Dans la tête d'Olivier Py

L’opéra “La Gioconda” de Ponchielli
est montré en ce moment à La Monnaie.
Comment fonctionne
l’esprit de créativité
de son metteur en scène, Olivier Py ?
Reportage, pour y répondre,
dans les coulisses de la mise en scène.

Baus/La Monnaie

Baus/La Monnaie

® Baus/La Monnaie

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12 décembre 2018.
Le jour de la maquette

"Pour lever toute ambiguïté, ce n’est une œuvre ni trop longue ni trop ennuyeuse, et la musique est sublime !” Olivier Py, sourire en coin, et mèche au vent – quand il se déplace devant les hauts gradins de la salle Malibran –, prend la parole devant les équipes de La Monnaie, pour présenter l’opéra de La Gioconda, qui se donne à partir du 29 janvier.

Si les effectifs sont quelque peu diminués par les méfaits des angines hivernales, la majorité de l’équipe de l’opéra bruxellois est là pour la présentation de maquette du metteur en scène français, qu’on connaît aussi comme étant le directeur du Festival d’Avignon.

Peter de Caluwe, directeur de La Monnaie, aux côtés de Py, livre, d’emblée, la force de La Gioconda. “C’est l’apogée du drame italien, c’est Puccini et ce n’est pas Puccini. Ce sont des références qui vont dans tous les sens, qui regardent le passé et qui vont déjà vers le futur… Mais le goût du temps nous a imposé un autre répertoire, on a trouvé cet opéra trop bourgeois.” C’est pourtant un opéra qui crée l’émoi : Peter de Caluwe avoue avoir été marqué dès son adolescence pour cette histoire.
“Nous avons les moyens de réaliser cet opéra aujourd’hui", et on comprend pourquoi il dit cela, car La Gioconda, ce n’est pas une œuvre modeste, mais bien 2h 40 de musique, du ballet, septante choristes.
Et parce que, comme dit Olivier Py,

“La Gioconda,
c’est l’Everest
à chanter
”,

il y aura aussi deux distributions, pour assurer les représentations jusqu’au 10 février.

Ici la distribution de la Première, avec B.Uria Monzon (La Gioconda), N. Liang (La Cieca), F. Vassalo (Barnaba), S. La Colla (Enzo), et J.Teitgen (Alvise). © Baus/La Monnaie

Ici la distribution de la Première, avec B.Uria Monzon (La Gioconda), N. Liang (La Cieca), F. Vassalo (Barnaba), S. La Colla (Enzo), et J.Teitgen (Alvise). © Baus/La Monnaie

15 janvier 2019.
Décor et répétition scénique

Nous atterrissons sur le plateau de La Monnaie en pleine installation des décors. Marc Dewit, responsable de la coordination technique pour cette production nous invite gentiment à reculer, en levant le nez. “Car tout le décor est installé dans des cintres, au-dessus de vous.”

Les techniciens travaillent à la précision du décor qui devrai descendre du ciel... ©Jean-Luc Flémal/La Libre

Les techniciens travaillent à la précision du décor qui devrai descendre du ciel... ©Jean-Luc Flémal/La Libre

On se souvient comment Olivier Py avait expliqué son point de vue à son équipe : “Dans cette Venise où il n’y a pas de terre, tout vient du haut, ce qui donne une grande force onirique, car c’est forcément le cauchemar qui descend du ciel.”

©Jean-Luc Flémal/La Libre

©Jean-Luc Flémal/La Libre

Et parce que tous les changements de décors se font à vue, la machinerie doit être d’une précision millimétrée, ajoute Marc Dewit, dont le boulot est de concrétiser la mise en scène née dans la tête d’Olivier Py.

©Jean-Luc Flémal/La Libre

©Jean-Luc Flémal/La Libre

L’homme l’avait joliment dit à la présentation de maquette : “Le décor doit danser 'La Danse des Heures', lui aussi”. Challenge relevé. Mais si ce n’était que cela…

Les techniciens de La Monnaie sont occupés à un second enjeu, de taille, dans ce décor imaginé par Py et son acolyte, Pierre-André Weitz : une piscine. Ou plutôt un pédiluve, puisqu’il ne s’agit que d’un centimètre d’eau, sur la totalité de la scène de La Monnaie. Une fine couche d’eau qui place de manière définitive La Gioconda dans la lagune vénitienne.

Des discussions techniques très pointilleuses se tiennent alors  : quelle température pour l’eau ? Du froid, du chaud ? “L’idée est aussi de créer une sorte de buée/brouillard, dans cette Venise angoissante. Car, la nuit, à Venise, il n’y a pas de réverbères, et les rues sont étroites”, avait ajouté Pierre-André Weitz, le jour de la présentation des maquettes.

