Dans l'antre d'une montgolfière

Elles proposent le plus beau balcon du monde. Mais les montgolfières ont-elles un avenir ?

Départ d'une manche d'un championnat de montgolfières sur les hauteurs du village de Cierreux (Gouvy) en mai 2017

Avant tout, c’est le silence. Le silence du ballon à peine interrompu par la chaude respiration du brûleur, ou par les cliquetis d’un village qui défile au pied du paysage. Ensuite, c’est la légèreté, cette impression d’être suspendu aux nuages, par un fil invisible qui se laisse mener par les vents. Enfin, c’est la beauté. Celle des horizons, du soleil d’été qui les salue en se couchant, de la campagne verte et chaude, d’un chevreuil apeuré, des cimetières décorés de la Toussaint qui, lors des derniers vols de l’année, ponctuent novembre d’une geste impressionniste.

Avec un premier vol belge à Temploux, le 13 septembre 1969, les montgolfières (à ne pas confondre avec les ballons fermés et gonflés d’hydrogène ou d’hélium) ponctuent le ciel de nos régions depuis plus de 50 ans. “Et malgré les années, leur attrait reste étonnamment puissant : notre carnet de commandes ne désemplit pas”, note Philippe Nieuwland, Président du Belgian Balloon Club. “Est-ce parce que le vol en ballon est un extraordinaire moyen de prendre de la hauteur par rapport à nos vies trépidantes ?”

Scruter le ciel

Tout est particulier dans le vol en montgolfière. Ballon de baudruche abandonné aux caprices du temps, il impose aux pilotes d’analyser, de scruter et de comprendre avec précision la météo, sa température, la visibilité du ciel et la force des vents. Au moment du lever du soleil, ou deux heures avant son coucher (seuls horaires pour voler, car plus stables météorologiquement), le contexte doit être adéquat : un vol en montgolfière ne peut pas être réalisé au-dessus de 28°, sous la pluie ou sous l’orage, et la stabilité des vents est indispensable. Une rafale supérieure à 18 km/h est dangereuse. Depuis la terre, le pilote scrute donc les variations du ciel, tout comme il se renseigne sur les espaces aériens disponibles. “Il vaut mieux regretter d’être au sol que regretter d’être en l’air”, souligne un dicton du métier.

Épier la terre

Déplier le ballon, le remplir d’air, le chauffer, observer la cathédrale de toile qui déploie ses voûtes, retenir au sol la montgolfière qui cherche déjà les nuées, sauter dans la nacelle, saluer l’équipe au sol, remercier la voiture qui suivra le ballon à travers la campagne… À tous moments, le vol en montgolfière est un travail d’équipe, un facteur de lien. “Même le jour où j’ai dû atterrir dans un jardin, et que nous avons sabré le champagne avec les propriétaires sur leur terrasse. Ce sont des moments extraordinaires que je retiendrai toujours. À tel point que j’aime moins voler seul. Ma passion c’est de transmettre la joie du vol et d’entendre le retour de mes passagers”, raconte Philippe Nieuwland.

Une fois dans le ciel, un autre travail commence pour le pilote. Se laisser porter par les vents, changer d’altitude si ceux-ci sont trop rapides, puis scruter le sol pour comprendre où ils guident le ballon. La montgolfière est ainsi l’apprentissage du lâcher-prise puisqu’elle dépend entièrement des mouvements de la masse d’air par laquelle elle est portée. Le pilote veille cependant à vérifier qu’il demeure dans un espace aérien permis. Il scrute ses réserves de gaz indispensables pour réchauffer et donner de l’altitude à son ballon, observe les massifs boisés pour savoir s’il pourra les dépasser, évite les éoliennes et les tourbillons d’air qu’elles provoquent, épie les lignes à haute tension… Si les obstacles sont donc multiples, le monde de la montgolfière compte peu d’accidents. Même lors de l’atterrissage, ce “crash contrôlé” qui, en cas de faible vent, peu se faire sur un espace assez réduit. “J’ai déjà atterri entre une route et un jardin”, se souvient Philippe Nieuwland. Les véritables contraintes de ces atterrissages sont que le pilote, contrairement à son confrère d’un avion, ne bénéficie que d’une seule approche possible, que sa montgolfière – s’il faut changer d’altitude en urgence – ne réagit qu’après quelques secondes (ce qui rend l’anticipation indispensable), et que l’endroit doit être accessible à la voiture qui suit et récupère l’équipage et le matériel.

