Comment la musique est devenue une arme de guerre

Les chansons de Britney Spears, Eminem ou Bruce Springsteen sont à ce point terribles à écouter qu’elles en deviennent des moyens de torture? De quoi faire sourire certains. Pourtant, ces musiques ont bel et bien été utilisées par les Américains pour torturer les terroristes présumés de Guantánamo. Une des personnes chargées des interrogatoires dans la base américaine de Cuba aurait d’ailleurs déclaré qu’il ne lui fallait que quatre jours pour “briser” quelqu’un. Comment? En alternant 16 heures de musique et lumière fortes avec 4 heures de silence et d’obscurité.
Ces dernières années, la musique et les sons ont à plusieurs reprises été utilisés comme des armes. Comment est-il possible de faire du mal avec la musique? Comment certains pays utilisent-ils les sons pour contrôler et faire fuir les foules? Explications.

Nul ne sait exactement de quand date la première utilisation de la musique à des fins militaires. Mais, dans la Bible déjà, l’épisode de la prise de Jéricho détaille une utilisation plutôt particulière du son.
"Le septième jour, vous ferez sept fois le tour de la ville et les prêtres sonneront de la trompette. Quand ils sonneront de la corne retentissante, quand vous entendrez le son de la trompette, tout le peuple poussera de grands cris. Alors la muraille de la ville s'écroulera et le peuple montera à l'attaque, chacun devant soi." (Josué 6.4-6.5)
S’il s’agit bien sûr avant tout d’un acte de foi, on ne peut s’empêcher de remarquer un parallèle plutôt étonnant avec la façon dont les Américains ont géré le siège de Manuel Noriega en 1989.
Afin d’échapper aux soldats venus le capturer, le dictateur panaméen se réfugia dans la nonciature apostolique (l’ambassade du Vatican) du Panama. Les Marines installèrent alors des haut-parleurs et bombardèrent l'ambassade à coup de Guns’N’Roses, The Doors, Van Halen, The Clash ou Bruce Springsteen. Non seulement, ces musiques à plein volume empêchaient les éventuels micros d’enregistrer les négociations en cours mais elles soumettaient Noriega à un niveau de stress élevé. Excédé, Monseigneur Laboa, coincé avec Noriega et quatre de ses proches, demanda à George Bush père d’arrêter ce vacarme. Trois jours plus tard, la musique cessa. Ces sons ont-ils réellement suffi à briser Noriega? A priori, ce sont plutôt les menaces de Monseigneur Laboa de le laisser seul dans le bâtiment qui ont poussé le dictateur à se rendre quelques jours plus tard. Mais il est probable que l’agacement du religieux ait accéléré le processus. Il a en tout cas été prouvé scientifiquement que cette guerre psychologique n’était pas sans effet.

La prise de Jéricho
La prise de Jéricho

Manuel Noriega
Manuel Noriega
Les préludes d'une terrible idée

Au cours de l’Histoire, plusieurs pays se sont intéressés à la notion de “no touch torture” (torture sans contact), explique la musicologue Suzanne Cusick dans "Music as torture/Music as weapon".
Dans les années 50, en pleine guerre froide, la CIA s'est ainsi associée aux services secrets canadiens et britanniques pour financer des recherches menées par les universités de Yale, Cornell (Etats-Unis) et McGill (Canada). Celles-ci ont mis en avant les terribles effets de la surstimulation sensorielle (alternance entre silence/vacarme, obscurité/lumière) ainsi que de la douleur auto-infligée (par des positions inconfortables et par des humiliations culturelle ou sexuelle). Dès 1963, la CIA s'est servie de leurs conclusions pour mettre au point un manuel d’interrogatoires secret destiné à ses agents.
Dans les années qui ont suivi, certaines de ces techniques ont été utilisées par les Américains (au Vietnam), par les Anglais (en Irlande du Nord) ou par quelques services de police (Uruguay, Argentine ou Iran). Mais les cas les plus tristement célèbres ont eu lieu plus récemment, dans la base américaine de Guantánamo, sur l’île de Cuba.
Un instrument de torture qui peut rendre fou

Après les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis se concentrent sur un seul objectif: la lutte contre le terrorisme. Ils envahissent l’Afghanistan, siège d’Al-Qaïda, et l’Irak, suspecté de financer le terrorisme. Sur le terrain, les militaires capturent des centaines de personnes. Beaucoup d’entre elles sont enfermées dans des centres clandestins (notamment en Afghanistan et en Irak) et finissent par être envoyées à Guantánamo. Ces individus étant considérés par les Etats-Unis comme des combattants illégaux, le pays ne se sent pas obligé de respecter la Convention de Genève relative aux prisonniers de guerre. Inutile de dire que certaines libertés sont dès lors prises durant les interrogatoires.
En 2002, le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld approuve officiellement un certain nombre de pratiques que détaille Amnesty International : le port de la cagoule, le fait de déshabiller le détenu, les positions pénibles, l’utilisation de chiens. Mais aussi celle de musique ou de sons dérangeants dans la cellule et lors des interrogatoires.