Les sources de lumière, modestes – des flambeaux ou lampes torche –, devront se refléter, avec une fragilité tremblée, dans l’eau mimée du canal de la Giudecca. Bref, ce pédiluve n’est pas qu’un pédiluve : il est aussi le moyen de créer une ambiance glauque au cœur d’un décor qui ressemblera à tout sauf à la Venise des spritz posés sur les nappes à carreaux des pizzerias.

Et Marc Dewit, qui a entendu l’enjeu, ne lâche pas l’idée chère à Olivier Py. “Il y aura de l’eau sur scène, poursuit-il, mais du feu aussi, car cet opéra montre également la fin d’un monde, qui voit les Vénitiens fuir, et leurs bateaux prendre feu. “Les pompiers seront là, aussi, en coulisses”, conclut-il, pour rassurer notre tête étonnée, et mais déjà, il doit filer. On l’a saisi, tout le monde a bien l’intention de réaliser l’opéra fantasmé dans la tête d’Olivier Py.

26 janvier 2019.
La générale

Olivier Py s’avance sur la scène de La Monnaie, et entonne, en lisant sur son téléphone, les paroles des “Moulins de mon cœur”, de Michel Legrand. Le compositeur français, formidable parolier de l’amour, est mort ce matin, et Py, dont on connaît la passion pour le chant, lui rend hommage, tout en imposant le silence qui précède le lever de rideau de son opéra.
La première scène – des danseurs qui avancent comme sur Le Radeau de la Méduse, semi-habillés, semi-égarés – donne raison à Aurore Aubouin, que nous avions rencontrée quinze jours auparavant, durant les répétitions scéniques.

Les danseurs semi habillés, semi égarés. © Baus/La Monnaie

Les danseurs semi habillés, semi égarés. © Baus/La Monnaie

“La nudité fait partie
de l’esthétique d’Olivier Py”.
Aurore Aubouin, responsable pour la production artistique de La Gioconda

Aurore Aubouin, lors des répétitions scéniques, dans la salle Malibran. © Jean-Luc Flémal /La Libre

Aurore Aubouin, lors des répétitions scéniques, dans la salle Malibran. © Jean-Luc Flémal /La Libre

La responsable de la production artistique pour La Gioconda a pour rôle de faire se rencontrer la pensée d’Olivier Py avec les aspects pratico-artistiques.

Les danseurs doivent sautiller dans la piscine pour créer une esthétique de flaques d’eau : on a donc testé si les souliers allaient glisser. Les chanteurs seront amenés à monter et descendre dans le décor vertical  : on a vérifié qu’ils n’avaient pas le vertige. “C’est la quatrième production avec Olivier Py (NdlR, on se souvient de Lohengrin , l’an passé).

"J’essaie toujours de me mettre dans sa tête, avoue la jeune femme, je dois voir, sur scène, ce qui pourrait advenir de son idée de départ. Mais, vous savez, Olivier Py est un homme de théâtre, un directeur de festival : les contraintes du spectacle, il les connaît, on peut les lui exposer très concrètement.”

Deux semaines auparavant, lors de la répétition scénique où nous nous étions discrètement assise, et alors que les acteurs évoluaient dans un studio sans décor, seulement marqué de quelques repères au sol, Py avait placé, déjà, virtuellement, les artistes dans l’environnement qu’il avait imaginé pour eux.

La répétition de la scène finale, hors décor. © Jean-Luc Flémal / La Libre

La répétition de la scène finale, hors décor. © Jean-Luc Flémal / La Libre

Avec précision. Car, lors de la générale, le résultat dans le décor apparaît tout sauf improvisé.

Lors de la répétition scénique, salle Malibran. les acteurs et danseurs répètent hors décor. © Jean-Luc Flémal / La Libre

Lors de la répétition scénique, salle Malibran. les acteurs et danseurs répètent hors décor. © Jean-Luc Flémal / La Libre

Le jeu de scène est furieusement limpide et, paradoxe, on pourrait comprendre l’opéra sans l’entendre.

29 janvier 2019.
La première

Hier soir. Eau, feu, et sang sur scène. Il nous avait prévenue au départ de notre reportage : nous étions entrée dans sa tête “à nos risques et périls”, dans ce "drôle de labyrinthe”.

Le décor imaginé par Olivier Py. Fidele à son idée de départ, présentée le 12 décembre 2018 à ses coéquipiers. © Baus / la Monnaie

Le décor imaginé par Olivier Py. Fidele à son idée de départ, présentée le 12 décembre 2018 à ses coéquipiers. © Baus / la Monnaie

Nous lui avions encore demandé, à la veille de se lancer, comment il avait fait rencontrer les idées nées dans son cerveau, avec la cervelle de ses coéquipiers.