Dialoguer avec le réel

Et demain ? En Belgique, le monde de la montgolfière se partage entre les particuliers qui bénéficient de leur propre ballon ou qui le louent, et les sociétés qui, dans des ballons plus grands, moins maniables mais tout aussi impressionnants, organisent des vols pour une douzaine de personnes. Dès que la météo s’y prête, il n’est donc pas rare de voir des montgolfières dans le ciel de Belgique. Et cela, bien que les possibilités de voler s’amenuisent. Les espaces aériens se réduisent en effet avec la croissance des aéroports, les coûts augmentent, les réglementations sont plus strictes, les éoliennes agitent le ciel, l’espace bâti raréfie les lieux où se poser, et le réchauffement climatique rend la météo beaucoup plus instable. “Combien de temps encore pourrons-nous voler en soirée ? Le vent ne faiblit plus le soir comme c’était le cas il y a 40 ans. En Espagne et dans le Sud de la France, le vol au coucher du soleil n’est quasi plus possible, s’inquiète Philippe Nieuwland. Mais les techniques qui nous aident à voler s’affinent dans le même temps, et ces contraintes nous poussent à être toujours plus excellents”, ajoute-t-il, philosophe. Plus que jamais en définitive, le vol en montgolfière conjugue la réalité des vents, du ciel, de la météo, du terrain, et l’intelligence de l’homme qui s’y livre et y dessine son chemin. C’est aussi ce qui fait la beauté du ballon.

200 kilomètres en solitaire

Des récits de vols, il en existe des dizaines, aussi passionnants les uns que les autres. Pilote depuis près de 40 ans, René-Michel de Looz se souvient du 15 septembre 1979 et d’une compétition de distance en solitaire depuis Annonay, la cité des frères de Montgolfier.
“Ce matin-là, la météo n’était pas au top, ciel couvert, vent du Nord, 10 nœuds. Après le briefing, les pilotes sont dépités, raconte-t-il aujourd’hui. À 9h10, je décide de m’envoler le premier. Seul à bord, j’embarque 6 bonbonnes dans la nacelle de l’OO-ARK (un ballon de 1600 m3), une corde de 40 mètres, une carte de la région, ma boussole, une radio, du papier WC pour voir la direction du vent entre le sol et la nacelle, une bouteille d’eau et des biscuits. Le ballon très chargé s’élève lentement après avoir tournoyé dans ce ciel gris.

Un gigantesque coup de poing

Une heure plus tard, je suis à l’ouest du Rhône et passe péniblement des sommets élevés. Je donnerais cher pour perdre quelques kilos, ou pour voler au-dessus d’une belle plaine. Vers Valence, le ciel est bleu, il commence à faire chaud. Le ballon accélère, le Mistral me pousse même à du 60 ou 80 km/h. C’est grisant. Tout à coup, mon vario m’indique une ascension rapide alors que je chauffe normalement. Je lance un morceau de papier qui, à ma grande surprise, s’élève et passe au-dessus du ballon. Je chauffe néanmoins pour ne pas retomber comme une pierre à la sortie de cette pompe. Je passe de 900 pieds à 2 900 pieds en quelques secondes. On se stabilise enfin avant d’entrer dans une nouvelle zone de turbulence, je suis poussé brutalement à gauche, puis à droite, l’enveloppe reçoit comme un gigantesque coup de poing de vent et se dégonfle d’un quart. Je chauffe, je chauffe pour compenser cette perte, et me stabilise à 60 mètres du sol. Arrivé à la hauteur de Montélimar, je constate que ma carte ne va pas plus loin et continue à vue. En fait ce n’est pas plus mal ; plus de carte à consulter, c’est une préoccupation en moins. Tiens un superbe pont romain, je le reconnais pour l’avoir vu dans mes livres de classe : c’est le pont du Gard. Le ballon qui ne s’y intéresse pas continue son vol, pressé peut-être de voir la Méditerranée.

