La Libre · Grands Formats
00 Assemblage complet

11 avril 1970 · 13 h 13 · Cap Kennedy, pas de tir 39A

Odyssey & Aquarius

Anatomie du vaisseau qui n'aurait pas dû revenir

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Configuration de croisière

Après la transposition, le vaisseau vole nez contre nez : le module de commande arrimé au sommet du module lunaire, le module de service en queue. Longueur totale de l'ensemble : un peu plus de dix-huit mètres. Masse au départ de l'orbite terrestre : environ quarante-cinq tonnes.

  • ÉquipageLovell · Swigert · Haise
  • DestinationFra Mauro
  • Durée prévue10 j 00 h

01

Module de commande · Odyssey

Un cône tronqué de 3,47 m de haut sur 3,91 m à la base. Le bouclier ablatif qui ferme sa face large est prévu pour brûler en se consumant, emportant la chaleur avec la matière. C'est la seule structure de tout l'empilement conçue pour revenir intacte, et la seule qui reviendra.

Pendant l'urgence, il devient un frigo inutilisable. Éteint pour économiser ses batteries de rentrée, il descend sous les 4 °C et se couvre de condensation sur toutes les parois.

  • Masse≈ 5 800 kg
  • Volume habitable6,2 m³
  • Hublots5

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Module de service

Sept mètres cinquante de cylindre, tuyère comprise. À l'intérieur, six secteurs en quartiers d'orange rassemblent les réservoirs d'hydrogène et d'oxygène liquides, trois piles à combustible et les ergols du moteur principal. L'oxygène n'y sert pas seulement à respirer : combiné à l'hydrogène dans les piles, il produit l'électricité du bord et, comme déchet, l'eau potable de l'équipage.

C'est le point de dépendance du système. Tout ce qui maintient les trois hommes en vie transite par ce cylindre, et rien de ce qu'il contient n'est accessible en vol.

  • Moteur SPS≈ 91 kN
  • Piles à combustible3
  • Réservoirs O₂ cryo2

03

Baie 4 · le point de rupture

Le 13 avril à 55 h 54 min de vol, Houston demande un brassage de routine des réservoirs cryogéniques. Le ventilateur du réservoir d'oxygène n° 2 met sous tension des fils dont l'isolant en Téflon a été détruit au sol, deux ans plus tôt, lors d'une vidange menée sous 65 volts par des thermostats prévus pour 28. L'arc électrique enflamme l'isolant, la pression monte, le dôme du réservoir cède.

La détonation arrache le panneau extérieur de la baie 4 sur toute sa hauteur, endommage le réservoir n° 1 voisin et coupe deux des trois piles à combustible. L'équipage ne le verra qu'à la fin du voyage, en photographiant le module largué.

  • GET055:54:53
  • Distance Terre≈ 321 860 km
  • O₂ restant2 h

04

Étage de remontée · Aquarius

Une cabine pressurisée aux parois d'aluminium de moins d'un demi-millimètre par endroits, deux postes de pilotage debout, pas de siège. Elle est conçue pour deux hommes et quarante-cinq heures. Elle en abritera trois pendant près de quatre-vingt-dix.

Ses batteries deviennent la seule source d'énergie du vaisseau. L'équipage descend la consommation à une douzaine d'ampères, éteint le radar, le chauffage, la plupart de l'éclairage, et recharge par un câble de fortune les batteries de rentrée du module de commande.

  • Autonomie prévue2 hommes / 45 h
  • Autonomie réelle3 hommes / ≈ 90 h
  • Ration d'eau≈ 180 ml / homme / jour

05

Étage de descente

Un octogone d'un peu plus de quatre mètres, quatre pattes repliables, des réservoirs d'ergols hypergoliques et un moteur modulable en poussée, le seul de tout le programme. Il devait freiner la descente vers Fra Mauro. Il servira de moteur de secours.

Deux heures après le passage au plus près de la face cachée, il s'allume pendant quatre minutes et vingt-trois secondes pour accélérer le retour et déplacer le point d'amerrissage vers le Pacifique. C'est la manœuvre qui décide de la survie de l'équipage.

  • Moteur DPSmodulable, ≈ 45 kN
  • Combustion PC+24 min 23 s
  • Batteries4 (+ 2 en remontée)

Chapitre 1

Trois machines, un seul vol

Ce qui quitte la Floride ce samedi d'avril n'est pas un vaisseau mais un assemblage. Trois engins distincts, construits par des équipes différentes, dans des usines différentes, pour des métiers différents. L'un devait rentrer. Un autre devait mourir en chemin. Le troisième devait se poser sur la Lune et n'a jamais touché son sol.