“On n’est pas dans des formes de spectacles industrielles, on a le temps de confronter nos idées, et même si ce sont 200 personnes qui travaillent à cet opéra, cela reste un artisanat. Et puis, j’essaie de convaincre. Enfin, je ne suis pas empirique : je sais à peu près toujours ce que je vais faire de la scène à la répétition.

"Je déteste faire perdre trop de temps aux artistes, même si les chanteurs sont les gens les plus souples, les plus à l’écoute, que je connaisse.”

Bavard comme un Py

Entretien au Fumoir de l'opéra
avec le metteur en scène

©Jean-Luc Flémal / La Libre

©Jean-Luc Flémal / La Libre

Olivier Py s’assoit de guingois dans l’un des petits fauteuils vieux rose du fumoir de l’opéra. C’est la fin de la dernière journée des répétitions scéniques. Demain, il verra sa mise en scène dans le décor grandeur nature de La Monnaie. Disponible (sans doute rompu à l’exercice de l’interview journalistique), et sachant ne pas se prendre au sérieux, il délivre une pensée limpide, sûre d’elle, et cependant sans radicalité.

C’est un travail immense, l’opéra. Vous écoutez une musique, vous lisez un livret et vous devez proposer votre vision de l’œuvre. Qu’aviez-vous l’intention de montrer avec “La Gioconda” ?

C’est une œuvre méconnue – et à tort d’ailleurs – qui fait le lien entre le vérisme, opéra du début du XXe siècle, et le verdisme. Pendant deux décennies, il y a peu de créations d’opéra en Italie et cette œuvre occupe presque toute la place.
J’aime cet opéra, parce que c’est un monstre. À chanter, c’est l’Everest ! Les situations sont extrêmes, les tessitures sont tendues. On est dans un théâtre de l’excès et des limites… des limites de la voix humaine, et de ce qu’on peut faire sur une scène. Je pourrais dire que c’est un grand opéra français… Sauf qu’il est en italien. Et cependant, il reprend le schéma d’une œuvre colossale.

Une œuvre grandiloquente ?

Grandiloquente, je ne sais pas. Je suis tellement grandiloquent moi-même, que je dialogue volontiers avec ce vocabulaire. C’est mon langage naturel (sourire amusé).

Qu’ont voulu nous dire ses auteurs ?

Au départ de cet opéra, la pièce de théâtre écrite par Victor Hugo, Angelo, Tyran de Padoue. Une pièce qu’on a dite féministe, et lui-même l’a présentée ainsi dans sa préface.
Ici, il ne s’agit pas d’un féminisme moderne, bien sûr, il n’est pas question de la place de la femme comme égale de l’homme dans la société.

"Selon Hugo, le monde est pourri à cause des hommes, et tout ce qui est un peu bien, dans ce monde, ce sont les femmes qui le font dans l’ombre".

Qu’elles soient prostituées ou épouses légitimes, elles œuvrent au bien de l’humanité. Et qu’est-ce que cela veut dire pour Hugo, le bien ? C’est lutter contre la dictature, lutter contre la tyrannie. C’est moi qui le dis et non pas Hugo, mais la violence a un genre ! J’aurais rencontré Hugo pour lui dire cela, je pense qu’il aurait été d’accord.

Que nous dit l’opéra de Ponchielli à sa suite ?

Ponchielli a noirci le grand méchant, Barnaba, et a fait de l’œuvre un grand combat spirituel, entre le personnage de la Gioconda, et Barnaba, qui un vrai méchant, un sadien, qui veut le mal pour le mal… D’ailleurs, il finit par faire l’amour avec une femme morte !

Comme vous le voyez, la pièce n’a peur de rien. J’aurais fait cela aujourd’hui, on m’aurait dit “Oh là là, qu’est-ce qu’il y va !”… Là, l’auteur n’a pas peur de la bienséance. Ça m’a beaucoup plu (rires).

À travers cet opéra, avez-vous souhaité proposer quelque chose qui parlerait au public, ici et maintenant ?

Je sais qu’il faut se méfier de la poussière, car elle recouvre l’intelligence des œuvres, mais il faut également se méfier de l’actuel. Pour comprendre ce qu’une œuvre nous dit toujours, il faut comprendre ce qu’elle nous a dit alors. Il faut rétablir l’œil de l’époque qui l’a vue.

Vous disiez que cette œuvre a connu un grand succès en son temps ?

Un succès non démenti !

Il y a, pourtant, tous les ingrédients
pour que ce soit un bide.
C’est trop noir, trop tordu,
trop dur.

Ce n’est pas fait pour que le public batte des mains. Mais cela a plu. Il faut dire aussi que c’est emporté par une musique géniale.

Comment l’œuvre a-t-elle été comprise en son temps ?