Le vol rapide se poursuit jusqu’à ce que je commence à chercher un endroit ou me poser. Je ne vois que les plaines marécageuses de la Camargue et quelques vignobles. Pas très accueillant tout ça. Réfléchissons : la Camargue, puis la plage, puis la Méditerranée, puis l’Afrique… Cesse de rêver, René-Michel, tu viens de brancher ta dernière bombonne de gaz. Il faut se poser. Je vole bas et trouve enfin sur mon axe un champ juste derrière un jeune vignoble. Mais il y a une ligne à haute tension sur ma trajectoire. Je monte, poussé par un Mistral toujours bien éveillé.

La chance d’une jeunesse inconsciente

La ligne passée, nous redescendons mon ballon et moi et évitons de peu le dernier tuteur de vignoble. La nacelle rebondit une fois, et tout ce qui y était libre est éjecté. traîné au sol sur 75 mètres, ce sont des kilos de terre, de cailloux et de… pommes de terre qui se précipitent avec fougue sur et autour de moi. Nous nous arrêtons finalement ; je suis encore pendu à la corde. Des spectateurs accourus me disent que je suis à Manduel. Il est 13h20. J’ai donc parcouru un peu moins de 200 km en 4h10. J’apprendrai quelques semaines plus tard que si nous avions fait les démarches nécessaires pour l’homologation, le Princesse Alix aurait largement battu le record de Belgique.
Rentrés, nous apprendrons que quatre montgolfières ont été ‘détruites’ et beaucoup d’autres ont subi des dégâts durant cette compétition. Mon ballon et moi sommes indemnes ; la chance d’une jeunesse impétueuse et parfois inconsciente.” Une aventure, commente-t-il aujourd’hui, qui ne serait plus possible au vu des réglementations plus sévères.

Dans l'unique atelier du pays

À Court-Saint-Etienne, Patrick Libert dessine, conçoit, coud et fait voler plusieurs montgolfières par an.

C’est le plus petit constructeur d’Europe et l’unique de Belgique. À Court-Saint-Etienne, Patrick Libert est un vétéran. À la tête des Ballons Libert, une petite PME qui compte trois équivalents temps plein, il conçoit et a produit 110 ballons. À raison d’une poignée par an, et en plus des maintenances, des vols, des inspections et formations qu’il coordonne, cela remplit amplement l’agenda de ce Brabançon passionné.
“Ce que j’aime par-dessus tout, raconte-t-il, c’est de construire de petits ballons, non des ‘autobus’ qui transportent jusque 20 personnes et font 10 000 mètres cubes. Mes ballons font en général 20 mètres de haut pour un gabarit de 3 000 mètres cubes. Ils transportent donc des nacelles pour 3 à 5 personnes. Et, si ce n’est cette nacelle et le brûleur, nous imaginons, cousons et construisons l’ensemble du ballon. Jusqu’aux publicités qu’arborent certaines montgolfières.”
Sur le mur de l’atelier, des dizaines de photos présentent les montgolfières en vol. “Je vous assure, quand on voit une montgolfière sur laquelle nous avons travaillé plusieurs mois s’envoler pour la première fois, c’est une réelle émotion pour l’ensemble de l’équipe.”

Patrick Libert, dans son atelier (Photo: Brussels Balloon Club)