Au sommet, le module de commande Odyssey, un cône de trois mètres cinquante habillé d'un bouclier ablatif. C'est la seule pièce conçue pour survivre à la rentrée atmosphérique. Trois couchettes, un tableau de bord, six hublots, et un volume habitable inférieur à celui d'une berline familiale.

Sous lui, le module de service : un cylindre de sept mètres bourré d'ergols, de piles à combustible, de réservoirs cryogéniques et d'un moteur de rendez-vous capable de quatre-vingt-onze kilonewtons de poussée. Il fournit l'électricité, l'eau, l'oxygène et l'impulsion. Il est aussi, dans l'architecture d'Apollo, la pièce que personne ne peut réparer : le tableau de bord n'a aucune fenêtre sur lui.

Enfin Aquarius, le module lunaire, replié dans son carénage puis extrait par une manœuvre de transposition trois heures après le décollage. Une cabine pressurisée pour deux hommes, un étage de descente en aluminium et feuilles de Kapton doré, quatre pattes, deux moteurs. Sa mission prévue : quarante-cinq heures d'autonomie, deux occupants, un aller-retour vers la surface de Fra Mauro.

Chapitre 2

Quatre-vingt-sept heures

Temps exprimé en GET, temps écoulé depuis le décollage.

  1. 055:54:53

    La détonation

    Le réservoir d'oxygène n° 2 se rompt. Le vaisseau part en rotation, les alarmes maîtresses s'allument. Swigert signale le problème à Houston, Lovell répète le message.

  2. 056:33

    La perte est irréversible

    Lovell voit s'échapper un nuage de gaz par un hublot. Il comprend que l'oxygène fuit dans l'espace et que le module de service est mort.

  3. 058:40

    Aquarius devient un canot

    L'équipage transfère les données d'alignement inertiel vers le module lunaire et l'active en urgence. Le module de commande est éteint, batteries préservées pour la rentrée.

  4. 061:29

    Retour sur trajectoire libre

    Une première impulsion du moteur de descente replace le vaisseau sur une trajectoire qui le ramènera vers la Terre par simple contournement de la Lune.

  5. 077:02

    Point le plus éloigné

    Le vaisseau passe derrière la face cachée à 254 km d'altitude et atteint 400 171 km de la Terre. Aucun être humain n'est jamais allé plus loin.

  6. 079:27

    Combustion PC+2

    Quatre minutes vingt-trois de moteur de descente. Le retour est raccourci d'environ dix heures et l'amerrissage ramené dans le Pacifique, à portée des navires de récupération.

  7. 093:00

    La boîte aux lettres

    Le CO₂ monte dangereusement : les cartouches de rechange du module de commande sont carrées, les logements du module lunaire sont ronds. Au sol, une équipe conçoit un adaptateur à partir des seuls objets disponibles à bord. Sacs plastique, couvertures cartonnées du plan de vol, ruban adhésif, tuyau de combinaison. L'équipage le monte en une heure sur instructions radio.

  8. 138:02

    Largage du module de service

    En s'éloignant, l'équipage photographie enfin les dégâts : un flanc entier arraché, l'isolant en lambeaux, la tuyère apparemment intacte.

  9. 142:54

    Amerrissage

    Odyssey touche le Pacifique Sud, au sud-est des Samoa américaines. Récupération par l'USS Iwo Jima. Durée totale du vol : 5 jours, 22 heures et 54 minutes.

400 171

kilomètres de la Terre, record humain toujours invaincu

3

degrés Celsius dans la cabine en fin de parcours

4:23

minutes de moteur lunaire pour redresser la trajectoire

0

perte humaine

Chapitre 3

Ce que la panne a appris

La commission d'enquête conduite par Edgar Cortright remonte jusqu'à une opération de maintenance de 1968 : un réservoir cogné lors d'une dépose, puis vidangé au moyen de ses résistances chauffantes alimentées en 65 volts alors que ses thermostats étaient calibrés pour 28. Les contacts se sont soudés, la température interne est montée bien au-delà des valeurs prévues, l'isolant des câbles a cuit. Le défaut a voyagé jusqu'à l'orbite lunaire sans qu'aucune procédure ne puisse le détecter.

Les vaisseaux suivants embarqueront un troisième réservoir d'oxygène isolé dans une baie séparée, une batterie de secours autonome et des réservoirs d'eau supplémentaires. Le retour d'Apollo 13 a moins tenu à l'improvisation héroïque qu'à une architecture qui, presque par accident, transportait déjà son propre canot de sauvetage.