Ramboa. Les particules en suspension sont piégées et tombent au fond du bassin. C’est une des nouvelles infrastructures de la STEP Sud. "Avant, cette phase occupait deux à trois fois plus d’espace", précise le responsable de la station.

L’armée des ombres

Tout le reste se passe en sous-sol. Dans une salle de six mètres de profondeur agissent des acteurs de l’ombre. Ces travailleurs s’attaquent à la pollution. Ses principales sources : l’azote, le phosphore et le carbone. Les éliminer, c’est le job des bactéries. Dans ces bassins biologiques, la chimie entre en jeu. L’objectif : décomposer les substances polluantes. Les bactéries vont s’en nourrir et se déposer au fond sous la forme d’une boue biologique.

Après son passage dans les bassins biologiques, l’épuration continue. La prochaine étape : séparer l’eau des boues polluées. Les bactéries doivent s’en aller. Pour y arriver, la STEP Sud utilise une nouvelle technologie. Loic Ramboa rigole : "On les appelle les spaghettis dans notre jargon professionnel". La décantation membranaire. De longues fibres creuses avec de micro-trous vont piéger les bactéries. "C’est vraiment très fin, de l’ordre du micromètre. La qualité de l’eau de sortie est beaucoup plus importante qu’avant", appuie le responsable de la station.

Après un processus de 18 heures, l’eau est claire, prête à être rejetée dans la Senne où elle suivra son cycle naturel. Elle n’est pas encore potable. Il lui reste du chemin à faire dans les rivières, les nuages et les nappes phréatiques. Mais une question reste en suspens : celle des boues de l’épuration.

Des déchets encombrants

Loic Ramboa le concède, "pour le moment, à la STEP Sud, nous n’avons pas d’autres solutions que de les envoyer à l’incinération". De gros camions partent de l’usine. L’odeur les suit. Direction la décharge. Après avoir été essorées, les boues deviennent des déchets encombrants. Plusieurs pistes sont envisagées mais aucune n’est encore efficace. Cela va de leur transformation en sable pour la construction à leur traitement pour un épandage sur les champs...

Mais au niveau de l’eau, rien ne se perd. La station d’épuration est un ogre. Elle consomme un volume important d’eau potable pour son fonctionnement. Grâce aux nouvelles infrastructures inaugurées en février 2019, la STEP Sud est capable d’utiliser l’eau qu’elle épure pour assurer son activité. La station a divisé par dix sa consommation. Et dans un futur indéterminé, elle envisage de fournir en eau ses voisins industriels, comme l’usine Audi de l’autre côté du chemin de fer.

Photos et texte : Victor Huon