Je ne sais pas, je n’y étais pas… Pour toute œuvre, il y a un mélange de critiques de l’époque, qui comprennent et qui ne comprennent pas. Des gens ont bien vu que se passait là quelque chose qui allait définitivement changer le destin de la musique et de l’opéra. L’œuvre a eu du succès, car elle reprenait ce qu’on savait déjà faire avec les grands Verdi. Et il y a, aussi, dans le vérisme de La Gioconda un souci de vérité historique, une conscience politique, qui était déjà dans Verdi.

C’est ce qui a plu aux gens, ce propos politique ?

Je pense que l’œuvre a dû prendre date de la fin d’un espoir historique, un espoir qui avait pu être fondé dans le progrès. Cette décennie, 1880, ce sont des années désespérées sur la possibilité que l’histoire puisse nous mener à un progrès. Et je crois que l’œuvre raconte ce désordre… C’est peut-être cela, une grande œuvre d’art : elle donne une image à quelque chose qui n’en avait pas encore, mais qui est palpable. On est probablement aussi à la fin d’une époque, et j’ai essayé de raconter comment le personnage de Barnaba prend le pouvoir sur Alvise ; comment se met en place une sorte de dictature populiste. Enfin, on se situe dans les années 1880, qui sont d’un athéisme farouche, et d’un anticléricalisme hystérique, surtout en Italie. J’ai essayé de raconter cela aussi.

Le sujet peut-il être relu par le public à l’aune des événements de notre temps ?

Je crois au public. Et je n’aime pas trop les signes à l’actualité. Je ne crois jamais avoir fait cela dans mes œuvres. Je crois que, quand on fait cela, on se trompe, car l’actualité va toujours plus vite qu’on ne croit. Le théâtre est différent du journalisme. Le théâtre, c’est la vraie vie, et tout le reste est un songe dont il faut se réveiller en allant au théâtre. Vous savez, si la télé est un média de dictature, le théâtre n’a jamais pu être fascisant. Il est trop ouvert pour cela,  car chaque spectateur va en avoir une vision différente. Le théâtre est incapable d’être totalitaire.

In fine, qu’y a-t-il dans votre tête, Monsieur Py ?

Certainement pas un discours unilatéral. J’ai horreur d’être un dictateur de la pensée, et je ne pense pas que l’œuvre soit univoque. Je peux accepter des interprétations différentes, y compris de mes propres œuvres. Je m’efforce d’ailleurs de dépasser les opinions, je n’aime pas les opinions, tout le monde peut avoir des opinions. Au théâtre, je parle d’un autre engagement.

Mini lexique lyrique

Tout ce que vous ignoriez sur...

© Reporters

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Almicare Ponchielli

Auteur italien (peu connu) de La Gioconda, opéra en quatre actes d’après la pièce de théâtre de Victor Hugo, Angelo, Tyran de Padoue. La première sera donnée à la Scala de Milan en 1876. Ponchielli, connu surtout pour cette œuvre, se revendique de l’école de Verdi.


“La Gioconda”

C’est deux heures quarante de musique, dont un ballet, La Danse des Heures, qui a inspiré Walt Disney pour l’une des scènes de son dessin animé, Fantasia, en 1940. Le personnage principal est la Gioconda, une femme qui lutte contre la violence des hommes.

“La Gioconda”, ça  veut dire quoi ?

Pourquoi ce personnage et cet opéra s’appellent-ils La Gioconda ? Rien à voir avec Léonard de Vinci et Mona Lisa. La réponse de Py : “En italien, la gioconda voudrait dire la bienheureuse. C’est peut-être une indication sur le parcours spirituel du personnage, qui accède à une lumière intérieure dans les ténèbres... Ou alors, ce nom est donné par ironie. Elle a une vie épouvantable, va de malheurs en malheurs, et s’appelle Gioconda. Cela fait partie des énigmes de l’œuvre. Et la pièce présente une grande énigme : celle du mal. Pourquoi ce personnage de Barnaba veut-il à ce point la destruction de tout ce qui est bon et beau ? La pièce ne donne pas la réponse, elle se termine par un cri.”

Le vérisme


C’est le terme qu’Olivier Py utilise pour décrire le style de La Gioconda. Mouvement qui naît en Italie fin XIXe siècle, il a inspiré Puccini, Leoncavallo, en musique, ou encore Maupassant et Balzac en littérature. Il est caractérisé par le refus des conventions et par la volonté de décrire la réalité concrète. Bref, pas un opéra édulcoré au programme !
La Gioconda est “le chaînon manquant entre Verdi et Puccini”, conclut Olivier Py.

Notre reportage en vidéo

Dans les coulisses de la mise en scène

Par Christel Lerebourg

© Jean-Luc Flémal

© Jean-Luc Flémal