“On nous mettait dans une salle avec la musique à fond. Parfois, on était attaché, parfois non”, raconte à Libération Asif Iqbal, un citoyen britannique d’origine pakistanaise qui a passé deux ans à Guantánamo (2002-2004) avant d’être innocenté. “Ils mettaient de la musique pour nous désorienter, nous empêcher de dormir. On était attaché dans des positions de stress, la clim à fond”, confirme Ruhel Ahmed, un ami d’Asif qui a lui aussi passé du temps à Guantánamo avant d’être relaxé.
Pour Matthieu Hein, psychiatre à l’Hôpital Erasme (Bruxelles), “priver une personne de sommeil, dans ce cas-ci en mettant la musique à fond pendant un certain temps, va l’affaiblir sur le plan psychologique et lui faire développer des symptômes de type dépressifs.” “Mais ils ne font pas que ça !”, poursuit-il. “Ils vont par exemple allumer ou éteindre la lumière à des heures totalement aléatoires pour briser son rythme biologique et sa routine. Elle va finir par perdre tous ses repères et développer un stress extrême.”
“Certains ont perdu la tête”, affirme Binyam Mohammed, qui a été détenu dans une prison secrète de la CIA en Afghanistan avant d’être transféré à Guantánamo (2004-2009). “Ils ont très mal vécu cette expérience. Ils se fracassaient la tête contre les murs, incapables d’en supporter davantage.”
Être constamment confronté à de la musique ou des sons à plein volume sans jamais pouvoir les mettre sur pause a en effet de quoi perturber un individu. “Quand vous essayez de travailler et que des gens écoutent de la musique ou font du bruit autour de vous, vous avez du mal à vous concentrer. Vous êtes incapable de vous focaliser sur autre chose que ce qui se passe autour de vous. C’est la même chose ici”, souligne Matthieu Hein.

En résumé, la musique, couplée à d’autres techniques de torture sans contact, va pousser le corps dans ses retranchements. “Certains vont perdre espoir et s’effondrer. Dans certains cas, les individus seront incapables de dire si c’est un rêve ou la réalité, voire s’ils sont morts ou vivants. Ils vont alors se mettre à raconter un tas de choses, vraies ou pas, à leurs geôliers car ces derniers leur font croire que c’est la seule manière pour que tout cela s’arrête.”
Si Ruhem Ahmed, ancien détenu de Guantánamo, expliquait se sentir relativement bien après tout ce qu’il avait vécu, il précisait connaître des personnes “incapables de s’exprimer”. “Certains vont développer des mécanismes de défense, d’autres des troubles anxieux ou des symptômes de stress post-traumatiques. Cela dépend fortement des gens”, confirme le psychiatre. “Quand on brise quelqu’un, il n’est jamais garanti qu’il redevienne comme avant”.
Les mélodies du malheur

Mais au fait, pourquoi l'armée s'est-elle embêtée à utiliser des chansons alors que n'importe quel son pouvait faire l'affaire pourvu qu'il soit passé à un niveau sonore élevé?
Premièrement, certaines chansons ont une construction particulièrement répétitive qui convient bien à l’emploi qui en est fait. Comme “Slim Shady” d’Eminem, “I love you” de Barney ou encore celles de l’émission pour enfants 1, rue sésame.
Deuxièmement, les chansons de style heavy metal sont tellement opposées aux habitudes culturelles des détenus de Guantánamo qu’elles en deviennent agaçantes. N’oublions pas que les Afghans ayant vécu sous le régime des talibans étaient interdits de musique et réagissaient donc encore plus mal que les autres à ce style très tranché.
Enfin, certaines chansons ont été spécifiquement choisies parce qu’elles portaient un message déplaisant pour l’auditeur forcé. C’est par exemple le cas des oeuvres de Christina Aguilera, très sexuellement connotées, qui mettaient plusieurs détenus mal à l’aise. Selon un rapport confidentiel relayé par le Time Magazine, Mohammed al-Kahtani, suspecté d’être le 20e pirate de l’air des attentats du 11 septembre, était réveillé avec un seau d’eau ou avec une création de la chanteuse pop lorsqu’il s’endormait durant les interrogatoires. Il était également parfois obligé d'écouter l’hymne national américain sans broncher.
“Le contenu de la chanson va évidemment avoir un impact important”, poursuit le psychiatre Matthieu Hein. “Le cerveau est très sensible aux connotations positives et négatives. Pour les détenus, écouter des chansons ayant un message contraire à leurs valeurs est une double peine.” Cela, les nazis l’avaient bien compris lorsqu’ils forçaient les Juifs du camp d’Auschwitz à entonner des chants antisémites…
Précisons que la plupart des artistes ont été écœurés d’avoir été utilisés pour torturer des détenus. Ils ont presque tous exigé que l’armée arrête de diffuser leurs chansons. Le groupe électro-industriel Skinny Puppy a même été plus loin en réclamant des droits d’auteur au département de la Défense. “Nous considérons qu’ils ont dépassé les limites en utilisant notre musique pour torturer des gens mais, en plus, ils l'ont fait sans notre autorisation”, ont-ils expliqué.
Dans une interview sur la chaîne 3SAT datant de 2008, James Hetfield (co-fondateur de Metallica) s'était toutefois montré plus ambigu en déclarant qu'une part de lui était "fière que les chansons du groupe aient été choisies"... tout en précisant "essayer d'être le plus apolitique possible". Des propos qui avaient fait réagir et poussé le groupe à clarifier sa position en demandant lui aussi que l'armée arrête de diffuser ses titres.
La musique, une torture acceptable?