Une bouillotte volante
Au cœur de l’atelier, une grande table pour la découpe et quelques machines à coudre comparables à celles utilisées pour les chapiteaux ou les voiles de bateaux composent l’essentiel du matériel.
Au fond, une porte ouvre sur une petite réserve où sont conservées, à l’abri de la lumière et de l’humidité, les grandes toiles multicolores en nylon, aussi légères que solides, qui permettront à un ballon d’effectuer 500 vols. “Le nylon est très résistant. Il est aussi recouvert d’une couche de silicone polyuréthane qui lui permet d’être auto extinguible si la flamme du gaz vient à le toucher.” Cette toile, pour un ballon de 3 000 m³, pèse environ 130 kg.
À cette toile, il faut rajouter les câbles, qui permettent notamment d’ouvrir la soupape au sommet du ballon pour vider l’air chaud et engager l’atterrissage de la montgolfière. Mais aussi les sangles. “Elles forment le squelette de la montgolfière, explique Patrick Libert. Elles maintiennent sa forme lorsqu’on monte ou qu’on descend, et assurent l’équilibre entre les forces externes et internes qui s’exercent sur le ballon. Ce sont elles aussi qui permettent d’arrêter les éventuelles déchirures.”
Mais le trésor des Ballons Libert, ce sont les plans, validés par les autorités européennes, ainsi que les patrons qu’il déploie sur le sol de son atelier. “Un ballon est divisé en 20 ou 24 bandes verticales, que nous cousons les unes aux autres et qui sont longues de 25 mètres pour un ballon de 20 mètres de haut.”
La fabrication de ces grands ballons volants paraît aussi simple dans son principe (non dans l’agilité et la rigueur techniques requises pour le coudre) que le vol en montgolfière apparaît comme extraordinaire. “Sauf distraction du pilote, il y a peu d’accidents en montgolfière, souligne Patrick Libert. Le coefficient de sécurité est énorme. Nos ballons sont dix fois plus solides que l’effort maximal qu’on pourrait leur imposer.” Cela permet à des montgolfières de voler des années durant, et à la toile de résister au vent, au soleil et surtout à la chaleur. “Au sommet d’un ballon en vol, l’air intérieur est à 110 degrés. Si les oiseaux, apeurés, s’écartent d’une montgolfière, on aperçoit l’hiver les pigeons se poser à leur sommet pour se réchauffer les pattes.” Pour qu’une montgolfière s’envole en effet, la différence de température entre l’air extérieur et intérieur doit être au moins de 70 degrés. Cela, au regard de certains oiseaux, donne au ballon l’aspect d’une bouillotte bienvenue les matins ou les soirs plus froids.

Pourquoi on n'a pas le vertige en montgolfière

Aucune excuse. On a beau être pris de panique en haut d’une échelle, on ne sentira pas de réel vertige à des centaines de mètres d’altitude, dans une petite nacelle d’osier.
La raison est simple : en ballon, on ne touche pas le sol. Or le vertige est dû à l’oreille interne et au système vestibulaire qui s’y loge, qui nous oriente et assure la posture corporelle. Le vertige survient quand le corps sent qu’il s’appuie sur un élément solide (un muret, un échelon…) mais que les yeux présentent au cerveau le vide qui se déploie devant lui, ou la hauteur du précipice que ce même cerveau peut imaginer grâce à la perspective. Cette discordance d’information crée une sensation de déséquilibre ou de mal de mer. Elle n’existe cependant pas dans une montgolfière, car sans connexion avec le sol, il n’existe pas de “ligne de fuite” qui permet au cerveau d’appréhender la hauteur ni la profondeur du paysage. Si ce n’est la peur du vide, qui se dissipe chez beaucoup après le décollage, on ne ressent donc pas de vertige dans une montgolfière.
De même, le ballon évoluant en même temps que la masse d’air qui le déplace, il ne “bouge” pas, ce qui évite le mal de l’air.

Voler près de chez vous

Il suffit d’inscrire dans un moteur de recherche “vol en montgolfière” pour facilement trouver plusieurs sociétés qui proposent des vols en Belgique pour moins de 200 euros.
L’essentiel de la saison se déroule entre avril et octobre, et les départs se tiennent soit au lever du soleil, soit en fin de journée. Une date est en général réservée, mais peut être postposée le jour même si la météo n’est pas adéquate.
Parmi les offres possibles, on retiendra le Belgian Balloon Club. Lancé en 1979 par des pilotes passionnés, et portés par des bénévoles, il propose des vols privatifs pour 150 euros (plus les frais de déplacement) dans des ballons de petite taille – qui leur offre une grande agilité – et dans un esprit convivial. Le passager participe ainsi à toutes étapes du vol : préparation, gonflement, vol, repliage et rangement. Il est également possible de choisir son terrain de décollage qui doit cependant faire 50 mètres sur 50, et être idéalement abrité des vents.
Le Belgian Balloon Club participe aussi à des vols en meeting, durant lesquels des “jeux” sont souvent organisés, tels “la chasse au renard” ou la “valse-hésitation”, deux jeux qui consistent, en fonction de règles légèrement différentes, à lancer un petit sac de sable sur une ou plusieurs cibles marquées au sol.
De tels jeux se pratiquent notamment lors des “Hottolfiades”, une manifestation qui réunit des dizaines de ballons et se tiendra les 20, 21 et 22 août 2021 à Hotton.