Vous avez souri en imaginant un détenu supplier qu’on arrête de lui infliger une chanson de Britney Spears? Vous n’êtes pas le/la seul(e). Des journaux populaires et blogs ont ainsi préféré se moquer des artistes qui avaient été utilisés pour torturer des détenus que de livrer une analyse de fond.
Or, il est bon de rappeler que ces pratiques sont bel et bien considérées comme de la torture, telle que définie par l’article 1 de la Convention des Nations Unies de 1984.
“Le terme 'torture' désigne tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d'obtenir d'elle ou d'une tierce personne des renseignements ou des aveux, de la punir (...)”
Même si elle a tendance à être considérée comme plus acceptable par l’opinion publique, la torture sans contact ou “torture blanche” n’en reste pas moins une grave atteinte aux droits de l’homme.
Quand la musique met les sociétés au diapason

Aujourd’hui, l’utilisation de la musique ou du son comme arme n’est plus seulement cantonnée au domaine militaire. Elle s’étend aussi au “maintien de l’ordre”.
Des “canons à son”...

En 2009, des altermondialistes qui manifestaient sans autorisation en marge du G20 de Pittsburgh (Pennsylvanie) ont expérimenté malgré eux la puissance du “canon à son”. Un objet aux allures de parabole capable d’émettre des sons stridents avec une portée de 3 kilomètres. Alors qu’une simple conversation est évaluée à 60 décibels, les canons à son peuvent monter jusqu’à 180 décibels. “Le son devient tellement insupportable qu’on ne peut pas rester à proximité”, ont confirmé certains manifestants présents. Contactée par nos soins, la Défense belge a assuré ne pas disposer de tels dispositifs.
… aux “mosquitos” ...
En Belgique, à Aywaille plus précisément, une agence bancaire avait créé la polémique en 2008 après avoir installé le “mosquito”, un dispositif émettant des sons à ultra hautes fréquences uniquement audibles par les jeunes de moins de 25 ans. Il était censé faire fuir les élèves de l’école d’à côté qui se réunissaient sur le perron de la banque.
Aussitôt, les politiques s’étaient offusqués de cette pratique discriminante. Mais la Commission européenne avait refusé de prendre une décision à l’échelle de l’Union, expliquant que chaque Etat membre était maître en la matière. En 2014, la Chambre a donc adopté une proposition de loi interdisant la fabrication et la commercialisation de ce dispositif. Mais cette dernière n’a jamais été transformée en loi. Une seconde proposition plus complète a été déposée en 2017 mais jamais débattue. Et elle ne le sera pas étant donné que le délai a expiré. Le “mosquito” n’est donc pas officiellement interdit en Belgique, même s’il n’a plus jamais été utilisé depuis. En Grande-Bretagne par contre, des milliers de “mosquitos” sont installés à travers le pays.
… en passant par la musique classique
A Rennes, la SNCF n’a pas cherché aussi loin lorsqu’elle a souhaité faire fuir les SDF qui avaient trouvé refuge dans la gare. Comme le rapportait Ouest France en 2017, elle s’est simplement mise à diffuser de la musique classique 24 heures sur 24, ce qui a aussitôt eu l’effet escompté… et donné des idées à d’autres villes.
Pour aller plus loin :
- Suzanne G. Cusick, "Music as torture, music as weapon"
- Juliette Volcler, "Le son comme arme. Les usages policiers et militaires du son", Editions La Découverte, 2011.
- "La musique comme instrument de torture" (documentaire Arte)
Texte : Jessica Flament
Photos : AFP, Reporters, Belga et Pexels

